La triple hélice (Les gènes, l’organisme, l’environnement)

Richard C. Lewontin, Paris, Seuil, 2003
jeudi 15 janvier 2004
par  Jean Zin
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Ce livre s’attaque aux simplifications de la génétique et du darwinisme. Il nous montre d’abord à quel point les mots et les images nous trompent. On ne peut se passer de métaphores et d’analogies pour comprendre, mais c’est aussi une source d’erreurs car la marge est faible entre l’expérience scientifique et les glissements idéologiques.

Il est difficile d’avoir une pensée complexe intégrant le développement génétique (reproduction à l’identique de l’embryon) avec l’évolution darwinienne (diversification et adaptation à l’environnement), la règle et l’exception qui sont effectivement la contradiction du vivant. Les énoncés des biologistes trahissent le plus souvent les idéologies incompatibles du "tout génétique" ou du "tout environnemental", alors que l’auteur insiste sur l’imbrication des mécanismes, les organismes modifiant leur propre environnement, et sur le fait que ni les gènes, ni l’environnement ne sont complètement déterminants.
Il montre en particulier que les mécanismes génétiques sont encore bien peu connus et surtout qu’ils sont très sensibles à leur environnement. Un génotype ne détermine pas un phénotype, cela dépend généralement de la chaleur, de l’humidité, de contraintes mécaniques, du rôle des formes et de l’information positionnelle (du voisinage immédiat), voire d’une part de hasard plus ou moins importante. La morphogenèse n’est pas réductible à un calcul ou à un programme, mais intègre la contingence, la dépendance par rapport aux conditions initiales et au chemin déjà parcouru.

On ne peut parler non plus d’un processus d’adaptation, car contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, toutes les niches écologiques ne sont pas occupées. Il s’agit plutôt d’une construction réciproque des organismes et de l’environnement. Même si l’on peut admettre que "l’organisme propose, l’environnement dispose", il n’y a pas d’un côté un organisme et de l’autre l’environnement, car chaque organisme a son environnement spécifique, signifiant pour lui, champ de son intervention. C’est l’organisme qui constitue son environnement comme tel. Le concept le plus pertinent semble celui de co-évolution, en dehors des extinctions de masse (mais il faudrait sans doute mieux relier les aléas de l’environnement et du temps avec l’improbabilité de l’information et la reproduction des stratégies vitales ou cognitives qui y répondent en mémorisant leurs acquis, intériorisation de l’extériorité dans l’organisation et la diversité des formes).

La distinction de l’organisme et de l’environnement est donc floue et changeante. Dans l’organisme lui-même, il y a intrication des fonctions, pluralité des mécanismes régulateurs (équifinalité), de telle sorte qu’on ne peut pas séparer les parties du tout. En dehors des pathologies, il est la plupart du temps impossible d’assigner une cause unique à un effet global dans un organisme vivant. D’ailleurs, "on peut définir la normalité comme l’état dans lequel aucune chaîne causale ne contrôle l’organisme" (p. 111).

Richard Lewontin va assez loin dans la réfutation du darwinisme en constatant qu’en dehors d’évolutions quantitatives comme celle de la taille ou des différences de chronologie du développement (néoténie ou maturation accélérée), il faut plusieurs mutations pour modifier qualitativement les capacités d’adaptation, ce qui est très improbable (ce à quoi François Jacob répondrait qu’il s’agit la plupart du temps d’un bricolage, de la réutilisation de fonctions déjà existantes et donc viables, non pas de mutations aléatoires mais de déplacement d’une séquence de gènes. Il y a en tout cas plusieurs niveaux de mutations). "Le temps nécessaire pour qu’une mutation se produise et atteigne une prégnance suffisamment élevée pour avoir une influence sur le processus de sélection est du même ordre de grandeur que la durée de vie d’une espèce, soit environ 10 millions d’années" (p. 108).

Cette salutaire critique épistémologique insiste sur la nécessité de ne pas confondre "causes et agents" (p. 123) en prenant pour exemple les progrès de l’espérance de vie, qui ne seraient pas tant le fruit de l’hygiène et de la médecine que d’une meilleure alimentation et d’un meilleur niveau de vie. Il faudrait donc distinguer dans les épidémies entre les agents pathogènes et les véritables causes qui sont sociales (en particulier en Afrique, p. 124). Cela n’empêche pas l’auteur de tomber lui-même dans les pièges qu’il dénonce lorsqu’il se demande par exemple si le petit doigt n’a pas eu une plus grande utilité dans le passé, alors qu’il semble bien que ce soit un caractère purement génétique qui produit des structures à 5 branches. D’ailleurs, la fin du livre, qui tente de dépasser le négatif de la critique pour en tirer des conséquences positives pour la recherche, est assez décevante. La biologie a encore beaucoup de progrès à faire, mais la leçon que l’on peut tirer de ce livre, c’est que l’on ne se délivre jamais tout à fait des métaphores, erreurs et simplifications de nos représentations et de nos grilles de lecture. Il vaut mieux le savoir et renforcer la vigilance contre nos préjugés, autant que faire se peut...


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