Sans tabou

Chantal Jouanno, éditions de la Martinière, 2010, 199 pages, 18,50 euros
 mars 2011
par  Pierre Thiesset
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Après le Tu viens ? de Nathalie Kosciusko-Morizet,
c’est au tour de Chantal Jouanno de commettre un
livre au titre aguicheur : Sans tabou. Pas de quoi
saliver. La "ministre des Fleurs et des Abeilles"
n’arrive pas à se dépêtrer de discours creux et
contradictoires, au fil de bavardages sans intérêt.

L’ex secrétaire d’Etat chargée de l’Ecologie restera
dans les mémoires comme une ministre méprisée.
Son passage aura été éclipsé par les revirements du
président de la République. Même si "la préoccupation
écologique fait désormais partie du
politiquement correct", Nicolas Sarkozy a fini par
avouer : "L’écologie, ça commence à bien faire." Et
après avoir comparé la taxe carbone à l’abolition de
la peine de mort, il l’a piteusement abandonnée
sous l’ordre du Medef. Chantal Jouanno envisageait
alors de démissionner. Mais non, elle défendra
"contre vents et marées le ‘sarkozysme’, mélange
d’ouverture, de bon sens et de détermination
absolue".

D’une prétention extrême, elle affirme que l’UMP,
après une "révolution intellectuelle", a inventé
l’écologie. Avec le Grenelle de l’environnement :
"Nous avions tous le sentiment d’écrire, avec
bonheur, une nouvelle page d’histoire." (p. 124)
"Nous avions construit une feuille de route pour la
France de demain, celle qui poserait les bases du
monde de l’après-pétrole, celle qui engagerait son
industrie dans une nouvelle forme de croissance,
celle qui inverserait le cours des choses" (pp. 126-
127). "Tout le monde [...] doit avoir l’honnêteté de
reconnaître que c’est une grande avancée : dans la
suppression des obstacles vers une société plus
humaine et plus durable, dans l’évolution de nos
modes de pensée" (p. 128).

Trois ans plus tard, la championne de karaté
reconnaît que l’opération n’a pas vraiment inversé
le cours des choses. Chantal Jouanno a conscience
d’être dans "un monde nouveau aux ressources
appauvries, où la nature vivante s’étiole, où les
hommes ont créé les conditions de leur fragilité".
Elle mentionne la litanie de catastrophes actuelles :
pollution de l’air, de l’eau, des sols, détérioration de
la santé, baisse de la fertilité, dérèglement climatique,
épuisement des ressources, effondrement de
la biodiversité… Mais pas d’inquiétude : "Nous ne
sommes pas malades de notre développement."

Quelques lignes plus tard : "Climat, biodiversité,
santé, risques, toutes ces questions remettent en question [sic] notre modèle de développement et,
peut-être plus encore, de consommation."
L’incohérence des propos a de quoi frapper le
lecteur. L’auteur parvient à se contredire en quelques
pages.

De même, elle reprend des citations issues de la
décroissance : "Nous avons souvent oublié d’être
pour avoir" (p. 36) ; "J’ai toujours pensé que la clé
de notre avenir n’était pas dans cette consommation
triomphante, mais bien dans la conscience
de notre être" (p. 39) ; "Nous avons tous
conscience que le PIB ne reflète pas le bien-être, il
laisse un sentiment amer de mensonge. Pire, il croît
avec le malheur, avec les maladies, les accidents"
(pp. 103-104) ; "Au monde de la profusion débridée
succédera celui de la raison mesurée ou celui de la
désolation" (p. 14).

Mais aussitôt après [1], elle enterre la décroissance
– en la réduisant à un projet totalitaire de contrôle
des naissances – pour faire l’éloge du capitalisme
vert : "Sans doute pouvons-nous inventer d’autres
modèles de croissance qui tiennent compte du
‘capital’, ou ‘patrimoine’, comme vous voulez,
humain et environnemental" (p.171) ; "Loin de la
décroissance, loin de toute nostalgie pré-industrielle,
l’écologie est, à mes yeux, l’espace d’une
autre croissance possible" (186). Le meilleur pour la
fin : "Ce n’est pas la croissance qui abîme la planète
mais le prélèvement d’énergies fossiles, de matières
premières, c’est-à-dire de ressources finies. Un autre
modèle de croissance qui remplace des ressources
finies par des ressources renouvelables ou renouvelées
est possible. Un autre modèle qui pose le
principe de ‘l’impact zéro’ sur la planète de notre
production et de notre consommation est possible.
La décroissance n’est pas l’avenir de l’humanité, elle
en serait la fin, butant toujours sur la contradiction
entre croissance démographique et capacités de
notre planète." De même, les faucheurs d’OGM sont
de dangereux criminels, leurs “actes de vandalisme
hypothèquent l’avenir”.

Pour "que l’écologie soit bien un moteur de la croissance",
investissons dans les voitures électriques, le
nucléaire, l’éolien, les agrocarburants, les nanotechnologies,
les voyages en avion compensés carbone.
Avec quelques gestes individuels tels que ceux
proposés par Yann Arthus-Bertrand, tout ira mieux.
Le capitalisme est sain en lui-même, il suffit de
corriger ses excès. Et la vertu sauvera le monde.

Ce livre bâclé a le mérite de révéler de manière crue
le vide de sa pensée, l’inculture de l’ex ministre
dans le domaine de l’écologie. Croire qu’on puisse
remplacer le pétrole par des ressources renouvelables
en dit long sur l’aveuglement des
représentants du peuple. Pire, sur leur déni. "Sur le
champ de l’écologie, le sentiment d’incapacité du
politique est exacerbé", dit Chantal Jouanno.
Comment pourrait-il en être autrement ?


[1Et malgré les mises en garde de deux de ses interlocuteurs,
Dominique Bourg ("Nous savons que la
perpétuation de la croissance nous conduit droit au mur.")
et Jane Goodall ("Nous devrions être terriblement effrayés
de notre croissance économique sans borne sur une
planète qui, elle, a des ressources finies")


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