Les conditions de travail, une question de politique

 octobre 2002
par  Serge Volkoff
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"Citius, altius, fortius " ("Plus vite, plus haut, plus fort"), telle
pourrait être, selon Serge Volkoff, la devise du travailleur moderne.
Directeur du CREAPT (Centre de recherches et d’études sur l’âge et les
populations au travail), analyste statisticien, il a tout particulièrement
analysé les questions relevant des conditions de travail et de santé dans
l’activité professionnelle, mettant en évidence la persistance des
pénibilités et les difficultés ressenties par les salarié-e-s en raison de
l’intensification du travail, et donc la nécessité d’inventer une véritable
politique des conditions de travail.

Peut-être ne le dit-on pas assez : notre pays, depuis bien longtemps, est
un terroir de mauvaises conditions de travail. Il se distingue en cela de
beaucoup d’autres pays industrialisés. Plusieurs indicateurs en témoignent.
L’écart d’espérance de vie entre catégories sociales est très supérieur à
celui que l’on constate dans les autres pays d’Europe - or on a pu établir
que les contraintes et les expositions liées au travail sont une des causes
de la mortalité différentielle. Les résultats des enquêtes européennes sur
les conditions de travail situent la France dans les dernières positions
pour la plupart des facteurs de pénibilité ; seule la Grèce présente
systématiquement une situation encore moins bonne. Quant au nombre assez
faible de maladies professionnelles reconnues en France, il n’est en rien
rassurant. Il témoigne au contraire de pratiques restrictives de la part
des médecins (qui déclarent peu ces pathologies, faute de bien connaître
les relations entre travail et santé) et des caisses d’assurance maladie
(qui les reconnaissent peu, parce qu’elles veillent à la dépense), d’où une
grosse difficulté à regarder en face les enjeux de la prévention en milieu
de travail. Ajoutons encore et même la pratique des pré-retraites, plus
massive dans notre pays que dans d’autres. Ces départs anticipés sont
certes justifiés pour les personnes qui ont vécu un parcours professionnel
pénible. Mais précisément ce n’est pas un hasard si, dans un pays où les
conditions de travail sont globalement dures, le recours aux pré-retraites
s’est largement développé ; en France le taux d’emplois des quinquagénaires
est le plus bas d’Europe - le chômage des âgés prenant peu à peu la relève
des pré-retraites, jugées trop coûteuses dans notre pays.

On pourrait se demander à quels traits de notre tradition correspond cette
préférence soaiale pour une vie de travail brève, mais dure. Modèle
politique centraliste, peu propice à l’action locale sur les situations de
travail ? Exode rural massif et tardif (si l’on y inclut l’immigration) ?
Emprise des idéaux de virilité ? Cette réflexion reste à mener, car la
question des conditions de travail occupe en France une place assez
modeste, dans la recherche scientifique comme dans les médias [1], dans
l’éducation comme dans le débat politique. De nombreux professionnels, et
militants syndicaux, ont déployé en ce domaine une activité inlassable mais
avec une certaine sensation d’isolement, sauf pendant de rares périodes :
le début des années 70 dans un contexte socio-politique très particulier ;
le début des années 80 lors de la mise en place des "lois Auroux" avec les
groupes d’expression (plus ou moins éteints depuis) et la création des CHS-
CT [2] dans les entreprises grandes ou moyennes ; et peut-être la période
récente, comme l’ont montré certains conflits autour de la mise en place de
la réduction du temps de travail. Le reste du temps, tout se passe comme si
les conditions de travail étaient appelées à s’améliorer d’elles-mêmes,
grâce au bon sens de chacun, grâce aussi au progrès technique et à la
"tertiarisation de l’économie" qui devraient peu à peu faire disparaître
les situations de travail les plus pénibles.

Or ce n’est pas ainsi que les choses se passent. A ce socle très français
de contraintes fortes dans le travail, viennent s’ajouter, depuis quinze à
vingt ans, les effets d’une évolution (à l’échelle internationale, cette
fois), qu’on peut désigner sous le terme "d’intensification" [3]. A tous
les niveaux de la vie de travail, la pression du temps s’accentue., Les
parcours professionnels sont marqués par la précarité, la mobilité plus ou
moins volontaire, la polyvalence souvent mise en place de façon hâtive. Les
horaires bizarres, atypiques, bousculés, imprévisibles, nocturnes, se
répandent., Les actes de travail immédiats s’effectuent de plus en plus
souvent avec des butées temporelles nombreuses et strictes. Des formes de
contraintes de rythmes, naguère diversifiées selon les secteurs, tendent à
s’entremêler et s’accumuler. Les ouvriers doivent toujours suivre la
cadence d’une machine et respecter des normes de quantité mais, en plus,
les exigences du client (qui veut un produit "personnalisé" et qui "ne peut
attendre") leur sont directement répercutées. De leur côté, les employés de
commerce, les guichetiers, ou les personnels des hôpitaux, doivent toujours
satisfaire le client qui se présente ou le malade qui appelle, mais en
outre leur performance quotidienne est de plus en plus souvent évaluée
numériquement (parfois par l’ordinateur). De part et d’autre se multiplient
les incitations à accélérer, mais sans abandonner la qualité du service, ce
qui souvent n’est pas conciliable.

Comment cette évolution se traduit-elle en termes de bien-être et de santé
pour les hommes et les femmes au travail ? On peut répondre par une
métaphore, empruntée au droit des relations professionnelles : il y a
"délit d’entrave" au fonctionnement quotidien des individus et des
collectifs. Aux atteintes directes à la santé, celles dues par exemple aux
efforts physiques intenses ou à l’exposition aux toxiques, vient
s’adjoindre une forme plus indirecte, non moins redoutable qui est : la
remise en cause des stratégies que chacun pourrait, par lui-même ou moi
avec ses collègues, développer pour préserver et construire sla santé. Ces
stratégies deviennent intenables quand les contraintes de temps
s’entrecroisent. Dans ce contexte, les travailleurs (de toutes professions)
peuvent aller jusqu’à brader leur santé, la qualité de leur travail, leur
identité professionnelle, tout ce qu’on veut, la possibilité même de tenir
le coup. Et ces sacrifices se décident de façon de plus en plus
individuelle. A chacun sa façon de réagir à "l’entrave". On verra rarement
un ensemble de salariés développer la même pathologie liée au travail
intense [4], ressentir le même malaise, pendant la même période. Il y aura
même des "intensifiés heureux", qui apprécieront, de façon plus ou moins
durable, l’excitation d’un travail réclamant une mobilisation permanente,
et qui y trouveront des moyens de s’exprimer, de se faire reconnaître,
voire de se construire - une construction dont la fragilité sera parfois
longue à apparaître.
Tout ça est très fragile, mais n’empêche, c’est comme ça que cela se passe.

Cette forte individualisation n’est pas propice à l’élaboration d’une
réplique collective, d’une politique du travail. Comment "refabriquer du
collectif", quand les conditions de travail tendent à essaimer les
compromis élaborés par chacun ? Cette question est posée à la fois, en des
termes divers, aux chercheurs, aux professionnels, aux politiques, aux
militants syndicaux. Comment promouvoir une maîtrise sociale des conditions
de travail ? Celles-ci ne se laissent pas facilement formaliser,
réglementer, négocier. Bien des enjeux relèvent d’une espèce d’action
quotidienne locale mais très coordonnée, très vivace, une forme de
démocratie sociale dans l’entreprise.

Il faudrait pour cela que deux conditions, apparemment divergentes, soient
réunies. D’une part, que notre société s’inquiète davantage des
conséquences (sociales, sanitaires, mais aussi écologiques, si l’on
s’intéresse aux résultats "externes" de l’activité de production) de la
pénibilité du travail, et de cette civilisation de la hâte qu’on érige à
présent comme modèle. En même temps il faudrait que ces questions soient
débattues de façon presque banale, usuelle, au même titre que bien d’autres
questions sociales, au lieu de ce climat de crispation qui laisse perplexes
les observateurs étrangers (voir les protestations des milieux patronaux
quand il s’agit d’inclure une nouvelle maladie parmi les pathologies
professionnelles reconnues, ou quand fut instauré le droit de retrait des
situations dangereuses ; voir aussi les tensions considérables qui
apparaissent autour des projets de réforme de la médecine du travail).

Les responsabilités pourraient alors être posées, à commencer par celles
des dirigeants d’entreprises. Plusieurs recherches importantes en sciences
de la gestion [5] montrent que le travail est analysé comme une dépense, et
jamais comme une ressource. Ce point de vue mérite d’être contesté, et dès
lors c’est toute une conception de l’organisation du travail, de
l’enrichissement des compétences, et de la préservation de la santé, qui
peut se trouver reconstruite.

En ce qui concerne les représentants des salariés, ce n’est pas faire
injure aux milliers de militants investis sur les conditions de travail,
que de rappeler la position de second rang qu’occupe ce thème dans les
orientations des syndicats. Les autres militants écoutent et applaudissent
ces "spécialistes" avec beaucoup de respect dans les congrès, mais il est
rare que s’engagent ensuite des actions durables, portées par l’ensemble de
l’organisation (on a dit cependant que ce jugement méritait d’être un peu
rectifié, dans la période récente).

Reste la question de l’intervention des pouvoirs publics. Pour partie,
celle-ci peut porter directement sur la santé et la sécurité au travail (et
le nombre très réduit d’inspecteurs et contrôleurs du travail ne facilité
évidemment pas l’action dans ce domaine). Mais il faudrait surtout que
soient prises en compte les questions de santé au travail dans d’autres
domaines de décision politique. C’est vrai pour la réduction du temps de
travail : où a-t-on vu une incitation de l’Etat à ce que les questions de
conditions de travail soient prises en compte dans la mise en oeuvre des
lois Robien ou Aubry ? Et cela va être peut-être vrai aussi à propos du
débat sur les retraites : va-t-on mettre en place un dispositif qui
permette de prendre correctement en compte la diversité des parcours
professionnels, en termes de pénibilité et d’usure ? S’il faut revenir sur
les pré-retraites, favoriser l’allongement de la vie professionnelle, il
faudra à la fois ouvrir des droits spécifiques à des départs anticipés pour
les salariés qui auront été les plus sollicités, et rendre le travail
vivable pour les anciens qui demeurent en place. Cela permettra d’ailleurs
de remédier aussi à l’insatisfaction, de plus en plus palpable, manifestée
par de nombreux jeunes. La menace de "pénuries de main-d’ ?uvre" pourrait
alors avoir une conséquence bénéfique : replacer les conditions de travail
au coeur de l’action politique.


[1L’exception la plus notable : la revue trimestrielle Santé et Travail,
éditée par la Mutualité Française (255 rue de Vaugirard, Paris 15e, tél. 01
40 43 34 24).

[2Comités d’Hygiène, Sécurité et Conditions de Travail

[3Voir par exemple M.Gollac et S.Volkoff, Les conditions de travail,
Repères La Découverte (2000).

[4A l’exception notable des affections périarticulaires (tendinites du
poignet et du coude notamment) dont l’expansion est considérable dans la
plupart des pays industrialisés.

[5Voir notamment R.Beaujolin, Les vertiges de l’emploi, Grasset (1999).
Cet ouvrage décortique de façon révélatrice les chaînes de décision en
matière de réduction d’effectifs dans les entreprises.


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