De l’économie à l’écologie

Marché, capitalisme, salariat, écologie
 février 2000
par  Jean Zin
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Il faut en tout commencer par les principes.
L’action juste en découle.
TIQQUN

Tout nous presse de toutes part de mettre un terme aux destructions du capitalisme. Le climat se fait menaçant. Les protections salariales s’effritent. La marchandisation nous submerge. La précarité gagne partout, en même temps que les énormes potentialités de la production immatérielle et des réseaux. Tout est hors de contrôle (le krach aura-t-il lieu ?). Un nouveau cycle de croissance s’annonce mais qui sera insoutenable écologiquement. La réduction du temps de travail ne saurait suffire à en réduire le productivisme. L’urgence est de préfigurer une véritable alternative au capitalisme, passage de l’économie à l’écologie qui constitue la réponse aux nouvelles formes de la production aussi bien qu’aux contraintes de reproduction globalisées.

I. Du marché à la "société de marché"

1. L’étrangeté des marchés

Le marché n’a pas toujours existé. Il commence avec l’agriculture et la création d’excédents échangés avec des "étrangers", hors des échanges familiaux et des nécessites premières.

Il y a un nombre limité de systèmes d’attribution des biens : communautaire (gratuit comme l’éducation), hiérarchisé (proportionnel au statut ou au travail), égalitaire (rationnement), arbitraire ou réciproque (don), enfin par l’échange marchand (équivalence) dernier venu, inconnu des tribus primitives sinon à la marge. Seul l’échange marchand se détache de la personne pour tendre à un simple échange entre choses qui peut prendre la forme, depuis Sumer, d’un contrat écrit indépendant des sujets en présence.

Ceci dit, tout marché qui met en présence les acteurs de la transaction reste un rapport de personnes dont témoignait jusqu’à il y a peu le marchandage systématique où l’échange récupère une part du don dans le jeu verbal ("je te le laisse", "allez je te le prends"). "Les rapports marchands n’ont jamais existé en tant que rapports marchands, mais seulement comme des rapports entre hommes travestis en rapports entre choses" (TIQQUN). On peut dire que celui qui s’identifie à sa fonction est un salaud selon la terminologie de Sartre. N’empêche l’échange marchand est la plupart du temps incongru dans les relations domestiques. Effaçant immédiatement sa dette, il réduit le rapport avec l’autre à la simple rencontre avec un étranger, devenu rapport d’argent. Au coeur du marché règne ainsi une sorte de négation des rapports humains réduits à des rapports entre choses. C’est aussi le règne d’une équivalence généralisée homogénéisant les qualités les plus incommensurables ramenées à une valeur purement quantitative. Ce n’est que très récemment pourtant que la marchandisation de la vie a tout recouvert dans de grandes surfaces climatisées.

On pourrait donc penser que le marché représente le mal en lui-même. Ce n’est pourtant pas si simple car le marché ne se réduit pas à l’idéologie libérale, comme nous le verrons, et ce qu’on perd en rapport humain à éviter les palabres, on le gagne en "coût de transaction" ou rationalisation des échanges. Le caractère déshumanisé du marché permet aussi de garder des relations marchandes même avec ses ennemis, ce qui est un facteur important de civilisation. Le marché est une figure de l’universel bien avant la mondialisation. Il n’y a pas de cité sans marché. Le bourg c’est où se tient la foire. Dès ce premier niveau de complexité, de diversité, de division du travail, le marché est devenu indispensable. Il serait téméraire de penser qu’on puisse s’en passer dans nos sociétés surdéveloppés. La question se pose alors de savoir ce qui peut être marché et ce qui ne doit pas l’être mais d’abord de savoir si on peut réguler un marché et en limiter la désagrégation sociale

2. État et marchés

Il y a, en effet, un caractère du marché que nous n’avons pas abordé et qui est pourtant primordial : de même qu’il n’y a pas de liberté naturelle, mais que toute liberté est une construction sociale, de même il n’y a pas de marché sans règles et sans garantie. Ainsi, La Mecque était un marché avant la venue du prophète car c’était déjà le lieu du culte de la pierre noire et la puissance divine était sensée protéger de la mauvaise foi, favorisant un climat de confiance indispensable aux échanges. La garantie extérieure crée le marché. Le marché est certes un rapport entre objets, mais garanti pour les personnes par un dieu, un droit, un État, une monnaie. Il n’y a pas de marché sans force publique (contrairement au don qui suppose seulement une opinion publique). Un marché libre n’existe pas, c’est tout au plus le trafic illicite des mafias, le marché noir, le règne de la force. Il n’y a pas de véritable marché sans une société stable, il n’y a pas de marché sans règles et, à notre époque, tout marché se fonde sur des monceaux de lois accumulées.

Dire qu’on peut se passer de l’État pour laisser faire les marchés est donc tout-à-fait ridicule : il n’y a pas de marché sans État même si, comme un dieu créateur de la liberté humaine il doit aussi abandonner de sa puissance, ne pas vouloir tout régimenter, et donc accepter une part du mal, mais il y a une limite. L’État ne peut prétendre qu’il n’a aucun moyen de réguler le marché même s’il ne peut pas faire n’importe quoi (ainsi on ne peut défendre le salariat et interdire les licenciements comme nous le verrons plus loin). La fonction de l’État ici est au minimum d’assurer la stabilité du marché en le régulant afin qu’il soit durable et favorise les échanges par la confiance dans l’avenir. C’est donc une nécessité des marchés eux-mêmes d’intégrer les contraintes écologiques et sociales. Il n’y a pas le marché d’un côté, et de l’autre la société.

De l’autre côté, l’expérience montre qu’on ne peut tout confier au marché (et les entreprises notamment sont organisées hiérarchiquement, pas en marché). Parfois la distribution doit être assurée par l’État, indispensable pour certains biens, lorsqu’il faut assurer la gratuité, une répartition uniforme ou, au contraire, une compensation mais pour le reste on en connaît les limites bureaucratiques, les gâchis, les corruptions, l’impossible planification, la perte d’autonomie, toutes choses inacceptables qu’on ne peut négliger. Il vaut mieux ne pas tout confier non plus aux hiérarchies. Ce que nous désignons ici comme État désigne les institutions collectives régulatrices, en particulier le support du Droit et la force publique, sans préjuger de sa forme qu’on doit espérer la plus démocratique possible mais qui est presque toujours au service des dominants. Expressions de la collectivité, on ne peut réduire les institutions étatiques à une fonction technique alors qu’elle sont entièrement politiques.

Ce qu’il faut affirmer fermement c’est qu’on ne peut absolument pas se passer, ni du marché, ni de l’État. Il faut plutôt qu’État et marché se corrigent l’un l’autre, tout en occupant chacun leur place même si elle doit être la plus minime possible. L’alternative n’est pas entre un tout-marché et un tout-Etat mais entre un marché régulé au profit des plus puissants et un marché organisé pour bénéficier à tous.

Comment le libéralisme peut-il affirmer le contraire et faire du marché un processus naturel d’équilibre optimum ? Une construction entièrement culturelle comme le marché peut passer paradoxalement pour un état de nature car 1) L’efficacité du marché étant liée aux conditions de la concurrence avec des étrangers, il postule la négation des liens particuliers au nom d’un universel abstrait. C’est par construction que le marché nous isole et nous réduit à la concurrence de tous contre tous, sans protections. Cette nature reconstituée n’a rien à voir avec la mère nature mais serait plutôt une négation de la culture (de même que les relations de force entre Etats). 2) Sur un autre plan, dans un marché comme dans la nature, l’équilibre global résulte de l’autonomie des individus. Ce serait l’évolution qui serait naturelle ici. Le renvoi à une "nature" est une façon de rejeter la culpabilité sur ce dieu invisible (nature vient de neter qui veut dire dieux), un peu comme l’idéologie de la complexité.

Il y a certes toujours un certain équilibre des marchés (même déséquilibré) mais c’est une pure idéologie de prétendre que cet équilibre est bon ou juste. La prétendue "nature" du marché est le fondement idéologique de la bonne conscience de l’actionnaire malgré la misère montante, de son cynisme lui permettant d’ignorer les conséquences de ses actes, mais cette naturalisation du marché (comme processus naturel d’équilibre) sert aussi de justification pour l’ordre existant et d’assurance pour sa stabilité, comme si cette "nature" n’était pas si récente. Oublier qu’il n’y a pas de marché sans régulation, c’est simplement refouler notre responsabilité collective par une sorte d’interdit sur la totalité.

Contre ces sornettes idéologiques, il faut rétablir que tout marché est dissymétrique (entre vendeurs et clients) et qu’aucun équilibre miracle ne se réalise tout seul sans une très forte régulation, sans des volontés humaines qui en tirent intérêts et qu’on doit mettre au service de tous. Loin de tendre à l’objectivité, laissé à lui-même le marché est auto-référentiel c’est-à-dire moutonnier (chacun se règle sur l’autre) et spéculatif (vouloir ce que veut l’autre) comme le montrent les cycles boursiers. Réfuter l’idéologie libérale du marché en ramenant aux sordides réalités ne signifie aucunement qu’on ne peut pas réguler les marchés puisque c’est justement ce qu’on réfute. Cela ne veut pas dire qu’on peut faire ce qu’on veut mais le marché n’a pas d’autre fonction que celle qu’on lui construit.

Si on ne donne aucun crédit aux représentations libérales d’un "marché parfait" où la "concurrence parfaite" résulte du "calcul d’intérêt" qui permet de déterminer une valeur objective ; si on constate qu’un marché est toujours dissymétrique, à quoi sert donc un marché ? Un marché est d’abord l’organisation de la connexion de l’offre et de la demande, leur circulation (colporteur) et plutôt que d’être "soumis à la concurrence", on devrait plutôt dire qu’un marché est seulement "exposé à la concurrence" et sait s’en protéger souvent. La concurrence n’est pas ce jugement de Dieu invoqué par les libéraux (la sanction du marché), beaucoup moins que les concours agricoles sélectionnant les meilleures bêtes. La concurrence concourt pourtant bien à la régulation, comme la demande reste nécessaire à la validation de l’offre. Cette concurrence n’est pas naturelle pour autant et doit être organisée, orientée, ne pas se réduire au moins-disant. L’excès de concurrence a souvent des effets destructeurs et un coût disproportionné. Les marchés étant dissymétriques (à l’avantage des plus mobiles), l’intensification des échanges marchands est aussi un facteur de "dérégulation" en soi, d’augmentation des inégalités et plus il y a d’échanges marchands, plus il faut les compenser. Il ne faut donc pas seulement faciliter la concurrence mais encore savoir la tempérer.

Il n’y a aucune raison de "laisser faire" les marchés, et nous devons exiger de les réguler (comme avec la Taxe Tobin). On ne devrait pas plus admettre une inflation boursière que monétaire. Il n’y a aucune raison de se soumettre aux marchés qui sont des moyens de l’échange. Les discours sur l’impuissance à réguler une économie globalisée ne font que rendre un peu plus difficile ce qu’il faudra bien faire pourtant (FMI ou OMC protégeant ouvertement les profits des multinationales). Le politique doit primer sur l’économique et il doit y avoir des formes multiples de marché (les SEL sont un marché), des monnaies plurielles et toutes sortes de régulations pour mettre l’économie au service de la société car ce dont a besoin l’économie surtout c’est de confiance dans l’avenir.

Au moment où la société découvre qu’elle dépend de l’économie, l’économie, en fait, dépend d’elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu’à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance.
G. Debord

3. Marché du travail et marchandisation du vivant

La première confusion à éviter est bien celle du marché et du libéralisme (ne pas se laisser faire) mais il faut tout autant distinguer les différents types de marché (financiers, marchandises, salariat, services) qui ne sont pas à traiter de la même façon et comme y insiste encore Alain Supiot, on ne peut identifier le marché du travail aux autres marchés. Ce que vend le salarié n’est pas son travail effectif, un produit fini, mais une subordination pendant un temps donné. Le marché du travail est basé sur la fiction du contrat de travail supposé égalitaire entre le salarié et l’employeur alors qu’on ne paye pas au salarié l’équivalent de ce qu’il produit mais seulement son temps de travail. Prenant la suite du marché aux esclaves, le salariat a gagné bien sûr de nombreuses protections alors que les hiérarchies ont perdu de leur arrogance, mais il garde en son coeur la subordination et le productivisme qui l’exposent au moins aux licenciements (il n’y a pas à s’en étonner, on ne saurait l’interdire sans interdire le salariat). Aucune régulation ne peut protéger le salariat du productivisme qui est son fondement (voir section suivante) et ses régulations multiples ont bien limité les dégâts mais n’empêchent pas que le travail, hors de périodes d’expansion, a toujours été un des marchés les moins protégés au nom du chantage à l’emploi. On ne peut transformer les salariés en fonctionnaires, ni les protéger d’un marché du travail déshumanisant. Plus grave encore, c’est bien le salariat qui empêche de réguler véritablement les marchés pour ne pas menacer l’emploi.

On ne peut plus tolérer ce salariat dominé indispensable à l’extension du capitalisme tout autant que l’extension de la marchandisation de nos vies. Nous devons nous défendre contre cette marchandisation du vivant, protester contre les aléas du marché du travail qui dévastent des régions entières mais nous devons surtout offrir une alternative au capitalisme productiviste, c’est-à-dire au salariat. Il faut le dire clairement, tout ne peut être marché et nous devons commencer par abolir non pas le marché mais le marché du travail, cette réduction des personnes en marchandises. Fondamentalement, il faut exclure du secteur marchand les relations humaines dont le marché est la négation même. De même, on ne peut confier aux mécanismes du marché la protection du vivant (OGM), nos intérêts vitaux ou les connaissances humaines. Pour la circulation des biens, par contre, nous ne saurions nous passer d’un marché qu’il faut réguler au mieux de l’intérêt général et de la liberté de chacun.

4. Le capitalisme est une rente et la concurrence est son idéologie

On dit bien que le capital et le salariat ont les mêmes intérêts, mais cela n’a qu’un sens : le capital et le salariat sont les deux termes d’un seul et même rapport.
Marx, Travail salarié et capital

Le capitalisme se présente comme une généralisation du marché avec une formidable accumulation de marchandises. Dés lors on l’identifie un peu vite au Marché lui-même. Or s’il a tendance à étendre sans cesse tous les marchés, c’est pourtant le marché du travail qui le caractérise vraiment, c’est-à-dire le salariat (même s’il a commencé par l’esclavage). Le Capital a besoin pour se valoriser (produire du profit) du travail humain dont il augmente la productivité (productivisme) par ses investissements, ses concentrations et ses contraintes [1]. Comme le salaire ne représente pas la production du salarié, le capitaliste s’approprie cette production supplémentaire qui représente une "rente d’innovation" tant que la concurrenae n’aura pas égalisé les prix. Ceci montre bien que, pour être provisoire, la plus-value n’en est pas moins une rente d’investissement supposant que la concurrence n’est pas parfaite, ce qui aurait pour effet d’annuler immédiatement tout profit. Le capitalisme pas plus que le marché ne se caractérise vraiment par la concurrence mais plutôt comme le montre Braudel, par les stratégies pour s’y soustraire à partir d’une position dominante (mobilité pour le capitalisme marchand, position acquise du propriétaire des moyens de production ensuite et gains de productivité puis concentration jusqu’aux positions monopolistiques). Si la concurrence est incomplète, par contre le capitalisme est bien un système global, intégrant production, consommation, circulation et colonisant l’ensemble de notre vie du salariat aux marchandises.

Précisons. Mettre en cause le salariat capitaliste ce n’est pas attaquer les salariés pour lesquels nous voulons au contraire de nouveaux droits. De plus, le salariat ne désigne pas ici indifféremment tous ceux qui perçoivent un salaire, fonctionnaires ou artisans, mais du "capital qui utilise des travailleurs pour produire du capital (profit)". Le productivisme est simplement la nécessité du capital de produire du profit qu’il ne peut obtenir qu’en augmentant sans cesse la productivité salariale et le marché (il y a d’autres productivismes comme le capitalisme d’Etat soviétique mais il est moins structurel). La cause de l’extension du domaine marchand est bien le fait du capitalisme, pas de la loi du marché. L’augmentation de la productivité et le fait que le capitalisme doit toujours produire du profit, impliquent inéluctablement des licenciements, des crises et des fermetures d’usines (il n’y a pas à s’en étonner, on ne saurait l’interdire sans interdire le salariat). Le capitalisme représente aussi un redoublement de la dépersonnalisation des marchés en opérant à distance et par grandes masses (Braudel). Plutôt que la concurrence et le marché, ce qui caractérise le capitalisme c’est le productivisme et l’irresponsabilité technocratique dont le salariat nous rend solidaires malgré nous.

Le Libéralisme n’est simplement pas la vérité du capitalisme mais son idéologie. Le capitalisme utilise le marché mais ne s’y soumet pas vraiment, il le manipule. Plus qu’une simple propagande, le libéralisme est bien un instrument de guerre pour pénétrer les marchés. Il a permis de réduire la Russie à néant. Ce qu’a voulu tenter la dérégulation, sous prétexte de modernisation d’anciennes rigidités, c’est la loi du plus fort : le monopole du marché par des prix plus bas, la levée des protections nationales, la liberté du consommateur réduite au prix, la destruction de l’environnement, le dérèglement du climat jusqu’à mettre en cause notre survie. Les théories néo-libérales ne sont pas loin d’être psychotiques dans leur logique et leur abstraction si éloignée de la vie réelle mais au service d’intérêts très concrets. Personne ne peut croire à ce déchaînement de forces en équilibre "naturel" et s’il y avait des rigidités nationales à dépasser, on s’est vite aperçu que l’économie avait surtout besoin d’une société stable et donc d’une économie régulée. C’est plutôt un moment du cycle mais comme le montre Wallerstein, le capitalisme ne saurait se passer de l’Etat pour "socialiser les coûts et privatiser les profits".

Le libéralisme n’a pas seulement pour fonction de camoufler les "avantages concurrentiels" des multinationales monopolistiques, justifier la disparition des activités traditionnelles et indépendantes. Il a aussi pour fonction de soumettre le salariat à la concurrence la plus forte. Les salariés sont les otages du Capital. Ce sont les salariés qui reçoivent en première ligne les effets de la dérégulation, c’est sur les hommes, le marché du travail encore, que ce marchandage est le plus insupportable. c’est pourtant toujours au nom des salariés, de leur dépendance, de leur emploi que le capitalisme impose sa volonté aux États. On ne pourra lutter contre la croissance, les pollutions, si on ne se libère pas d’abord de la dépendance salariale des industriels. Aujourd’hui toute atteinte aux intérêts du capitalisme est présentée comme une atteinte aux salariés car le salariat est bien l’autre face du capital. Pourtant il ne suffit pas d’être anti-libéral, ce dont s’accommode fort bien le capitalisme, nous devons être anti-productivistes, c’est-à-dire anti-capitalistes et donc offrir une alternative au salariat.

5. L’économie de marché, la dictature des marchés

La fin du salariat est d’ailleurs engagée (mais dans des conditions défavorables aux personnes) par le capitalisme lui-même dans sa dernière mutation informationnelle puisqu’il rend le salarié précaire tout en lui demandant d’être autonome. Il signe le passage au travail en réseau, à la valorisation des personnes mais apparaît dans le cadre du salariat sous la forme de ce qu’on appelle "la dictature des marchés" dont il nous faut comprendre maintenant la spécificité comme moment du capitalisme.

A la grande époque de la production industrielle, l’économie était orientée vers la production en chaîne, purement quantitative. C’est ce qu’on peut appeler une économie de l’offre où l’industriel organise la production et l’ensemble de la vie sociale qui peut être planifiée, les gains de productivité étant des gains d’échelle. Dans ce cadre le salariat fortement socialisé a pu obtenir un haut degré de sécurité avec ce qu’on appelle le compromis fordiste, caractéristique surtout de l’après-guerre (les 30 glorieuses) nourrissant la nostalgie salariale.

Tout le monde sait à quel point on a quitté ce monde sécurisant que certains voudraient retenir en vain. On est passé, en effet, à une économie de la demande, à ce qu’on peut appeler aussi une économie de marché. Dans un marché solvable saturé et mondialisé, la quantité ne suffit plus et les gains productifs ont été obtenus sur la qualité et l’adaptation à la demande. Ce sont le just in time, les flux tendus, la flexibilité, les plans qualités, le zéro défaut, tout ce qu’on regroupe sous le nom de toyotisme. et qui consiste à "penser à l’envers" une production organisée pour le client et non par l’industriel, à partir de la demande et non plus de l’offre.

On comprend bien que cette économie de la demande accroît la pression sur le producteur, devenant réellement une dictature des marchés (c’est le marché qui dicte sa loi) après une dérégulation se traduisant en précarité insupportable pour une part de plus en plus grande des salariés, une impossibilité de "faire des projets" et une accélération du processus productif. On peut bien parier, comme le dernier Boltanski, sur l’amélioration du système, c’est un minimum pour qu’il assure ses conditions de reproduction, c’est-à-dire qu’il soit durable. Probablement, en tout cas, on ne reviendra pas à l’état antérieur. Le chômage massif est transitoire alors que la flexibilité est plus durable dans un monde informatisé en réseaux et le salariat montre qu’il est douloureusement inadapté à cette nouvelle économie, la réduction du temps de travail n’y pourra rien (sinon favoriser la flexibilité).

6. Réseaux, marchés et démocratie

Comment les entreprises elles-mêmes se protègent-elles de cette pression du marché ?
- en interne, par l’organisation hiérarchique (évitant les coûts de transaction marchandes), les statuts. Les entreprises ne sont pas des marchés,
- en externe, par des réseaux d’accords entre clients et fournisseurs, même si les réseaux remplacent aussi des hiérarchies internes désormais. Les rapports humains, de travail notamment, sont plus adaptés aux réseaux qu’au marché du travail car moins dépersonnalisants La forme réseau s’impose "pour rendre compte des transactions marchandes dans des situations caractérisées par une forte asymétrie d’information, dans lesquels la qualité des biens (par exemple des voitures d’occasion) ou des services (par exemple ceux d’avocat) n’est pas connaissable a priori, et demeure, par conséquent, incertaine pour l’acheteur qui ne pourra l’éprouver qu’après la consommation (Akerlof, Karpik). Dans ce cas, il importe qu’une relation de confiance s’établisse entre le vendeur et l’acheteur" (Boltanski, p193). Ceci s’applique à tout travail salarié.

Remarquons bien que les réseaux sont une protection contre le marché lorsqu’il est trop dissymétrique, mais ces "ententes" sont condamnés par les libéraux comme une "conspiration contre le bien public" (Adam Smith), spoliation (Pareto), délits d’initiés. On peut effectivement préférer l’ouverture du marché, sa relative transparence et universalité, plutôt que certaines dépendances, féodalités ou mafias assurant le partage des produits. De même les réseaux font plutôt obstacles à une véritable démocratie, ils favorisent une re-féodalisation politique, ce sont des factions, des cliques ; ils ont pourtant l’avantage de ne plus laisser l’individu isolé. Cela fait longtemps que nous ne sommes plus dans une démocratie de la volonté générale ; les corps intermédiaires se sont reconstitués dans les syndicats ou partis et sont de moins en moins hiérarchiques ; la démocratie de marché est une démocratie de réseaux, une concurrence de partis (souvent réduits à 2 candidats : démocrate ou républicain). C’est le règne du piston. Pourtant notre communauté politique ne se réduit pas aux réseaux qui mettent en oeuvre notre commune capacité de communication et de paroles données.

On peut ainsi déterminer différentes formes de relations pour les personnes (hiérarchie, réseau) et différentes formes de répartitions pour les biens (État, marché) selon qu’on part du sommet ou de la base, des personnes ou des biens. On constate que le marché du travail est une anomalie, le travail n’étant pas un bien mais en contrepartie le don transforme aussi anormalement un objet en relation (dette).

II. De l’économie à l’écologie

La question qui se pose alors est de savoir comment s’appuyer sur les évolutions même du capitalisme pour sortir de sa domination et créer les conditions d’une sortie du productivisme. C’est l’enjeu crucial de l’écologie politique.

1. La nouvelle économie :

Immatériel, réseaux, externalités, valorisation de la personne

La nouvelle économie ne se limite pas au "néo-libéralisme" et à la dérégulation mais témoigne de mutations plus fondamentales dans la production. Quelles sont en effet les caractéristiques principales de cette "nouvelle économie" de l’immatériel. C’est un travail qui n’a plus rien de la force physique, de la "force de travail", mais se définit plutôt par sa capacité de "résolution de problèmes", de communication, d’initiative, d’expertise, de coopération et d’autonomie ; toutes choses qui ne se mesurent pas en temps de travail, pas plus que la production culturelle et artistique. La mobilisation de ces capacités se réalise sous la forme de réseaux de compétences plutôt que d’engagement continu et ce qui est rémunéré, c’est l’engagement dans un projet et non le temps passé. Soutenue par l’évolution technique la forme réseau impose son nouveau paradigme coopératif à l’époque et ce n’est guère compatible avec le salariat (stock-options d’un côté et précarité de l’autre). Enfin, en valorisant l’autonomie, on favorise le dépassement de la subordination salariale au profit de la valorisation des personnes.

Les thèmes de l’intégration, de l’exclusion témoignent bien de cette nouvelle richesse sociale : l’appartenance à un réseau social. C’est le contraire d’un marché d’objets ou du marché du travail. Ce peut être aussi le retour de toutes les féodalités mais ce qu’on ne recule pas à appeler le capital humain tend aussi vers une valorisation de la personne. Tout ce travail de formation et de facilitation, d’assistance et de relations sociales constituent, avec toutes les infrastructures publiques, ce qu’on appelle les externalités positives dont profitent largement les entreprises en terme de productivité, et qu’elles financent en partie par les prélèvements obligatoires. Cet environnement positif devient un enjeu crucial des "avantages concurrentiels" des "régions qui gagnent". Si on peut dire ainsi qu’une partie de plus en plus grande de la vie est marchandisée, on peut dire aussi qu’un part de plus en plus grande est socialisée. Le rôle de l’État, loin de se réduire est de plus en plus crucial dans les performances productives par ses investissements publics.

Saisissons cette chance de la valorisation de la richesse humaine. La résorption du marché du travail dans des réseaux coopératifs peut être le signe d’une extension de l’exclusion et de la division sociale comme actuellement mais ce peut être aussi une chance de dépasser le marché concurrentiel qui nous réduitàun objet, pour revenir à la valorisation des compétences de chacun, à une véritable société d’assistance et de développement humain. C’est l’enjeu d’assurer une protection et des droits personnels indépendants du travail salarié comme un revenu garanti pour tous. Ce qui est insupportable au capitalisme, ce que le capitalisme rend insupportable est aussi la voie du dépassement du capitalisme par la libération des nouvelles forces productives.

2. Conquérir les nouveaux droits de la personne

Les tentatives actuelles de se soustraire aux purs rapports marchands comme les SEL voudraient équilibrer réseau et marché (un marché dans un réseau), mais les conditions en sont difficiles et clandestines, souvent cantonnés à l’artisanat alors que la rupture doit venir des nouvelles forces productives. Toutes les tentatives qu’on regroupe sous le nom de Tiers-secteur où dominent les associations de réintégration sont bien insuffisantes même si leur valeur est de témoigner d’une aspiration à des pratiques plus humaines ; elles n’en ont pas les moyens. Le minimum pour une alternative qui ne se limite pas à la gestion de la misère, c’est un revenu garanti délivrant de la dépendance financière et qui permette de choisir son travail véritablement autonome.

Il y a donc une confusion à identifier ce Tiers-secteur avec une économie écologique qui doit valoriser la personne (retrouvant ici la nouvelle économie) ainsi que les ressources locales, sans être enfermée dans l’utilitarisme ni soumis au productivisme salarial. On retrouve la même confusion dans les stratégies de lutte contre le chômage qui explorent les différentes activités pouvant être créés à l’avantage de la société ou subventionnant des multinationales alors que c’est bien pour le développement personnel du chômeur qu’on cherche à créer ces activités, pour le "réinsérer". Le capitalisme s’impose par sa productivité, à laquelle il associe les salariés (fordisme), puis dure par le salariat (société de consommation), pour la sauvegarde de l’emploi. Il faut donc raisonner à l’envers de cette conception "fordiste" et s’adapter aux compétences personnelles, leur trouver un débouché plutôt que de niveler les différences en abaissant tout le monde au plus bas.

On retrouve encore cette confusion dans ce qu’on nomme "développement local" qui, pour tout le monde, continue à signifier création d’industrie (alors qu’il y en a de moins en moins) attirés par tous les moyens. Tout au contraire, le développement local est la valorisation des compétences et des ressources locales vues comme le développement d’un réseau local de coopération plutôt qu’une mise en concurrence. Là encore il faut faire une conversion du point de vue économique classique de l’entreprise vers les personnes.

Puisqu’il n’y a pas, à l’opposé du credo libéral, de liberté naturelle en société, mais que toute liberté (celle de la concurrence par exemple) est bien une construction sociale, alors toute libération des nouvelles forces productives doit être organisée aussi et commencer par des droits nouveaux. Il ne s’agit ni de "prendre le pouvoir", ni de tout collectiviser, mais de gagner des nouveaux droits. Contre la précarité : droit à la sécurité, droit à un revenu garanti indépendant de l’emploi. Passage des droits formels aux dpoits concrets : droit à l’existence, à l’autonomie financière, à la formation, à l’initiative économique. S’adapter à la nouvelle économie ne veut pas dire revenir sur les derniers systèmes d’assistance sociale mais, bien au contraire, développer une véritable société d’assistance, de valorisation des compétences et de coopérations en réseaux constituant une alternative concrète au salariat. Il s’agit bien de tirer parti des nouvelles technologies mais pour dépasser le capitalisme.

3. L’alternative écologique : société d’assistance et droit au travail

Nous pouvons désormais préciser notre projet de développement écologique qui a bien un sens comme développement local et développement personnel. Nous ne pouvons nous réduire au revenu garanti comme solde de tout compte, même s’il est une base indispensable. C’est bien la production que nous voulons changer et passer d’une société concurrentielle à une société coopérative, de l’économie à l’écologie. De même que la formation doit être assurée à tous, de même le parcours professionnel et la formation continue doivent être assurés tout au long de la vie car c’est l’intérêt de tous de valoriser nos compétences (participant aux externalités positives). Cette nécessité de l’assistant personnel prend la forme du "coach" dans la société en réseaux. Arrivé à ce point, le droit de la personne semble acquérir un contenu concret hors de toute hiérarchie ou lignage.

Dés lors, si on ne doit pas limiter les possibilités aux activités personnelles (quaternaire), il faut reconnaître leur importance croissante et stratégique, surtout d’un point de vue écologiste (que ce soient les nouvelles formes d’artisanat, les professions libérales, les agriculteurs biologiques, les artistes, les militants politiques, les informaticiens indépendants etc). Pourtant de nombreuses barrières (comme l’Urssaf) empêchent de pratiquer des professions indépendantes en dessous d’un gain assez important, condamnant rapidement les moins productifs. C’est un statut pour ces travailleurs indépendants intermittents qu’il faudrait d’abord, la possibilité d’exercer une activité indépendante en même temps qu’une activité salariée à temps partiel ainsi que l’exonération de charges jusqu’à un niveau suffisant de ressources, et puis obtenir pour ces activités toutes les protections sociales du salariat (les scop sont une forme d’association d’indépendants qui va dans ce sens mais des régies locales seraient plus adaptées, des structures d’accueil offrant toute l’assistance nécessaire). Il ne s’agit pas de rendre chacun indépendant mais de donner un véritable choix. Il ne s’agit pas de laisser chacun se débrouiller tout seul mais au contraire de fournir toute l’assistance nécessaire, créer de nouvelles formes d’associations et d’engagement dans des projets collectifs. Il n’est pas question enfin d’interdire le salariat, qui survivra sous différentes formes avec des protections renforcées, mais de réduire sa place centrale dans la société.

C’est seulement à ces conditions qu’un revenu garanti pourra être la base d’une économie écologique, une alternative au capitalisme et pas seulement un traitement de la misère ; mais dépasser le débat sur le Revenu Social Garanti est nécessaire pour poser le véritable débat sur le droit au travail. C’est la garantie du revenu qui permet de transformer le travail en droit, en activité valorisante, et non plus en devoir douloureux ou nécessité vitale. C’est bien cette sécurité minimum qui permettrait de résister à la dégradation des conditions de travail et qui peut enfin donner sens à une autogestion autrement soumise aux mêmes contraintes productivistes que le salariat. Se pose alors le droit à l’initiative économique (capital, formation, assistance) pour lequel il faut assurer une plus grande égalité face aux privilèges de la richesse. Tout ceci se résume, juridiquement, à l’extension des droits de la personne à l’autonomie financière et à la valorisation de ses compétences. La volonté collective se porte sur le contrôle, la limitation, la compensation, l’incitation, la formation, l’assistance plutôt que dans la production. Mais, à la différence de nos sociétés dominées par le profit et la croissance, il sera possible alors de retrouver notre véritable communauté et d’imposer vraiment le contrôle et la limitation de la production sans craindre des représailles sociales. C’est seulement par l’extension des droits qu’on viendra à bout de la domination marchande et du productivisme capitaliste.

La formule de Marx qui a nourri tant d’utopies prend désormais un sens plus concret bien qu’éloigné des représentations habituelles : "De chacun selon ses capacités" signifie formation, valorisation sociale et parcours professionnel (statut), une véritable libération des forces productives individuelles. "A chacun selon ses besoins" signifie d’une part un Revenu Social Garanti mais aussi les moyens professionnels dans le cadre du développement local. Reste, ce qui n’est pas mince, à donner forme à cette assistance professionnelle en échappant au clientélisme local, à la re-féodalisation qui accompagne hélas ce recentrage sur le local et la personne. C’est un défi comparable à l’éducation nationale et qui doit nous permettre un véritable développement écologique et une consommation largement immatérielle, orientée vers la valorisation personnelle, la production de l’homme par l’homme (qui représente déjà 40% du PIB), plutôt que vers une consommation de marchandises insoutenable écologiquement.


[1"L’accumulation capitaliste n’est pas l’accumulation de travail mort, de machines, d’argent, mais la possibilité d’extraire du sur-travail à chaque nouvelle configuration du cycle capital-marchandise". Yann Moulier-Boutang


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