Notre Dame des Fleurs

Jean Genet (extraits)
lundi 19 janvier 2004
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"Nous avions entendu parler depuis plusieurs mois d’un poète inconnu que Cocteau avait découvert en prison et qu’il tenait pour le plus grand écrivain de l’époque" écrivait Simone de Beauvoir dans ses mémoires [1].

"C’est du moins ainsi qu’il l’avait qualifié, dans une lettre adressée, en juillet 1943, au président de la 19e chambre correctionnelle devant laquelle passait en jugement Jean Genet, déjà condamné neuf fois pour vol (...). Il avait été recueilli à sa naissance par l’Assistance publique et placé chez des paysans ; la majeure partie de son enfance s’était passée dans des maisons de correction ; il avait beaucoup volé et cambriolé à travers le monde et il était pédéraste. En prison, il avait lu ; il avait composé des vers puis écrit un livre. (...) Il était sorti de prison. (...) Le cheveu ras, les lèvres serrées, le regard méfiant et presque agressif, nous lui trouvâmes l’air d’un dur. (...) De la dureté, il en avait ; cette société d’où il avait été exclu dès ses premiers vagissements, il la traitait sans égard. Mais ses yeux savaient sourire, et sur sa bouche s’attardait l’étonnement de l’enfance. (...) Dans ses goûts, dans ses jugements, il avait l’audace, la partialité, la désinvolture des gens pour qui la culture va de soi, et un remarquable discernement."

Les trois extraits de Jean Genet que nous avons reproduits, sont issus de Notre-Dame-des-Fleurs, roman écrit en prison par Jean Genet en 1942. Il y évoque par bribes l’univers carcéral au détour d’une flopée de fantasmes, de récits délirants décrivant les bas-fonds de Paris, narrant des histoires de travestis, de prostituées, de brigands sortis tout droit de son imagination (ou de son passé) qui ne saurait rester claquemurée entre quatre murs cellulaires.

Genet sera libéré en 1944 grâce à l’intervention de Cocteau et gracié en 1949, grâce à ce dernier et à Sartre. Il mourra en 1986, le lendemain de la mort de Simone de Beauvoir, en laissant derrière lui une quantité d’écrits littéraires et politiques (sur la cause palestinienne, les Black Panthers, etc.).

J’ai pu avoir une vingtaine de photographies et je les ai collées avec de la mie de pain mâchée au dos du règlement cartonné qui pend au mur. Quelques-unes sont épinglées avec des petits bouts de fil de laiton que m’apporte le contremaître et où je dois enfiler des perles de verre coloriées.

Avec ces mêmes perles dont les détenus d’à côté font des couronnes mortuaires, j’ai fabriqué pour les plus purement criminels des cadres en forme d’étoile. Le soir, comme vous ouvrez votre fenêtre sur la rue, je tourne vers moi l’envers du règlement. Sourires et moues, les uns et les autres inexorables, m’entrent par tous mes trous offerts, leur vigueur pénètre en moi et m’érige. Je vis parmi ces gouffres. Ils président à mes petites habitudes, qui sont, avec eux, toute ma famille et mes seuls amis.

Peut-être parmi les vingt s’est égaré quelque gars qui ne fit rien pour mériter la prison : un champion, un athlète. Mais si je l’ai cloué à mon mur, c’est qu’il avait selon moi, au coin de la bouche ou à l’angle des paupières, le signe sacré des monstres. La faille sur leur visage, ou dans leur geste fixé, m’indique qu’il n’est pas impossible qu’ils m’aiment, car ils ne m’aiment que s’ils sont des monstres - et l’on peut donc dire que c’est lui-même, cet égaré, qui a choisi d’être ici. Pour leur servir de cortège et de cour, j’ai cueilli çà et là, sur la couverture illustrée de quelques romans d’aventures, un jeune métis mexicain, un gaucho, un cavalier caucasien, et, dans les pages de ces romans que l’on se passe de main en main à la promenade, les dessins maladroits : des profils de macs et d’apaches avec un mégot qui fume, ou la silhouette d’un dur qui bande.

La nuit, je les aime et mon amour les anime. Le jour, je vaque à mes petits soins. Je suis la ménagère attentive à ce qu’une miette de pain ou un grain de cendre ne tombent sur le parquet. Mais la nuit ! La crainte du surveillant qui peut allumer tout à coup l’ampoule électrique et qui passe sa tête par le guichet découpé dans la porte, m’oblige à des précautions sordides afin que le froissement des draps ne signale mon plaisir ; mais mon geste, s’il perd en noblesse, à devenir secret augmente ma volupté. Je flâne. Sous le drap, ma main droite s’arrête pour caresser le visage absent, puis tout le corps du hors-la-loi que j’ai choisi pour mon bonheur de ce soir. La main gauche ferme les contours, puis arrange ses doigts en organe creux qui cherche à résister, enfin s’offre, s’ouvre, et un corps vigoureux, une armoire à glace sort du mur, s’avance, tombe sur moi, me broie sur cette paillasse tachée déjà par plus de cent détenus, tandis que je pense à ce bonheur où je m’abîme alors qu’existent Dieu et ses Anges.
Personne ne peut dire si je sortirai d’ici, ni, si j’en sors, quand ce sera.

(...)

Les douces cellules de prison ! Après la monstruosité immonde de mon arrestation, de mes différentes arrestations dont chacune est toujours la première, qui m’apparut avec ses caractères d’irrémédiable, en une vision intérieure d’une vitesse et d’un éclat fulgurants, fatals, dès l’emprisonnement de mes mains dans le cabriolet d’acier, brillant comme un bijou ou comme un théorème, la cellule de prison, que j’aime maintenant comme un vice, m’apporta la consolation de moi-même par soi-même.

Tombeau resplendissant

L’odeur de la prison est une odeur d’urine, de formol et de peinture. Dans toutes les geôles d’Europe, je l’ai reconnue, et j’ai reconnu que cette odeur serait enfin l’odeur de mon destin. Chaque fois nouvelle que je tombe, je cherche sur les murs les traces de mes précédentes captivités, c’est-à-dire de mes précédents désespoirs, regrets, désirs qu’un autre détenu aura gravés pour moi. J’explore la surface des murs, à la recherche de la trace fraternelle d’un ami. Car si je n’ai jamais su ce que pouvait être au juste l’amitié, quelles résonances elle leur mettait au cœur et peut-être sur la peau, l’amitié de deux hommes l’un pour l’autre, en prison je désire quelquefois avoir une amitié fraternelle, mais toujours pour un homme - de mon âge - qui serait beau, de qui j’aurais toute la confiance, qui serait le complice de mes amours, de mes vols, de mes désirs criminels ; encore que cela ne me renseigne pas sur cette amitié, sur l’odeur, chez l’un et l’autre des amis, de sa secrète intimité, car je fais de moi pour la circonstance un mâle qui sait qu’il ne l’est pas. J’attends sur le mur la révélation de quelque secret terrible : meurtre, surtout, meurtre d’hommes, ou trahison d’amitié, ou profanation des Morts, et dont je serais le tombeau resplendissant. Mais je n’ai jamais trouvé que de rares mots sur le plâtre griffé avec une épingle, des formules d’amour ou de révolte, plus souvent de résignation : "Jojo de la Bastoche aime sa petite femme pour la vie." "Mon cœur à sa mère, ma bite aux putains, ma tête à Deibler." Ces inscriptions rupestres sont presque toujours de gentils hommages à la femme, ou quelques-unes de ces mauvaises strophes qui sont connues des méchants garçons de la France entière :

Lorsque blanc sera le charbon

Pour que la suie ne soit plus noire,

Le souvenir de la prison

S’échappera de ma mémoire.

Et ces flûtes de Pan qui marquent les jours passés !
Enfin cette surprenante inscription, gravée dans le marbre sous le porche d’honneur : "Inauguration de la prison le 17 mars 1900" qui m’oblige à voir un cortège de messieurs officiels apportant solennellement, pour l’incarcérer, le premier détenu de la prison.

(...)

Un vent de colère, ce soir, frappe méchamment l’un contre l’autre les peupliers dont je ne vois que le faîte. Ma cellule, bercée par cette bonne mort, est aujourd’hui si douce !
Si demain j’étais libre ?

(Demain audience.)

Libre, c’est-à-dire exilé parmi les vivants. Je me suis fait une âme à la mesure de ma demeure. Ma cellule est si douce. Libre : boire du vin, fumer, voir des bourgeois. Alors demain, que sera le jury ? J’ai envisagé la condamnation la plus forte dont il puisse m’atteindre. Je m’y suis préparé soigneusement, car j’ai choisi mon horoscope (selon ce que j’en peux lire dans les événements passés) comme figure de la fatalité. Maintenant que je sais lui obéir, mon chagrin est moins grand. Il est anéanti devant l’irrémédiable. Il est mon désespoir et ce qui sera, sera. J’ai résigné mes désirs. Moi aussi, je suis "déjà plus loin que cela" (Weidmann). Que toute une vie d’homme, donc, je demeure entre ces murs. Qui jugera-t-on demain ? Quelque étranger portant un nom qui fut mon nom. Je peux continuer à mourir jusqu’à ma mort au milieu de tous ces veufs. Lampe, cuvette, règlement, balai. Et la paillasse, mon épouse.

Je n’ai pas envie de me coucher. Cette audience, demain, c’est une solennité pour laquelle il faut une vigile. C’est ce soir que je voudrais pleurer comme un qui reste - pour mes adieux. Mais ma lucidité est comme une nudité. Le vent, dehors, se fait de plus en plus féroce et la pluie s’en mêle. Ainsi, les éléments préludent aux cérémonies de demain. Nous sommes bien le 12, n’est-ce pas ? A quoi vais-je m’arrêter ? Les avertissements, dit-on, sont de Dieu. Ils ne m’intéressent pas. Déjà, j’ai le sentiment de ne plus appartenir à la prison. Est brisée la fraternité épuisante, qui me liait aux hommes de la tombe. Je vivrai peut-être...
Par instants, un éclat de rire brutal, né de je ne sais quoi, m’ébranle. Il résonne en moi comme un cri joyeux dans le brouillard, semblant vouloir le dissiper, mais n’y laissant nulle autre trace qu’un regret de soleil et de fête.
Et si je suis condamné ? Je revêtirai la bure et ce vêtement couleur de rouille aussitôt m’obligera au geste monastique : mes mains cachées dans mes manches, et suivra l’équivalente attitude de l’esprit : je me sentirai devenir humble et glorieux, puis, tapi sous mes couvertures - c’est dans Don Juan que les personnages du drame revivent sur la scène et s’embrassent - je referai, pour l’enchantement de ma cellule, à Mignon, Divine, Notre-Dame et Gabriel, d’adorables vies nouvelles.

"Tâche de reconnaître le pointillé"

J’ai lu d’émouvantes lettres, bourrées de merveilleuses trouvailles, de désespoir, d’espoirs, de chants ; et d’autres plus sévères. J’en choisis une, qui sera cette lettre que Mignon écrivit à Divine, de la prison :

"Ma chérie,
Je t’envoie cette petite lettre, afin de te donner de mes nouvelles, qui ne sont pas bonnes. J’ai été arrêté pour vol. Tâche donc de voir un avocat pour qu’il me défende. Arrange-toi pour le payer. Et arrange-toi aussi pour m’envoyer un mandat, car ici tu sais comme on la pète. Tâche aussi d’avoir un permis pour venir me voir et m’apporter du linge. Mets-moi le pyjama de soie bleue et blanche. Et des maillots de corps. Ma chérie, je suis bien fâché de ce qui m’arrive. Je n’ai pas de pot, reconnais-le. Aussi je compte sur toi pour m’assister. Je voudrais bien pouvoir t’avoir dans mes bras pour te caresser et te serrer bien fort. Rappelle-toi le plaisir qu’on avait. Tâche de reconnaître le pointillé. Et embrasse-le. Reçois, ma chérie, mille bons baisers de ton Mignon."

Ce pointillé dont parle Mignon, c’est la silhouette de sa queue. J’ai vu un mac bandant en écrivant à sa môme, sur son papier sur la table poser sa bite lourde et en tracer les contours. Je veux que ce trait serve à dessiner Mignon.

Prison de Fresnes, 1942.

Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs


[1Simone de Beauvoir, La force de l’âge (2e tome de ses mémoires), Ed. Gallimard, Paris, 1960.


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