De l’entropie à l’écologie

lundi 1er août 2011
par  Jean Zin
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Eviter la catastrophe écologique nécessite de corriger nos erreurs et de ne plus dilapider nos ressources naturelles, ce qui passe par la circulation de l’information. Pour Jean Zin, auteur de l’Ecologie politique à l’ère de l’information (édition èRe, 2006), l’information s’oppose à l’entropie. Le numérique offre la possibilité de construire une intelligence collective, de changer notre perception et de démultiplier nos moyens d’action pour conserver notre écosystème et atteindre un nouveau stade de civilisation.

Voulez-vous savoir le secret de notre monde globalisé tout comme du passage de la mort à la vie ? Vous verrez que, aussi décevant que cela puisse paraître, ce n’est rien d’autre que l’information !
Encore faut-il comprendre ce qu’est l’information et ce qui l’oppose à l’énergie entropique jusqu’à rendre possible l’écologie aujourd’hui dans sa lutte contre l’entropie galopante de la société industrielle, qu’il ne faut pas confondre avec la société de l’information qui lui succède, modernité réflexive qui commence à peine mais bouscule déjà le monde entier avec fracas. Impossible de l’ignorer qui a fait de nous déjà des hommes nouveaux.
L’entropie n’est pas une loi aussi implacable qu’on le prétend (du moins en dehors de la thermodynamique), la vie est la preuve du contraire. On peut être aussi buté qu’on veut, on doit bien reconnaître que l’information est à la base de la vie (reproduction, réaction, régulation) qui s’oppose assez bien à l’entropie pour avoir réussi à coloniser toute la biosphère et atteindre une complexité inouïe. L’évolution est un processus d’apprentissage et d’organisation (d’outillage, dès les protéines), mémorisé par les gènes, puis le cerveau, puis par l’écriture, enfin par le numérique. L’information n’a rien de magique, elle ne supprime ni l’énergie, ni la matière mais elle en optimise l’usage et permet de s’affranchir localement des forces de désorganisation avec un succès durable.

L’important à comprendre c’est que la logique du vivant, d’une information qui est aussi réaction (différence qui fait la différence), n’a plus grand chose à voir avec la logique des phénomènes physiques, énergétiques ou matériels, du fait de son caractère non-linéaire mais surtout (ré)actif. Le monde de l’esprit prend le dessus sur les forces matérielles, c’est cela l’écologie aussi qui est une activité incessante (réaction informée) au même titre que l’homéostasie du vivant. C’est à cette condition que l’ère de l’information permettra le passage de l’entropie à l’écologie, non que l’entropie disparaîtrait mais parce que les ressources de notre intelligence globale seraient tendues vers la conservation de nos conditions de vie et la reconstitution de notre milieu (passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables, recyclage, relocalisation, etc.). Ce n’est pas gagné, comme notre survie est toujours menacée, cela doit du moins devenir notre objectif commun. Mais revenons au début...

L’univers

Dans l’espace vide soudain une gigantesque explosion dispersant sa fabuleuse énergie inaugure le temps de l’entropie qui nous mène inexorablement vers la mort thermique. Même si ce n’est qu’un récit très approximatif parmi bien d’autres d’un Big Bang qui pourrait tout aussi bien ne faire que suivre un Big Crunch dans un mouvement cyclique, on peut partir de là, du règne sans partage de l’entropie initiale. Dès lors que dès l’origine ne règnent que les forces de destruction, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Il faut bien qu’il y ait construction, pas seulement destruction, même si c’est seulement aux marges, sur les bords. Au niveau matériel, deux facteurs sont en cause : les forces de liaison électro-magnétiques et la gravitation. Le refroidissement entropique réduisant l’agitation des quarks provoque une sorte de cristallisation qui ordonne les atomes où l’on peut dire que de l’énergie se trouve piégée qui sera libérée un jour sous l’effet de l’entropie encore, mais d’une entropie qu’on peut dire retardée et qui a créé son propre contraire dans une sorte de négation de la négation (toujours partielle). Là-dessus, la gravitation va amplifier les différences de densité jusqu’à former des étoiles qui exploseront ensuite non sans disperser des atomes et molécules bien plus complexes et diversifiées, sauf à s’effondrer en trous noirs autour desquels s’ordonnent galaxies, amas de galaxies, etc., mais on est cette fois dans des durées astronomiques. Le résultat est un monde improbable et différencié, ce qui constitue la condition préalable de l’apparition de la vie.
S’il n’y a pas de désordre qui ne crée de l’ordre, on peut dire que notre Terre nous a légué un stock de diversité et de matières élaborées plus ou moins rares et précieuses. On sait désormais à quel point une planète aussi exceptionnelle a peu de chance de se rencontrer dans un rayon de plusieurs milliers d’années-lumière, (avec, en plus une lune qui stabilise sa trajectoire !). C’est le capital, limité, sur lequel nous puisons. On ne peut nier la puissance entropique de l’humanité dévastant de vastes territoires, épuisant ses ressources et justifiant largement les protestations des écologistes. Cependant, il serait absurde de réduire l’humanité à ses capacités de destruction sans prendre en compte la construction de civilisations formidablement organisées. Cette construction se fait-elle nécessairement au prix de destructions supérieures ? A priori, cela ne souffre pas de discussions et pourtant l’écologie pourrait bien prouver le contraire à l’ère de l’information mais voyons déjà ce qu’il en est au niveau du vivant.

La vie

La vie aussi consomme des ressources mais elle en produit tout autant. L’oxygène par exemple est un pur produit de la vie et, sinon, le recyclage est un principe général de la biosphère. Si la vie dégradait son environnement, on ne serait pas là. Comment est-ce possible ? Principalement grâce à l’énergie solaire et c’est l’énergie solaire qui nous sauvera aussi. Remarquons, qu’utiliser l’énergie solaire ne se fait au détriment de rien, sinon cette énergie serait perdue, c’est donc un gain net mais on ne peut identifier la vie à des "structures dissipatives" alors que l’énergie y est optimisée, canalisée, économisée. Il ne suffit pas de l’énergie, il ne suffit pas d’utiliser l’entropie du soleil pour contrer l’entropie, se maintenir en vie et se complexifier. Pour cela, il faut l’intervention de l’information. Comment donc est-ce que l’information permet à la vie de contredire l’entropie à ce point, jusqu’à couvrir la terre d’une luxuriance de formes ?
C’est d’abord par la reproduction, et la sélection qui s’en suit en fonction du résultat que la finalité s’introduit dans la chaîne des causes et que le plus improbable peut se généraliser (on le sait depuis Darwin). Cependant cette reproduction serait elle-même soumise à une entropie très rapide et ne pourrait se maintenir dans le temps sans la correction d’erreur qui est aussi le principe du numérique et de l’information, constituant l’autre mécanisme fondamental de suppression de l’entropie. Grâce à ces procédés l’évolution va apprendre à contrer l’entropie et se conserver voire se complexifier en se protégeant des forces de destruction extérieures d’un monde dangereux et changeant, homéostasie qu’on peut définir comme l’activité vitale de résistance à la mort. C’est seulement avec l’activité vitale incessante de ce qu’on appelle son métabolisme qu’on peut parler de vie qui se confond donc avec ses capacités de régulation, régulations elles-mêmes constituées par tout un outillage de protéines, véritables machines anti-entropiques (comme des pompes qui augmentent la concentration de certaines molécules, à l’envers de la tendance entropique, ainsi que pas mal de catalyseurs, sortes de fabriques ou d’ateliers de réparation). On peut voir une certaine continuité dans la résistance à l’entropie d’une simple cellule jusqu’au travail humain dont c’est la fonction depuis l’agriculture produisant sa propre nourriture.
A partir de la reproduction et de la correction d’erreur, le vivant se fait régulation et réparation par apprentissage dans sa confrontation au réel dont la sélection garde la mémoire dans son ADN, sorte de certificat de viabilité en fonction de l’ancienneté et qui permet sa reproduction à l’identique ou presque, conservation de l’information par l’évolution qu’on peut considérer comme une sorte de perception de l’environnement mais perception qui serait associée à la réaction qu’elle provoque, assez proche d’un automatisme même si l’aléatoire y a un bien plus grand rôle. Dans cette relation à son environnement et aux autres vivants se constituent enfin des écosystèmes d’organismes interdépendants participants aux cycles biologiques, à la chaîne de la vie, au recyclage de ses éléments dans des circuits d’énergie et de matière mais aussi d’informations assurant une certaine stabilité à l’écosystème bien qu’on soit loin de la régulation d’un organisme vivant.

Ce que nous appelons la nature et qui nous émerveille de son insolente vitalité qui non seulement résiste à tout ce qui devrait la détruire mais en rajoute comme à plaisir, ce n’est finalement que l’aboutissement d’un long apprentissage par essais-erreurs (la vie, c’est ce qui est capable de faire des erreurs). Il y a bien une sagesse du vivant comme d’un savoir immémorial inscrit dans nos gènes avant le conditionnement neuronal et bien avant l’agriculture, l’écriture ou le numérique. Ce n’est pas seulement du néant dont la vie triomphe cependant mais bien de l’anéantissement qui la menace sans cesse. Bien sûr, pour chacun, la mort finit toujours par avoir raison de nous, rien n’est plus certain, mais la vie continue et l’aventure humaine, aucun apprentissage n’aura été vain qui permet aux suivants d’aller un peu plus loin peut-être. Ce qui se conserve, c’est l’information, ce qui reste, c’est le réseau dans une histoire qui n’a pas dit son dernier mot mais dont nous faisons partie intégrante.

Le numérique

Il fallait ce long détour pour comprendre comment il peut être possible d’échapper à une loi aussi fondamentale que celle de l’entropie trop souvent ramenée au sentiment douloureux d’une dégradation universelle alors qu’elle n’est finalement qu’une loi statistique que l’action peut contrer localement en évitant le pire et profitant du meilleur. Nous sommes tous sur ce plan des "démons de Maxwell", même si c’est au niveau macroscopique ! La cybernétique est née de l’étonnement de retrouver dans le vivant le principe du thermostat et de la boucle de rétroaction par laquelle on peut s’affranchir de l’entropie extérieure en maintenant notre homéostasie. Il ne s’agit en aucun cas de vouloir nous réduire pour autant au biologique comme si le langage ne nous ouvrait pas à l’universel et que l’esprit se réduisait au corps mais la transversalité n’a pas besoin de supposer une influence biologique pour généraliser les processus d’organisation et d’évolution en modélisant le fonctionnement des systèmes et leurs interactions, simple transposition des mécanismes biologiques de réduction de l’entropie et de pilotage par le résultat pour redresser la barre et corriger nos erreurs. Pas étonnant que le management se soit emparé de façon plus ou moins raisonnable de ces outils puisque le travail consiste fondamentalement en activités de réduction de l’entropie (nettoyage, organisation, réparation, construction, programmation, etc.). Aucune raison d’en accepter la barbarie, pas plus que celle du biologisme raciste, mais on ne fera pas reculer l’entropie sans imiter les procédés du vivant pour atteindre nos finalités. Il faut simplement y reconnaître une nature sauvage à dompter et civiliser au même titre que les marchés.
Entre le biologique et le numérique, il aurait fallu parler du langage qui nous humanise et de sa grammaire avec la double articulation de ses constituants discrets composant mots et phrases dans une séparation radicale du son et du sens, du signifiant et du signifié. On ne peut surestimer non plus l’importance de l’écriture adressée à un lecteur absent et qui peut durer bien au-delà de la vie, débuts de notre longue histoire. C’est le verbe et le savoir qui nous font l’égal des dieux, créateurs et libres. Or, comment ne pas voir qu’avec les communications numériques, on n’est pas dans la technologie ? Ce ne sont pas des techniques comme les autres, ce n’est pas la technique à la puissance 10, c’est notre devenir langage, la matérialisation de l’immatériel et la communication généralisée, esprit détaché des corps, données accumulées, savoirs disponibles. C’est un nouveau stade de civilisation, que ça nous plaise ou non. Jacques Robin insistait un peu lourdement sur la rupture anthropologique du passage de l’ère de l’énergie à l’ère de l’information mais il faut bien dire qu’on ne peut que lui donner raison tant les logiques en sont différentes, plus peut-être qu’entre le monde quantique et la physique classique ! D’une certaine façon, c’est avec raison que l’ancienne humanité pourrait nous regarder de travers, comme des mutants, des aliens, car nous sommes déjà tout autre, des mordus, une nouvelle espèce, celle de l’homo numericus. C’est une vie qui ne va pas à tous mais qu’on peut fuir assez facilement en se retirant des réseaux numériques car les relations de proximité n’ont pas disparu pour autant et différents niveaux de développement cohabitent toujours. Le monde virtuel ne remplace pas plus le monde réel que le monde des romans mais il s’y ajoute, l’envahit, l’enrichit d’un nouvel être au monde.
Le numérique est l’objet de tous les fantasmes pour certains, d’un rejet violent pour d’autres alors que c’est une réalité qu’il faudrait d’abord comprendre, comprendre ce que c’est que l’information et ce qui l’oppose à l’énergie comme l’esprit à la matière (car l’esprit n’est pas l’envers de la matière bien qu’il n’y ait pas d’esprit sans incarnation matérielle). Non, l’information n’est pas ce qu’on croit, ce n’est pas seulement la communication, ça ne se réduit pas aux médias, c’est le monde de l’esprit, de la perception, de l’interaction, du savoir, de l’apprentissage, de l’organisation (de l’organisme), pas seulement le flux d’informations mais aussi sa mémoire, ce que Laborit appelait l’information-structure qui est le règne de la finalité comme répétition du plaisir d’actions réussies et ce qui nous donne les moyens de réparer les outrages du temps, d’inverser l’entropie enfin par des actions spécifiques (informées) à chaque fois.
Comme l’information dans le vivant, la puissance du numérique est toute dans sa capacité de mémorisation, de reproduction et de correction d’erreurs qui semble pouvoir se jouer de toute entropie, tout en produisant une autre sorte d’entropie par obsolescence rapide. Le numérique n’est plus un mystère pour personne, à s’en servir tous les jours, chacun croit savoir ce que c’est, des gadgets pour certains, des instruments de communication pour la plupart, mais ils ne font pas que bouleverser les circuits de l’information, renforcer les connexions, accélérer les transmissions, ils changent le monde, notre perception et nos moyens d’action qui sont soudain multipliés de façon quasi exponentielle, bien plus qu’il ne nous en faut ! Avec le numérique, on a des instruments de toutes sortes, en premier lieu l’ordinateur (ou le smartphone aujourd’hui) qui est un General Problem Solver, c’est-à-dire un outil universel. C’est toute la différence avec l’analogique dont la reproductibilité est très limitée, bien trop entropique, se dégradant copie après copie, sans compter qu’il reste peu accessible au calcul. Le processus de numérisation se distingue par une perte de qualité, certes, lors du codage, mais permettant ensuite une reproduction sans plus aucune perte grâce aux corrections d’erreur (parité, checksum, CRC), tout en gagnant une sorte d’universalité de traitement (ce qu’on appelle l’interopérabilité). C’est un peu comme le pari de Pascal, on perd un peu au départ pour gagner l’infini ensuite... mais, surtout, on change de monde entre le monde de l’information, de la perception, de la reproduction, de la construction, de l’écologie, et l’ancien monde de l’entropie, de l’énergie, de la force brute.

Bruno Latour a raison de dire que l’économie de l’immatériel, c’est la matérialisation de l’immatériel car il n’y a pas d’immatériel sans matière (on ne fait pas dans le spiritisme). La puissance du langage est toute dans l’objectivation de la pensée. Il n’empêche que l’information ne se confond pas avec son support, d’abord en ce qu’elle peut se communiquer, se transmettre, se reproduire. Le mot n’est pas la chose mais un pointeur sur l’objet matériel (c’est beaucoup moins lourd !). Ce qu’on appelle l’immatériel, c’est de manipuler des signes plutôt que des choses, c’est, si l’on veut, modéliser avant d’agir, ce qui économise, matériellement, énergétiquement, sur le processus aveugle d’essais-erreurs, réduisant la part d’échec inévitable bien que l’information porte en elle la possibilité de tromper, de ne renvoyer à rien de réel, d’être fausse. La différence entre l’information et l’énergie n’est comprise par presque personne, différence entre l’esprit et la matière, la pensée et l’étendue. Soit on veut ramener la matière à l’information (quantique), soit on veut réduire l’information à sa matérialisation (l’esprit n’étant plus que l’envers des corps) alors que l’information n’est telle que pour un récepteur pour qui elle fait sens (on n’entend que ce qu’on attend). C’est la réponse à une question, une réduction de l’incertitude éprouvée, un savoir résultant, comme l’avait compris Fichte, de l’interaction d’une subjectivité avec le monde (ce qui fait qu’une information répétée, n’est plus une information).
Certes, le savoir nous vient de nos maîtres, de quelques vieux sages et d’anciens livres bien plus que de notre expérience personnelle. C’est ce qui fait de nous des "nains sur des épaules de géant" et qu’on ne recommence jamais à zéro mais que l’histoire progresse justement. Il est donc naturel de croire que le savoir nous précède, qu’il est à l’origine, origine perdue qu’il nous faudrait retrouver en écho au sentiment que tout se dégrade, les choses, la vie, la culture... On peut situer cette origine chez les Grecs, dans les sagesses asiatiques ou dans quelque ésotérisme, une terre qui ne ment pas ou notre nature animale réprimée (le savoir de nos gènes). Toutes ces positions supposent une vérité préalable tout comme les sociétés originaires rétablissant l’ordre mythique par des sacrifices. Pourtant, en comprenant le savoir comme interaction entre le sujet et le monde, il devrait être clair que le savoir accumulé a beau précéder largement le sujet, il est toujours en élaboration ne passant pas de la lumière à l’obscurité mais de l’obscurantisme dogmatique aux lumières de la science (même s’il peut certes y avoir aussi passage de l’authentique au fabriqué, du naturel au mécanique). Notre savoir n’est pas inné (oublié par inadvertance) mais acquis, pas à pas, à partir d’une page blanche tissant patiemment son réseau de connexions et participant à notre apprentissage collectif, à ce qui est l’histoire en train de se faire.
L’information, c’est la vie, son inquiétude et ce qui nous permet d’inverser l’entropie par la reproduction, l’apprentissage, la complexification, la correction de nos erreurs, principe d’ordre et d’évolution qui nous intègre à la circulation et fait marcher tous les systèmes sociaux, assure leur durabilité, condition de toute écologie.

L’écologie

Pour certain écologistes trop sensibles à l’entropie, à la suite de Georgescu Roegen, nous ne devrions même pas exister, morts avant que de pouvoir vivre, la seule chose que nous pourrions, c’est respirer le moins possible avec pour conséquence de mettre la question de la population au premier plan dans un esprit très malthusien assez effrayant. On sait aussi que beaucoup d’écologistes parmi ceux qui se veulent les plus radicaux s’égarent dans des directions absurdes et surtout complètement inefficientes, voie des ascètes, des monastères ou de communautés plus ou moins religieuses. Ce que le tableau précédent vise à montrer, c’est que, loin d’être un gadget témoignant de notre futilité consumériste, le numérique est en continuité avec le vivant dans ses capacités de réduction de l’entropie, constituant un nouveau stade cognitif, dans la prolongation de l’évolution. C’est bien d’ailleurs pour cela qu’il s’est répandu sur toute la Terre avec la rapidité d’une espèce invasive unifiant le monde par les réseaux. Certes, nous revenons de loin et ce qui apparaît d’abord, c’est à la fois toute la bêtise humaine qui s’y exprime, les limites de notre rationalité et l’état lamentable de la planète mais c’est justement grâce à ces informations comme à l’unification du monde que nous avons désormais les moyens de réduire l’entropie à un niveau sans précédent, ce pourquoi on peut effectivement parler du passage de l’ère de l’entropie, où les hommes ont dévasté la Terre (dès leur sortie d’Afrique), à l’ère de l’écologie et de la globalisation où il nous faudra intérioriser la contrainte extérieure et rendre nos ressources renouvelables. Qu’est-ce donc, en effet, que l’écologie sinon la lutte du vivant contre l’entropie et ce qui menace nos conditions vitales ? Rien de magique là-dedans, ni de gagné d’avance, juste des potentialités à prendre en compte et l’évolution qui se poursuit, mais ça ne se fera pas tout seul, nécessitant notre activité constante (ce qui se fait sans nous, se fait contre nous) et non pas de revenir à une vie naturelle complètement mythique.
Ces considérations qui peuvent sembler abstraites et désincarnées (voire pur délire scientiste) ne sont pas si loin de notre actualité la plus brûlante, celle des révolutions arabes où le rôle des mobiles est manifeste sans qu’on puisse dire autre chose sinon qu’on est toujours dans une phase d’apprentissage. Il ne s’agit pas de prétendre qu’il n’y aurait que des bons côtés, loin de là. Pour l’instant, c’est un fait, il n’y a pas d’intelligence collective, ou si peu, elle est toute à construire encore. Le GIEC en éprouve toute la difficulté, engagés que nous sommes dans la régulation du climat que notre activité influence depuis le début de l’anthropocène mais de façon bien plus massive aujourd’hui. On voit que cette prétention folle de devenir responsables du climat ne dépend pas tant de nous que de l’information que nous en avons, bien trop imparfaite encore mais une bonne information est vitale. Il y a des raisons de s’alarmer de cette nouvelle puissance démesurée qui peut, comme toujours, se retourner contre nous. Pire, il semble bien établi qu’on ne réagit jamais que sous la pression de l’urgence mais la seule façon d’éviter la catastrophe, c’est bien l’information qu’on peut en avoir, sans retour en arrière possible. Il ne fait aucun doute que les supposés bienfaits entropiques de la société de l’information sont plus que contestables à ce stade, pouvant même donner l’impression d’une accélération insoutenable de l’entropie matérielle mais nous n’en sommes qu’aux prémices de la miniaturisation et de l’optimisation des appareils numériques. Toute une série de normes et de nouvelles technologies peuvent réduire drastiquement leurs consommations énergétiques et matérielles (c’est en cours). Laisser croire qu’on ne fera toujours qu’empirer les choses au moment où la Terre entière est déjà presque équipée, c’est d’abord oublier qu’il ne s’agit aucunement de simples machines, ni même de techniques mais du traitement de l’information qui ne se réduit pas à tel ou tel appareil mais qui se caractérise par sa capacité de communication, et donc par son indépendance du support matériel qui peut toujours changer (et devenir plus économe). Ensuite, information et communication devraient justement nous donner les moyens de corriger nos erreurs passées (qu’il faut bien connaître) et d’inverser notre production d’entropie comme on a dû apprendre à enrichir la terre pour ne pas l’épuiser.
On n’en est pas là, on n’en est qu’aux débuts. C’est la difficulté des commencements où les anciennes structures subsistent et les nouvelles potentialités ne peuvent s’exprimer pleinement. Rien n’est réglé, c’est seulement ce qu’il faut rendre effectif par notre action décidée, il y a urgence mais il ne faut pas se tromper de finalité ni de moyens. L’idée qu’on pourrait se passer du numérique désormais est une idée folle sans aucun rapport avec la réalité. Bien qu’il soit si récent, on n’imagine pas à quel point il est omniprésent et tout ce qu’il permet qui n’existerait pas sans lui. Il nous reste à rendre non seulement le numérique plus soutenable mais nos propres rapports avec la biosphère grâce à lui. Ce n’est pas prétendre pour autant qu’il faudrait tout attendre du numérique et des circuits de l’information, il faut que cela change réellement les circuits de matière et d’énergie ainsi que nos modes d’organisation et de production pour les modeler un peu plus sur le vivant grâce à ses capacités décentralisatrices notamment. Les solutions ne sont pas techniques, exigeant des modifications de notre mode de vie auxquelles le numérique peut seulement participer. Bien sûr, cela ne peut dispenser de passer rapidement aux énergies renouvelables mais des réseaux intelligents peuvent quand même économiser pas mal d’énergie dans notre période de transition. Il faudra bien tirer parti aussi du fait que le travail devient de plus en plus immatériel pour aller vers le travail choisi et détourner des consommations compensatrices, ou encore réduire les déplacements grâce aux présentiels et vidéoconférences, déjà presque opérationnels, de même qu’on peut tirer parti des possibilités de produire sur place (ou d’imprimer en 3D) des objets numérisés ou des pièces de rechange, etc. Il y a de quoi faire et favoriser des alternatives.
On peut trouver que tout cela ne va pas très loin mais de toutes façons, c’est notre monde, c’est dans cette voie que nous sommes engagés et qu’il faudra faire preuve d’intelligence et d’inventivité, ce n’est pas en déniant la réalité, en prétendant qu’il n’y a rien de nouveau ou bien en croyant pouvoir revenir aux temps passés et réduire ses consommations par l’effet de notre seule volonté ou de quelque utopie trop idéale. L’écologie de l’avenir, c’est l’écologie à l’ère de l’information, post-industrielle (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’industries) et sans doute post-capitaliste (du moins sur le long terme). C’est dans ce cadre qu’on doit penser des alternatives écologistes effectives, l’important étant les dispositifs concrets plus que les grands principes. Il faudra bien notamment tenir compte de la précarité engendrée par le caractère non-linéaire du monde de l’information pour instaurer un revenu garanti qui est aussi la condition du travail choisi et de la sortie du productivisme salarial, ce qui serait un facteur important de décroissance sans doute. C’est encore, hélas, du domaine du rêve... Il y a un point qui est plus controversé mais plusieurs études semblent montrer que le numérique pourrait conduire, une fois généralisé, à une décroissance par saturation d’une économie de l’attention qui n’est pas extensible, pas plus que le marché de la publicité. Le marché de la musique illustre bien cet effondrement qui pourrait être exemplaire de ce qui devrait toucher assez vite les autres consommations numériques.
L’écologie est seulement notre horizon, on ne peut absolument pas prétendre qu’on en aurait déjà fini avec l’entropie matérielle et biologique qui reste notre urgence du moment. On l’a dit, le numérique consomme beaucoup trop de matière et d’énergie, pour l’instant, et produit même une nouvelle entropie avec l’obsolescence rapide des technologies, sans parler des catastrophes systémiques qui ont de plus en plus de chance de se produire avec l’interconnexion généralisée. Nous restons fragiles et mortels mais nous pouvons néanmoins, et notamment grâce au numérique, rendre notre civilisation plus écologiquement soutenable et grâce à l’information arrêter de scier la branche sur laquelle nous sommes assis.
Il y a cependant une entropie sur laquelle il ne semble pas qu’on puisse revenir, c’est ce qu’on peut appeler l’entropie humaine que Kojève (tout comme Norbert Elias) identifiait à la fin de l’histoire, d’un Etat universel et homogène, mélange des populations, unification technologique, culturelle et politique dans le système global où les individus sont bien libres de leurs mouvements mais que plus rien ne peut changer (tout change très vite pour que rien ne change). Les révolutions twitter en seraient un des symptômes. On peut trouver cela effrayant, cependant, l’alternative ne l’est pas moins d’une "régulation" inhumaine de l’immigration et d’un processus de différenciation qui dresse les gens les uns contre les autres. Toutes les formes d’entropie ne sont pas forcément si mauvaises même s’il faut revenir à une certaine dose de protectionnisme et d’autonomisation des territoires. Des monnaies locales sont un bon compromis pour une relocalisation qui ne dresse pas des barrières entre les hommes. C’est en tout cas en ces termes que cela se pose. On est là dans l’écologie humaine et la vie d’un écosystème entre stabilisation, adaptation et complexification. Si on est au début d’une ère nouvelle, celle de l’écologie et de l’information, c’est aussi parce que nous sommes à la fin de quelque chose, peut-être pas de l’histoire mais de l’entropie humaine qui arriverait bientôt à son maximum d’égalisation des pays et des individus ? Reste quand même à réduire les inégalités de revenus au moins !

Jean Zin