Mondialisation et insécurité alimentaires

mercredi 13 avril 2005
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La "sécurité alimentaire" est devenue une préoccupation majeure dans nos sociétés de consommation. Ce concept de sécurité alimentaire évoquait naguère plutôt les risques de disettes et de famines dans les pays du "Tiers Monde". Mais ces deux formes d’insécurité alimentaire ne sont-elles pas le résultat d’un même phénomène de mondialisation libérale ? C’est ce que démontre Marc Dufumier, spécialiste des questions de développement et Professeur à l’Institut National Agronomique.

Environ 800 millions de personnes sont encore, dans le monde, chroniquement sous-alimentées, faute de pouvoir accéder à une ration calorique et protéique suffisante [1]. Nombreux sont les pays du "Tiers Monde" dans lesquels les agriculteurs ne parviennent plus à produire localement les vivres dont ont besoin leurs populations sans cesse croissantes. Qui oserait dire que l’arme alimentaire est de l’ordre du fantasme, quand on connaît les difficultés dans lesquelles se retrouvent actuellement les populations irakiennes et les souffrances dont les Haïtiens ont été, il y a peu, les victimes ? À côté de l’insécurité alimentaire qui défraie la chronique dans nos pays riches, l’ancienne forme d’insécurité alimentaire - quantitative - reste donc d’une inquiétante actualité dans de nombreux pays.

Des conditions de productivité très inégales sur le marché mondial

Cette situation dramatique provient pour l’essentiel des conditions de la concurrence internationale, particulièrement inégales, sur les marchés des produits agricoles et alimentaires, et de structures agraires souvent injustes. Soumis pour la plupart à des plans d’ajustement structurels imposés par les bailleurs de fonds internationaux (Fonds Monétaire International, Banque Mondiale, etc.), en échange du rééchelonnement de leurs dettes extérieures, les nations du "Tiers Monde" sont invitées à ne pas protéger leurs marchés intérieurs et à soumettre leurs agricultures aux règles du "libre" échange.

Par cette recette libérale, les gouvernements devraient ainsi théoriquement amener les agriculteurs à spécialiser leurs systèmes de culture et d’élevage vers les productions pour lesquelles les régions tropicales présentent de réels "avantages comparatifs" sur le marché international : café, cacao, caoutchouc, coton, bananes, épices, etc. Les revenus dégagés grâce aux cultures d’exportation devant alors permettre aux nations du "Sud" d’acheter les aliments dont elles ont besoin, à bas prix, sur le marché international. En produisant chacun ce pourquoi les milieux naturels présentent le plus d’avantages, tout le monde devrait pouvoir bénéficier des échanges internationaux.
Mais la réalité est bien différente.

Au prix actuel des énergies fossiles, les paysans du "Tiers Monde" dont l’outillage est encore bien souvent manuel (houes, bêches, serpettes, sabres d’abattis, ...) ou tirés par des animaux de trait (araires, charrues attelées, ...) ne peuvent pas résister à la concurrence des exploitants agricoles des pays industrialisés dont les systèmes de production sont déjà fortement mécanisés, motorisés et chimisés.

Avec un demi-hectare de riz repiqué manuellement, et un rendement jamais supérieur à deux tonnes à l’hectare, le petit paysan de Casamance (Sénégal) ne parvient au mieux à produire qu’une tonne par actif et par an. Le grand farmer de Louisiane ou de Caroline du Sud (États-Unis) obtient, quant à lui, un rendement moyen de cinq tonnes sur une centaine d’hectares semés chaque année, soit 500 tonnes par actif et par an ! Même si les quatre cinquièmes de cette production servent à recouvrir les coûts en intrants et matériels, la productivité de son travail n’en reste pas moins cent fois supérieure (100 tonnes par actif et par an) à celle du petit paysan sénégalais. Puisque les prix du riz vendu sur les marchés à Dakar sont à peu près les mêmes, quelle que soit sa provenance, le petit paysan de Casamance est contraint d’accepter une rémunération de son travail cent fois plus faible que son concurrent nord-américain ! Comment pourrait-il alors dégager des revenus suffisants pour satisfaire à la fois les besoins de sa famille et équiper davantage son exploitation ? Telle est bien la situation d’une très grande majorité de paysans du "Tiers Monde" qui ne disposent même plus des revenus suffisants pour tenter une reconversion de leurs systèmes de culture ou d’élevage en vue de produire des marchandises agricoles destinées à l’exportation. Or les plantations de caféiers, cacaoyers et hévéas sont exigeantes en capital et leur rentabilité est différée. Et les productions agricoles tropicales sont elles-mêmes de plus en plus souvent concurrencées par des marchandises en provenance des pays industrialisés : textile et caoutchouc synthétiques, édulcorants et arômes de synthèse, etc.

À quoi s’ajoute aussi le fait que les grandes puissances commerciales, telles que l’Union Européenne, subventionnent souvent leurs exportations agricoles et alimentaires pour conquérir de nouveaux marchés ! Sans protection aucune de leur agriculture vivrière, les paysans du "Tiers Monde" sont condamnés à la misère et les pays concernés ne pourront jamais plus assurer leur propre sécurité alimentaire. Mais pourquoi donc les puissances industrielles seraient-elles les seules à avoir le droit de protéger leurs agriculteurs de la concurrence étrangère ?

La "mal bouffe" au service des multinationales

La question de la sécurité alimentaire se pose dans des termes sensiblement différents au sein des pays industriels d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, dans lesquels les exploitants agricoles sont parvenus à produire de volumineux excédents de céréales, sucre, lait et viande. Cette progression fulgurante des productions agro-alimentaires au cours des récentes décennies n’est pas issue de grandes exploitations capitalistes à salariés, mais est restée principalement le fait d’exploitations familiales dans lesquelles les paysans ont pu (et dû) intensifier toujours davantage leurs systèmes de culture et d’élevage.

Les performances dont ont su faire preuve les exploitants des pays du "Nord" ne doivent cependant pas faire oublier les graves problèmes qui résultent aujourd’hui d’un développement agricole totalement soumis aux exigences de la rentabilité immédiate. En concurrence les uns avec les autres, les agriculteurs se sont retrouvés contraints d’immobiliser de grosses quantités de capital, sous la forme de matériels, bétail et infrastructures, dans leurs exploitations. Ils ont dû emprunter des sommes souvent considérables auprès des institutions bancaires spécialisées (crédit agricole) et auprès des entreprises spécialisées dans la transformation des produits agricoles ou dans la fourniture en équipements et intrants divers (semences, engrais, pesticides, aliments du bétail, etc.). Ceux qui ne sont pas parvenus à le faire, ou du moins leurs enfants, ont été finalement condamnés à quitter progressivement l’agriculture ; et nous avons vu comment certaines régions françaises, telles que le Limousin, ont précocement perdu une grande partie de leur population rurale, avec un retour à la friche de trop nombreux terroirs.

Cette course à la compétitivité a déjà occasionné des dégâts parfois considérables sur l’environnement écologique. Prenez par exemple le Pays de Caux, en Normandie : les exploitants ont dû y faire de gros investissements en bâtiments et matériels. Mais pour amortir au mieux ces importantes immobilisations de capital fixe et assurer la pleine utilisation de leurs nouveaux équipements, les exploitants se sont fortement spécialisés, les uns vers l’élevage bovin laitier et les autres vers les céréales et les cultures industrielles. Du coup, les exploitants céréaliers brûlent leur paille et ne disposent plus de fumier pour leurs cultures ; ils ont donc de plus en plus recours aux seuls engrais chimiques, notamment azotés. Le taux d’humus des sols et leur stabilité structurale ne cessent donc de décroître et l’érosion commence à y prendre une ampleur fort inquiétante. Les éleveurs, quant à eux n’utilisent plus de paille et ne savent que faire de leurs déjections animales. Excès d’engrais azoté d’un côté, concentration des effluents animaux de l’autre : les nitrates polluent désormais la nappe phréatique et il est conseillé aux femmes enceintes de ne plus boire l’eau du robinet. Des teneurs exagérées en nitrates sont aussi observées en Bretagne, du fait de la multiplication des élevages porcins et aviaires "hors sol".

Engagés dans la course à la compétitivité, bien des "paysans" ont perdu leur autonomie dans le choix des techniques de production et sont désormais soumis à la dépendance de ceux qui leur avancent le capital et écoulent leurs produits : le Crédit Agricole, les producteurs de semences, les industries du machinisme agricole, les pourvoyeurs de produits phytosanitaires, les entreprises agro-alimentaires, la grande distribution, etc. De plus en plus concentrées dans les mains de quelques grandes sociétés multinationales (Aventis, Monsanto, Danone, Nestlé, Unilever, Carrefour, etc.), ces entreprises imposent leurs normes aux agriculteurs. Soucieuses de ne pas avoir à affronter elles-mêmes les risques et aléas climatiques ou phytosanitaires liés aux activités agricoles, elles prennent soin de ne pas s’impliquer directement dans les processus de production et d’en laisser les conséquences aux seuls agriculteurs. Elles investissent donc préférentiellement les secteurs amont et aval de la production agricole, mais s’efforcent alors de soumettre les paysans à leurs exigences par le biais de la fourniture des intrants ou de la commercialisation des produits agricoles.

Cette soumission de la paysannerie aux exigences des multinationales prend fréquemment la forme d’une intégration verticale plus ou moins contractuelle. Les paysans ainsi intégrés aux stratégies des sociétés multinationales se voient généralement octroyés à crédit les intrants et un certain nombre de services (assistance technique, vaccination...) nécessaires à leurs activités ; mais ils se retrouvent contraints, en échange, de livrer la totalité de la production à l’entreprise qui leur a fait ces avances. Ainsi en est-il tout particulièrement dans les élevages pour lesquels les entreprises de "l’agro-business" sont parvenus à imposer aux agriculteurs la composition des aliments du bétail, l’usage intensif de produits vétérinaires, la qualité "standard" des produits à fournir et les modalités de livraison. Mais on sait qu’à force de vouloir réduire les coûts de production, ces mêmes entreprises ont introduit des farines animales et des huiles aux origines douteuses dans l’alimentation du bétail, au risque de provoquer les graves incidents que sont la maladie de la vache folle et les poulets à la Dioxine.

C’est toujours au nom de la productivité et de la réduction des coûts que les grandes compagnies semencières tentent d’imposer aujourd’hui l’emploi d’organismes génétiquement modifiés (OGM), porteurs de gènes de résistance aux herbicides ou aux insectes nuisibles, dont les risques environnementaux et alimentaires sont encore mal documentés. Les agriculteurs qui achètent les semences de maïs hybride ne peuvent plus utiliser les grains issus de leurs propres récoltes pour réensemencer leurs champs l’année suivante, au risque, sinon, de voir les rendements et l’homogénéité de leurs cultures décroître. Il leur faut donc renouveler tous les ans les achats de semences. C’est ce à quoi les multinationales semencières voudraient désormais systématiquement contraindre les agriculteurs avec toutes les nouvelles variétés issues de la transgénèse et soumise au régime du brevet. [2]

La vérité est que les compagnies multinationales parviennent à bénéficier de situations monopolistiques (ou au moins oligopolistiques) et s’adressent à une multitude de paysans situés dans divers pays aux conditions juridiques et économiques très différentes. Ces producteurs n’ont donc qu’une faible capacité de négociation, surtout quand leurs productions sont périssables et doivent être commercialisées au plus tôt après la récolte. Les producteurs contractants ne sont donc pas de véritables "paysans" autonomes, et encore moins des entrepreneurs indépendants. Ils se trouvent en fait dans une position comparable à celles d’ouvriers agricoles payés "aux pièces" et totalement exposés aux risques de la production.

Pour un contrôle citoyen sur les filières agro-alimentaires

Certains pensent que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre alimentation proviennent davantage de nos conditions de vie et de restauration qui nous conduisent à avoir des repas beaucoup trop déséquilibrés, avec souvent un déficit en fibres et en vitamines et des excès en sucres à combustion rapide et en acides gras saturés. Sans doute n’ont-ils pas complètement tort ; mais il n’en reste pas moins que la composition de nos aliments tend de plus en plus à nous échapper, sous l’emprise d’entreprises multinationales dont la finalité est le seul profit.

Bien que les problèmes alimentaires ne soient pas totalement comparables au "Nord" et au "Sud", le point commun est que l’alimentation est une chose beaucoup trop sérieuse pour rester sous l’emprise des seules "lois" du marché, surtout quand on sait que celles-ci sont dictées par de grandes firmes en position de quasi-monopoles. Les citoyens de chaque pays (ou groupe de pays) devraient avoir le droit et les moyens de produire en leur sein la plus grande part de leur alimentation, avec un véritable contrôle conjoint des Etats, des paysans et des consommateurs, sur les processus de production et la qualité des produits. En tout état de cause, il conviendrait que les prochaines négociations internationales au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) parviennent à consacrer le droit des peuples à appliquer le principe de précaution dans les échanges agro-alimentaires et à promouvoir la vente de "produits de terroirs".


[1Source : FAO. Les déficits en micro-nutriments affectent, quant à eux, quelques 2 milliards de personnes.

[2Cf. l’article de J.-P. Berlan sur le gène "Terminator" dans EcoRev’ n°0 (fév. 2000).


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