Le potentiel subversif des Fablabs comme mode de production

lundi 1er août 2011
par  Jérôme Gleizes
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Produire soi-même dans des ateliers composés de machines-outils pilotées par ordinateur, où l’on échange connaissances et savoir-faire : telles sont les possibilités offertes par les FabLabs. Un réseau mondial de laboratoires locaux se met en place. Ce mode de production écologiste ouvre des perspectives anticapitalistes : relocalisation de l’économie, moindre utilisation de ressources naturelles, création d’objets en petite série, autonomie des utilisateurs...

En 2000, j’écrivais « le potentiel subversif du logiciel libre, comme mode de production » [1]. C’était à la fois une anticipation de la montée en puissance des logiciels libres durant le début du XXIème siècle mais c’était aussi trop restrictif dans le sens où le logiciel comme mode de production, ne peut résumer à lui seul l’ensemble des productions. Certaines caractéristiques du mode de production des logiciels libres sont transférables à d’autres produits mais la généralisation de celles-ci entraînerait la confusion entre les processus d’immatérialisation et ceux de dématérialisation. La dématérialisation est le processus qui réduit la quantité de matière utilisée alors que l’immatérialisation tend à la suppression de l’usage de toute matière. Cette confusion est à la base d’un capitalisme vert, et alimente la possibilité d’une accumulation infinie de capital de plus en plus immatérialisé [2]. Un mode de production subversif et donc alternatif au mode de production dominant capitaliste ne peut se situer uniquement dans la sphère de la production immatérielle. C’est en cela que les fablabs apparaissent comme un lieu de subversion plus puissant. Ces ateliers composés de machines-outils pilotées par ordinateur, pouvant fabriquer à la demande des biens de nature variée et singulière sont une alternative à l’usine, productrice de biens uniformes de masse. Le logiciel libre y devient une composante importante.

L’émergence des Fablabs

Comme le logiciel libre né au MIT avec Richard Stallman, les Fablabs y sont nés aussi lorsque en 1998, le physicien Neil Gershenfeld prend donc la responsabilité d’un cours de prototypage intitulé « Comment fabriquer (presque) n’importe quoi ? ». Rapidement, les étudiants s’approprient du cours pour fabriquer des objets singuliers. En 2002, il ouvre le premier laboratoire de fabrication, FabLab (fabrication laboratory)au MIT. « Il s’agit de créer plutôt que de consommer » : la technologie est perçue comme un instrument d’émancipation. « La disparition des outils de notre horizon éducatif est le premier pas sur la voie de l’ignorance totale du monde d’artefacts dans lequel nous vivons, explique Matthew B. Crawford [3]. Ce que les gens ordinaires fabriquaient hier, aujourd’hui, ils l’achètent ; et ce qu’ils réparaient eux-mêmes, ils le remplacent intégralement. »
Au delà de l’objet singulier, émerge l’objet RepRap (Réplication Rapide). Au delà de l’usine à domicile émerge le centre de fabrication à domicile comme l’ordinateur a quitté les salles réfrigérées pour devenir l’ordinateur personnel (Personal Computer) dans les années 1980.

Le principe de base est l’utilisation d’interfaces informatiques simplifiées, de plus en plus interopérables, permettant à des usagers non-spécialistes d’utiliser des machines-outils comme des machines à découpe laser, des fraiseuses numériques, des imprimantes 3D, mais aussi des matériels électroniques. Le logiciel libre a facilité cette appropriation pour produire des « matériels libres ». Arduino [4] a pris une part importante dans le monde des FabLabs. C’est une plateforme de prototypage électronique, ouverte et flexible, basée sur du matériel et des logiciels, facile-à-utiliser. Le système Arduino permet de fabriquer des objets électroniques contrôlant des objets matériels ou des ordinateurs. Il dispose d’un langage de programmation. Le matériel Arduino a une approche commune avec les logiciels libres et open-source. Il est possible d’étudier le matériel pour comprendre comment il fonctionne, apporter des modifications et partager les changements. Tous les fichiers des schémas originaux sont disponibles. Ces fichiers sont sous une licence Creative Commons Attribution Share-Alike, laquelle permet des utilisations dérivées aussi bien personnelles que commerciales, tant qu’ils indiquent Arduino et distribuent leur schémas sous la même licence. Le logiciel Arduino est également libre. Le code source est écrit en Java et publié sous une licence GPL et les librairies C/C++ pour le micro-contrôleur sont sous une licence LGPL.

Il existe une charte mondiale des FabLabs [5] signée par 93 établissements sur les 5 continents. La mission commune est de faire des FabLabs « un réseau mondial de laboratoires locaux, qui rendent possible l’invention en donnant aux individus accès à des outils de fabrication numérique. » L’esprit du logiciel libre est maintenu : « des activités commerciales peuvent être incubées dans les FabLabs, mais elles ne doivent pas faire obstacle à l’accès ouvert. Elles doivent se développer à l’extérieur du laboratoire plutôt qu’en son sein et bénéficier à leur tour aux inventeurs, aux FabLabs et aux réseaux qui ont contribué à leur succès. »

Des logiciels libres aux FabLabs

Au delà des composants de logiciels libre inclus dans les FabLabs, ce sont les principes du mode du production des logiciels libres que nous retrouvons. Le principe de la copyleft est étendu à la sphère matérielle. La grande innovation de Richard Stallman et surtout de son juriste Eben Moglen a été le détournement du principe du copyright. L’appropriation privée et commerciale reste possible mais elle ne peut se faire au détriment de la libre disponibilité des modifications. La coopération induite par la copyleft est un élément important de l’efficacité de ce mode de production. A l’opposé du modèle libéral de la compétition, le modèle de la coopération montre qu’un mode de production alternatif et plus efficace est possible. Il fait des savoirs, le cœur de la production. Avec les FabLabs, nous allons au bout de la logique productive de Marx qui avait développé dans le cahier VII des Grundrisses, « Machinisme, science et loisir créateur » une analyse du moment où le capital fixe aura atteint un degré d’expansion important pour dépasser l’état de la grande industrie. Marx part d’une analyse du machinisme pour dépasser ce stade : « L’appropriation du travail vivant par le capital se manifeste directement dans le machinisme (…), c’est la connaissance et l’application des lois mécaniques et chimiques ayant leur source immédiate dans la science qui rendent la machine apte à accomplir le travail réservé précédemment à l’ouvrier.
Mais ce développement du machinisme commence seulement lorsque la grande industrie a déjà atteint un niveau assez élevé et que toutes les sciences ont été enrôlées au service du capital. Il faut aussi que le niveau du machinisme offre lui-même de grandes ressources. L’invention devient alors une spécialité, et l’application de la science à la production immédiate devient pour l’inventeur, une sollicitation et un postulat déterminants. Toutefois, ce n’est pas ainsi qu’est né le machinisme en grand et ce n’est pas non plus ainsi qu’il progresse dans le détail. C’est la division du travail qui, ayant transformé de plus en plus les opérations manuelles en opérations mécaniques, a rendu possible, à la longue, leur remplacement par la machine. »
Plus loin, Marx précise que « le savoir, [va devenir] une force productive immédiate, et, par conséquent, jusqu’à quel point les conditions du procès vital de la société sont soumises au contrôle de l’intelligence générale et portent sa marque ; jusqu’à quel point les forces productives sociales ne sont pas seulement produites sous la forme du savoir, mais encore comme organes immédiats de la praxis sociale, du procès vital réel. » Cet aspect là est primordial à la compréhension de la situation économique actuelle. Le travail immédiat passe derrière le savoir qui devient force productive immédiate, c’est-à-dire producteur de valeur. « La vraie richesse étant la pleine puissance productive des individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme étalon de la richesse, (…) c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de surtravail ; c’est réduire le temps tout entier au seul temps de travail et dégrader l’individu au rôle exclusif d’ouvrier, d’instrument de travail. (…) C’est la combinaison de l’activité sociale qui apparaît comme le producteur. » [6] Le logiciel libre ne correspondait pas à ce stade du capitalisme car il n’incluait pas le monde de la production matérielle. Le FabLab met au cœur les processus d’innovation qu’ils soient logiciel, matériel, électronique, artistique... Le produit est par essence idiosyncratique. Les nouvelles machines outils permettent de s’affranchir de l’amortissement de celles-ci par un volume élevé de production, en s’amortissant grâce à un poly-usage. Mais la plus grande différence avec le logiciel libre, est que les FabLabs sont avant tout des lieux de vie qui combinent les différents savoirs. Une économie d’échange des schémas de conception est en train de se mettre en place comme s’est créée une économie d’échange des codes de programme s’est créé mais elle ne suffit à elle-même pour expliquer le succès d’un produit, cristallisation de savoirs multiples.

Des FabLabs à la relocalisation de la production, vers l’émergence d’un mode de production écologiste ?

Les FabLabs ont de multiples qualités. Tout d’abord en rapprochant la production des consommateurs, ils permettent une réelle relocalisation de la production, voir une territorialisation de la production, une adaptation aux usages de chaque territoire. La production en petite série, voir à l’unité singulière de chaque usage permet d’éviter le gaspillage des productions de masse. Les gains de productivité dus à l’augmentation de la production butte sur l’écoulement de la production et la saturation des besoins. Ici, les gains de productivité changent de nature car ils ne reposent pas sur la quantité de produit par unité de travail mais sur la quantité de matériau par consommateur. Par extension, la production d’un objet s’insère mieux dans les métabolismes territoriaux qui doivent mieux organiser les différents flux induits par les habitants, les activités économiques et les propriétés naturelles d’un territoire (transports, aliments, biens, déchets, eaux...) Le recyclage des matériaux est un élément clef de la fabrication. Le FabLab territorialisé est un pas vers une économie de la connaissance, basée sur l’accès libre aux réseaux et à un processus de coproduction et d’intelligence collective mêlant usagers, acteurs et techniciens du territoire. La convergence entre le monde du libre et la soutenabilité des territoires se fait aujourd’hui à travers les Territoires Intelligents et Communautés Apprenantes [7]. La fonction principale à gérer est la fonction énergétique pour arriver à des territoires à énergie nulle qui produisent autant d’énergie qu’ils en consomment.
Recyclage et économie de la réparation sont liés. Le FabLabs permet de valoriser la réparation des objets plutôt que leur destruction. Au delà de la volonté de réparer les objets usagés, les produits de FabLabs sont fabriqués dans une logique fractale où les propriétés de libre disponibilité et de libre diffusion se retrouvent dans chaque composante et sous-composante du produit. Tout produit devient un assemblage de plusieurs sous-produits qui facilitent leur réparation. La coopération est pertinente à toute niveau, y compris dans la partie artistique de design des produits à travers la diffusion des techniques et des outils. Le FabLab s’oppose à l’obsolescence programmé des biens de consommation et le savoir-faire acquis permet de sortir de la dépendance du consommateur vis-à-vis du producteur.

Le FabLab pourrait être le cœur nodal d’un mode de production écologiste alternatif au mode capitaliste car il permet une relocalisation de la production, un meilleur usage des ressources sans effet rebond, une économie de proximité coopérative comme le promeut l’Économie Sociale et Solidaire. Il s’oppose à la logique monopolistique de la grande production, à la subsomption/mobilisation totale que dénonçait Gorz. La subsomption s’étend au delà du lieu de travail et de la force de travail pour soumettre l’ensemble de la personne, avec ses subjectivités. Les savoirs sont soumis et volés aux individus comme l’a fait l’industrie vis-à-vis de l’artisanat. Aujourd’hui, un mouvement inverse de récupération des savoirs, de tous les savoirs. Ce mouvement subversif est un mouvement de reconquête de toutes les libertés dont celle de créer.

Jérôme Gleizes


[1EcoRev’ n°0, p.19-21, 1er trimestre 2000

[2Pour une critique plus détaillée du capitalisme vert, in Les chemins de la transition, pour en finir avec ce vieux monde, Jérôme Gleizes, « La croissance verte est-elle possible ? », les éditions Utopia, 2011

[3Éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail, La découverte 2010, cité in Vincent Truffy, Les Fab Labs, ou le néo-artisanat, OWNI, http://owni.fr/2011/05/29/les-fab-l...

[6Marx, K., Économie II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1968, tome 2, pp. 305-311.

[7Économie de la contribution, libre et durable, Note de synthèse pour ARS INDUSTRIALIS, Thanh Nghiem, Mars 2011