Antimanuel d’écologie

Yves Cochet, éditions Bréal, 2009, 312 p., 21 euros
 2010
par  Mathilde Szuba
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Paru en 2009 aux éditions Bréal, l’Antimanuel d’écologie contribue à la redéfinition des débats autour de l’écologie politique en confirmant l’importance dans l’écologie radicale d’un courant de pensée écologiste "non féliciste", c’est à dire qui s’inscrit dans une conception du temps fini et qui considère la catastrophe comme la clé de voûte de l’action écologiste en politique. "Nous ne sommes plus dans le projet de société ’épanouissant’ mais dans l’urgence de la survie, dans le compte à rebours" (p.13).

Du point de vue formel, le livre fait référence aux codes des manuels scolaires du type Lagarde et Michard : l’argumentaire est complété à la fin de chaque chapitre par de courts extraits qui permettent de (re)découvrir des auteurs classiques de l’écologie politique, d’autres moins connus, et enfin quelques invités surprise comme Francis Bacon, Winston Churchill et Bouygues Telecom. Et comme dans un Lagarde et Michard, il y a aussi des images, mais elles sont plus funky.
Un manuel propose généralement de faire le tour d’une question de façon tellement "objective" qu’elle en devient fade. Ce n’est pas le cas ici, car la forme de l’antimanuel – déjà adoptée par Bernard Maris ou Michel Onfray dans cette ironique collection chez un éditeur scolaire – permet à l’auteur de développer son point de vue particulier : l’écologie est présentée sous l’angle catastrophiste et avec une insistance particulière sur la décroissance, des approches qui ne font pas consensus aujourd’hui dans les milieux écologistes. Pour autant, les arguments et les démonstrations ne manquent pas, avec un tour d’horizon très complet des raisons pour lesquelles "il est raisonnable d’être alarmiste".

L’auteur commence par un état des lieux des contraintes naturelles, où l’on retrouve en particulier le rôle du sous-sol et des matières fossiles, une de ses spécialités (Pétrole Apocalypse, Fayard, 2005). La deuxième partie traite du comportement des humains vis-à-vis de la nature. Et dans la troisième et dernière partie, Yves Cochet expose son point de vue d’élu et de militant sur ce qui est selon lui la réponse politique indispensable et même vitale pour ralentir le compte à rebours : la décroissance.
C’est surtout cette troisième partie qui fait l’originalité du livre, car il s’agit par conséquent d’un antimanuel d’écologie politique, qui contient des propositions d’application pratique de la décroissance en politiques publiques : comment pourrait se décliner une politique générale de sobriété énergétique et de décroissance.

Parmi les ouvrages déjà parus sur la décroissance, l’Antimanuel d’écologie se démarque à la fois par son alarmisme – "le choc peut être réduit mais non pas évité" – et par son caractère très terre à terre – "l’écologie est une pensée matérialiste". Cela tient notamment au fait que, pour l’auteur, la crise climatique globale se double d’une crise énergétique : la fin annoncée du pétrole abondant et bon marché. Or, pour ce qui est du climat, nous pouvons encore espérer qu’un grand effort mondial limite le réchauffement à 2°C. Mais pour le pétrole, d’après Yves Cochet, "il est trop tard".

S’il est trop tard pour éviter le choc, en revanche nous pouvons encore espérer l’atténuer en réduisant rapidement et drastiquement les consommations d’énergie. Oui, mais comment ? Le chapitre 12, "Décroître ou vivre mieux", rassemble une série de propositions politiques pour organiser la décroissance. C’est précisément parce qu’il va loin dans les détails qu’il pose les questions qui fâchent. Pour économiser rapidement 40 % des carburants consommés, Yves Cochet propose la réduction de la vitesse sur les routes, l’interdiction des déplacements automobiles de loisir le dimanche, et un système de rationnement des carburants. Liberticide ? Ecofasciste ? Au contraire, il s’agit de préserver la paix, la solidarité et la démocratie. C’est effectivement une réduction de la mobilité, mais "c’est cela ou la guerre civile" (p.269).

Pour éviter un effondrement de nos sociétés industrialisées, il faudrait aussi réduire l’empreinte écologique et augmenter la résilience locale. Yves Cochet poursuit ses propositions : cela doit passer par une redistribution de la terre, du travail et des revenus. Redistribuer les terres pour une agriculture biologique et paysanne à une plus petite échelle, redistribuer le travail avec une semaine de 4 jours et de 32 heures, et redistribuer les revenus avec un revenu d’existence et un revenu maximum autorisé (p.270). Pour ce qui est de la résilience, l’auteur s’inspire du mouvement des Transition Towns qui a mis cette notion au cœur de ses principes : une société résiliente est une société qui peut absorber un choc, par exemple une crise énergétique, sans s’effondrer, parce qu’elle a su assurer la satisfaction de ses besoins sociaux élémentaires par des alternatives locales indépendantes du pétrole. Yves Cochet énonce donc toute une série de propositions pratiques allant dans la direction de l’autosuffisance locale (p.274 à 280).

D’autres propositions sont développées dans ce dernier chapitre 12, certaines classiques, d’autres innovantes, d’autres encore percutantes et qui peuvent sembler brutales, mais l’heure est grave et nous ne pouvons plus sauver la situation avec des politiques félicistes, affirme l’auteur. "Je plaide pour la vérité, c’est à dire pour une posture churchillienne d’annonce de lendemains qui ne chanteront pas avant longtemps, pour un projet politique de réduction équitable des consommations de matières et d’énergie, pour une mobilisation générale de la population autour d’une sorte d’économie de rationnement organisé et démocratique, une société de sobriété, de décroissance, de solidarité" (p. 282).

Les passages les plus troublants sont pourtant ailleurs, dans un chapitre 10 au titre saisissant : "Nous manquons de temps". Yves Cochet y expose la corrélation historique entre l’énergie disponible d’une part, et la population et le niveau de vie d’autre part. Cette corrélation laisse imaginer que "le déclin de l’énergie disponible, à lui seul, a pour conséquence irrémédiable la question de la survie civilisée de l’espèce humaine" (p. 217). "Nous avons épuisé le sous-sol, pollué les terres, les mers et l’atmosphère, fait fondre les glaciers, déréglé le climat et exterminé des milliers d’espèces" (p. 220), bref tout ce qui constitue les ressources naturelles nécessaires à la vie humaine. Leur disponibilité détermine pourtant le niveau de population pouvant vivre sur un territoire. Pourrons-nous être un jour 9 à 10 milliards sur Terre, comme le prévoit l’ONU ? C’est irréaliste, répond Yves Cochet. "La surcharge que nous et nos activités constituons pour la biosphère va se résoudre en un déclin irréversible" (p. 218). "J’écris une dernière phrase d’une main tremblante : le déclin démographique proche sera catastrophique au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Dire que la population du monde va perdre 3 milliards d’habitants en trente ans n’est pas un froid constat de prévisionniste statisticien. La perspective est humainement insupportable. Hélas, elle est devant nous" (p. 220).

On n’entend pas souvent de constat aussi glaçant, et pourtant la question mérite d’être considérée : n’avons-nous pas déjà été trop loin dans l’irréparable ? Malheureusement, l’écologie nous a appris que ce n’est pas parce qu’une hypothèse est très déplaisante qu’elle est nécessairement fausse. Une dernière ironie attend le lecteur effondré qui voudrait refermer son livre pour tout oublier. Sur la couverture, une autruche enfouit sa tête dans le sol.

Bref, un livre qui secoue les tripes et qui remue l’esprit, à lire absolument.

Mathilde Szuba


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