Corps et précarité

mardi 29 juin 2004
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Regarder le corps en face, c’est, dans le cas des "sans", y lire la précarisation, la souffrance et la désocialisation. Gisèle Dambuyant Wargny guide nos pas dans cette anatomie de la misère et de la sur-vie.

"Le corps est l’objectivation la plus irrécusable du goût de classe, qu’il manifeste de plusieurs façons.
D’abord dans ce qu’il a de plus naturel en apparence, …
C’est aussi bien sûr au travers des usages du corps dans le travail et dans le loisir qui en sont solidaires, que se détermine la distribution entre les classes des propriétés corporelles."

Pierre Bourdieu, La Distinction, éd. de Minuit, 1979, p. 210.

Comme le rappelle P. Bourdieu, le corps renseigne sur l’homme dans sa totalité. C’est particulièrement vrai pour les plus démuni/es, dont le corps est plus fortement marqué et sollicité dans un monde où les ressources sociales, économiques et culturelles semblent tellement faire défaut.

Pour ceux et celles qui cumulent une inscription précaire à l’emploi, une précarité d’hébergement et une fragilité des relations sociales, vivre, c’est d’abord organiser la survie au jour le jour. Du/de la routard/e au/à la bénéficiaire du RMI, de l’étranger/ère en situation irrégulière au/à la "clochard/e", tou/tes cumulent ces diverses difficultés bien que leurs réalités sociales soient très différentes. De l’habitat précaire (tente, caravane, abri de jardin…) des personnes en situation de précarité débutée à la rue des SDF (précarité confirmée), en passant par les hébergements sociaux (précarité engagée), la nature de l’hébergement témoigne des divers degrés de précarité. Dans leur diversité, ces situations soumettent le corps à rude épreuve. Dans l’espace géographique, économique ou social, l’enquête sociologique atteste d’une extrême intensité des usages du corps lorsque celui-ci est placé en situation d’ultime ressource et de dernier capital utilisable [1].

Corps surexposés

Concernant la gestion du corps au quotidien dans l’espace géographique, on pouvait se demander si avec la précarité et la désocialisation, l’espace privé ne se rétrécirait pas autour de l’individu et ne se "visibiliserait"pas. Ainsi dans la précarisation la plus extrême, l’espace privé serait réduit à l’unique espace corporel.

Il faut distinguer différents lieux en fonction du temps d’occupation possible de cet espace, de son appropriation par la personne et de son exposition différentielle à la visibilité. Ainsi, les zones spatiales différenciées de précarité vont se répartir de l’habitat précaire (cellule de vie la plus réduite et la plus personnalisée) au territoire (zone d’occupation spatiale la plus variée et la plus étendue) en passant par tout le panel d’hébergements possibles offerts par les différentes structures.

Ces zones spatiales occupées et ou investies déterminent en partie les possibilités de gestion du corps en termes d’hygiène ou de satisfaction des besoins les plus élémentaires comme manger ou dormir.
Alors que la rue place souvent le sans-abri en situation de grande exclusion dans une posture de non-gestion de son corps, le domicile précaire offre encore à l’individu une possibilité de gestion personnelle de son corps, tandis que les structures spécialisées ou d’hébergements proposent souvent quant à elles, un contrôle social des usages du corps (notamment pour maintenir une relative paix sociale).

Quels que soient ces lieux de vie, le corps y est surexposé aux diverses violences s’exerçant dans ces conditions d’existence : le froid, les intempéries mais également les vols, les règlements de compte…

Ainsi, l’hypothèse de départ a été en partie confirmée puisque l’espace privé tend à se réduire avec la désocialisation, ne serait-ce que parce que le corps peut de moins en moins se déplacer.
Par contre, l’accentuation de la précarité ne conduit pas mécaniquement à la mise en visibilité de l’espace privé. Les personnes connaissant le plus grand temps d’errance et la plus grande marginalisation déploient en effet des tactiques de dissimulation pour préserver au quotidien un espace privé.

Corps surexploités

Dans l’espace économique, on pouvait se demander si l’aggravation de la désocialisation ne restreignait pas les "choix" concernant ses activités économiques, jusqu’à ne plus posséder que la seule possibilité d’être rémunéré en "exhibant son corps".
Du légal à l’illégal, du toléré au prohibé, les activités de survie obligent ces corps à devenir centraux dans toutes les interactions économiques, en tant qu’objet de transactions : il est alors ce qui s’échange, matériellement (c’est le cas de la prostitution), ou symboliquement (c’est le cas dans la "manche" où les besoins physiques sont exhibés).

Le corps peut également être un instrument fortement sollicité, un outil de travail. Sont alors fortement convoquées la force physique (dans les travaux de force souvent accomplis par ces acteurs) ou la combativité sous l’espèce de risques encourus (lors d’activités comme le cambriolage, le braquage, la vente de drogue).
Dans ces activités économiques, on s’aperçoit que le corps est surexploité. Le monde de la grande précarité oblige souvent les acteurs à utiliser conjointement différents types de ressources d’ordre économique (les travaux les plus illégaux ne sont pas réservés aux plus démuni/es, bien au contraire, de même que les travaux les plus légalisés ne sont pas ceux qui "épargnent " le plus le capital corporel). Toutefois l’individu situé dans la grande exclusion possédant un corps extrêmement délabré, ne possède souvent plus que cette ultime possibilité d’exhiber son corps pour obtenir une contrepartie financière.

Corps surconsommés

Enfin les usages du corps dépendent également de l’inscription de l’individu dans l’espace social. Peut-on estimer que dans la précarité, l’individu se désocialise et restreint ses réseaux relationnels jusqu’à aboutir à l’isolement total de la personne située dans la grande exclusion ?
Cette vision est trop simple. D’abord parce que même dans la grande précarité, des usages du corps spécifiques se différencient entre les pairs, les proches et les professionnels.
Les échanges avec les pairs donneront souvent lieu à une surconsommation des pratiques addictives, les rencontres avec les proches resteront l’occasion d’échanges affectifs, alors que les interactions avec les professionnels médicaux et sociaux seront surtout l’occasion de prises en charge sociales et thérapeutiques de ces corps.

Mais à ces trois niveaux, que ce soit au niveau des pratiques ou des échanges relationnels, les plus démuni/es exposent leurs corps dans des situations de surconsommations. Surconsommations d’ordre matériel (comme les produits de dépendance) ou d’ordre relationnel tant les interactions sociales sont fluctuantes et peu stables dans cet univers.
De plus, les personnes, même très désocialisées, continuent à entretenir des relations sociales ne serait-ce qu’avec les individus chargés d’aller à leur rencontre (cf. les équipes de maraude du Samu Social de Paris chargées d’aller à la rencontre de "ceux qui ne demandent plus rien"). Certes, ce nouveau mode d’intervention sociale change en partie les interactions existantes par rapport aux personnes très désocialisées, mais celles-ci continuent cependant à entretenir des échanges avec d’autres acteurs.
Sur-vivre dans la précarité extrême

Ainsi pour les plus démunis, il existe le plus souvent, des pratiques de surconsommation pour des corps surexploités et surexposés.
Comme le démontre Georges Vigarello dans ses travaux sociaux-historiques, l’entretien du corps est une préoccupation de tous les temps même si les pratiques ont connu des bouleversements liés aux croyances et aux connaissances scientifiques de chaque époque. Les rapports entre "le sain et le malsain"
 [2] démontrent des préoccupations constantes de prévention corporelle jusqu’à se situer de nos jours vers des buts de mieux-être. Cette réalité questionnée chez les plus démuni/es, démontre qu’ils sont bien loin de se préoccuper de l’amélioration de ce dernier capital existant (en adoptant par exemple des attitudes de prévention). Conserver ce capital est déjà presque impossible. Leurs conditions de vie les contraignent le plus souvent au contraire à le dégrader (recours à des consommations de pratiques addictives, manque de confort et de soins, non prise en compte des problèmes de santé), à l’utiliser en surrégime, en surexploitation.
Outre les contraintes des conditions de vie, ce mode de gestion du corps semble être intégré par les précaires eux/elles-mêmes, qui tendent à s’imposer volontairement ou non, un principe de fonctionnement "en sur".

Cette attitude peut être en partie expliquée comme une réponse à leur statut identitaire "négatif" basé sur tous les manques qu’il/elles connaissent et qui les caractérisent : "manque de considération, manque de sécurité, manque de biens assurés et de lieux stables"
 [3].

La sur-sollicitation de leur corps peut alors être comprise comme une façon pour les plus démni/es de se situer dans une société qui les renvoie sans cesse à leurs manques et, au-delà, à leur inutilité sociale.
Ce fonctionnement "en sur" pourrait révéler une marge plus positive des capacités qu’il/elles possèdent encore pour gouverner et gérer, même si cette possibilité ne concerne plus que leur corps.

Il semble qu’il/elles tentent d’imposer leurs propres marges de domination pour tenter de contrer la domination extrême où il/elles évoluent c’est-à-dire aussi dans un monde de violences où la force physique est un atout : "A ces différentes visions du monde social correspondent des attitudes différentes dans une situation de domination économique et (ou) culturelle : les uns, qu’ils soient plus sensibles à la richesse qu’à la culture, ou au contraire au savoir qu’à la fortune, reconnaissent les critères de savoir dominants, capital économique ou capital culturel ; les autres, s’ils n’échappent pas pour autant aux effets de la domination par la force physique" [4].

Ainsi, si certain/es démuni/es tentent d’imposer leurs principes de domination par la force physique tant qu’elle existe encore, tou/tes tentent d’imposer leurs principes de survie par l’utilisation encore possible de leurs corps.


[1G. Dambuyant-Wargny, Entre choix et destin, la condition sociale des plus démunis. La place du corps dans la désocialisation,
Thèse de doctorat de sociologie. E.H.E.S.S. Décembre 2000.
L’étude a été menée à partir d’une quinzaine de lieux d’observation (Centre d’Hébergement de Réinsertion Sociale, Habitat précaire, squat…).

Parmi les recherches récentes sur la précarité, voir aussi P. Pichon, Survivre sans-domicile fixe.
Etude socio-anthropologique sur les formes de maintien de soi
, Thèse de doctorat de sociologie. 1995
et C. Lanarini, Un autre monde. Situations extrêmes et tactiques de survie des sous-prolétaires à la rue,
Thèse de doctorat de sociologie. Paris VIII. 1998.

[2G. Vigarello, Le sain et le malsain, Seuil, 1993.

[3R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale.
Une chronique du salariat
, Fayard 1995.

[4G. Mauger, Enquêter en milieu populaire, Genèse, 1991.


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