Bien souvent, les critiques les plus incisives d’un système sont le fait d’acteurs qui ont eu le loisir d’expérimenter celui-ci de l’intérieur et d’en mieux comprendre les mécanismes. L’industrie électronucléaire, qui se caractérise par des degrés de technicité et surtout d’opacité particulièrement élevés, n’échappe pas à cette règle [1], comme l’illustre cet opuscule de Jean-Pierre Morichaud, ancien technicien du Centre Nucléaire de Saclay, membre de la commission nationale Energies des Verts et co-fondateur du Forum Plutonium. De son expérience professionnelle, ce dernier garde la conscience aiguë du fait qu’un « centième de microgramme de plutonium [200 000 fois plus irradiant que l’uranium] avalé ou respiré, génère un cancer ou une leucémie », et peut avoir des conséquences tératogènes sur la descendance, mais aussi que « les réacteurs d’EDF construits entre 77 et 85, l’ont été pour 25 ans, et non pas 40 comme le prétend EDF aujourd’hui » (pp. 68-69). La Filière nucléaire du plutonium se veut donc un signal d’alarme lancé au grand public pour parer à l’urgence écologique que constituent le retraitement à La Hague et l’exploitation comme combustible, sous forme de MOX, de tonnes de plutonium issues de la fission de l’uranium, véritable aberration de l’industrie électronucléaire - quasiment un « choix criminel », selon l’auteur. Quelque peu désabusé face au silence des médias et à la soumission des élus et des tribunaux aux choix électronucléaires en vigueur [2], et ce, malgré l’existence de dispositifs législatifs mobilisables [3], Jean-Pierre Morichaud nous livre donc ce pamphlet didactique comme une bouteille jetée à la mer, avec l’espoir qu’un sursaut de l’opinion publique puisse faire céder le verrouillage opéré par le lobby nucléocrate sur les décisions publiques gouvernant ce secteur [4] et remettre ainsi en cause les orientations adoptées. Sa critique s’associe donc à un effort pédagogique notable [5], schémas, tableaux et références bibliographiques à l’appui. Cependant, le manque de structure de l’exposé nuit parfois à la clarté de la démonstration et l’on peut peiner à reconstituer les enchaînements causaux qui amènent à certaines conclusions, ainsi que les calculs qui justifient certains chiffres présentés en guise de preuves. Il faut dire que l’auteur aborde d’un même jet le fonctionnement des réacteurs nucléaires, les effets du plutonium sur les tissus vivants, le processus de fabrication du MOX, les flux mondiaux des substances radioactives et technologies nucléaires, et leurs diverses utilisations, mais aussi l’histoire de l’industrie électronucléaire française ainsi que celle du mouvement antinucléaire, et l’éventail des possibilités existantes en matière d’alternatives énergétiques.
Il s’insurge donc avec force contre le choix fait par la France de considérer le plutonium comme le combustible nucléaire de demain, appelé à remplacer l’uranium, au motif de la nécessaire indépendance énergétique et du salutaire "recyclage" que constituerait son retraitement. En fait de recyclage, Jean-Pierre Morichaud montre que cette activité revient plutôt à multiplier les déchets et à les disperser dans l’écosystème (p. 17). En réalité, seuls 2 % de la masse de plutonium extrait à La Hague sont effectivement dégradés lors de l’utilisation du MOX, et sont transformés, comme l’uranium, en produits de fission hautement radioactifs. Il n’y a donc ni disparition de la matière nucléaire, ni même dégradation en un produit moins radiotoxique (pp. 43-44). De sorte qu’au terme du processus de "revalorisation" des 2000 tonnes de combustibles usés reçus annuellement à La Hague (venant de France, d’Europe et du Japon), et de l’utilisation du MOX qui en est issu, l’on obtient une masse finale de 2340 tonnes de déchets à stocker par an, auxquels il faut encore ajouter les usines et matériaux contaminés (p. 44). Cette activité industrielle induit, par ailleurs, plus de 800 transports de matières nucléaires à travers toute la France, soumis aux règles du "secret défense" en raison des dangers de détournements à des fins criminelles qu’ils suscitent (pp. 53-54). Le retraitement à La Hague et l’emploi du MOX constituent donc une aggravation considérable du risque nucléaire (à la fois d’un point de vue écologique et stratégique) qui n’a fait l’objet d’aucun débat démocratique en France, et qui n’a même pas de fondements industriels et économiques solides, du fait du bas prix de l’uranium naturel enrichi et de l’abondance de l’uranium de retraitement, également utilisable pour la production d’électricité (p. 57) [6]. En raison de l’étroite dépendance socio-économique des territoires concernés par cette industrie et des crispations que suscitent la question de leur reconversion, Jean-Pierre Morichaud ne plaide pourtant pas pour la fermeture pure et simple de l’usine de La Hague, mais plutôt pour une réorientation immédiate de son activité vers la transformation de ses stocks de plutonium pur en déchets nucléaires, et non en combustibles, en vue de leur écoulement et de leur restockage définitif (pp. 87-88). Les solutions techniques et les dispositifs juridiques existent. Reste encore à trouver la volonté politique.
[1] Voir, à cet égard, l’entretien avec Bernard Laponche, ancien conseiller technique au cabinet de Dominique Voynet, « Nucléaire : L’exception française ? », dans le dossier consacré aux « Scénarios pour une France sans nucléaire », Ecorev’, n°10, automne 2002, pp. 23-28.
[2] Le Forum Plutonium a été ainsi jugé incompétent par le Tribunal Administratif pour ester en justice contre la procédure de remise en route du surgénérateur Phénix, au motif que cette association ne comporte pas dans ses statuts la défense de l’environnement...
[3] ... telles que la loi européenne du 13 mai 1996 sur « la protection sanitaire de la population et des travailleurs contre les dangers résultants des rayonnements ionisants », aujourd’hui intégrée au droit français.
[4] Voir, sur ce point, Sené (M.), « Le lobby nucléocrate, mythe ou réalité ? », Ecorev’, n°10.
[5] Voir, dans la même veine, Les Verts, Le Nucléaire et la lampe à pétrole, Paris, L’esprit frappeur, 1999.
[6] Il renvoie ainsi au rapport commandé par Lionel Jospin sur le prix du kWh nucléaire : Charpin (J.-M.), Dessus (B.) et Pellat (R.), Etude économique prospective de la filière électrique nucléaire, Paris, La documentation française, 2000.