L’hégémonie du travail

vendredi 13 mai 2005
par  Hannah Arendt
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Philosophe allemande émigrée aux États-Unis avant la Seconde Guerre Mondiale, Hannah Arendt a consacré l’essentiel de son œuvre à réhabiliter le politique face à une vision déterministe de l’histoire et à l’interroger au regard des événements du XXème siècle, en particulier du totalitarisme. Elle s’est notamment illustrée par son analyse de l’idéologie et sa place dans les régimes politiques. Dans Condition de l’Homme moderne (The Human Condition, 1958), elle distingue trois modes de l’activité humaine : le travail, qui correspond aux nécessités de reproduction de la vie et se déploie dans le domaine de la Nature ; l’œuvre, qui consiste à fabriquer un monde d’objets durables pour l’usage de l’homme, constituant son habitat ; l’action politique qui se déploie dans le domaine du langage et des relations entre les hommes. Dans les sociétés modernes, la logique du travail s’empare progressivement de toutes les autres formes d’activités et les entraîne dans un cycle infini de production et de consommation. Ce qu’on appelle "société de consommateurs" est de fait le stade achevé de l’hégémonie des idéaux du travail.

Les outils, les instruments soulagent l’effort et la peine et par là changent les modalités sous lesquelles l’urgente nécessité inhérente au travail se manifestait jadis universellement. Ils ne changent pas la nécessité elle-même ; ils ne servent qu’à la dissimuler à nos sens. Il y a quelque chose d’analogue dans les produits du travail qui ne deviennent pas plus durables dans l’abondance. Le cas est tout différent dans la transformation correspondante du processus de l’œuvre par l’introduction du principe de division du travail. Ici, la nature même de l’œuvre est modifiée et le processus de production, bien qu’il ne produise aucunement des objets pour la consommation, prend les caractéristiques du travail. Si les machines nous ont jetés dans une cadence de répétition infiniment plus rapide que le cycle prescrit des processus naturels (et cette accélération spécifiquement moderne n’est que trop capable de nous faire oublier le caractère répétitif de toute activité de travail), la répétition infinie du processus lui-même le marque du sceau de l’activité de travail. C’est encore plus évident dans les objets d’usage produits par ces techniques de travail. Leur abondance même les transforme en biens de consommation. La perpétuité des processus de travail est garantie par le retour perpétuel des besoins de la consommation ; la perpétuité de la production n’est assurée que si les produits perdent leur caractère d’objets à employer pour devenir de plus en plus des choses à consommer, ou en d’autres termes, si l’on accélère tellement la cadence d’usure que la différence objective entre usage et consommation, entre la relative durabilité des objets d’usage et le va-et-vient rapide des biens de consommation, devient finalement insignifiante.

Avec le besoin que nous avons de remplacer de plus en plus vite les choses de ce monde qui nous entourent, nous ne pouvons plus nous permettre de les utiliser, de respecter et de préserver leur inhérente durabilité ; il nous faut consommer, dévorer, pour ainsi dire, nos maisons, nos meubles, nos voitures comme s’il s’agissait des "bonnes choses" de la nature qui se gâtent sans profit à moins d’entrer rapidement dans le cycle incessant du métabolisme humain. C’est comme si nous avions renversé les barrières qui protégeaient le monde, l’artifice humain, en le séparant de la nature, du processus biologique qui se poursuit en son sein comme des cycles naturels qui l’environnent, pour l’abandonner, pour leur livrer la stabilité toujours menacée d’un monde humain.
Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde : la permanence, la stabilité, la durée, ont été sacrifiés à l’abondance, idéal de l’animal laborans. Nous vivons dans une société de travailleurs parce que le travail seul, dans son inhérente fertilité, a des chances de faire naître l’abondance ; et nous avons changé l’œuvre en travail, nous l’avons brisé en parcelles minuscules jusqu’à ce qu’elle se prête à une division où l’on atteint le dénominateur commun de l’exécution la plus simple afin de faire disparaître devant la force de travail (cette partie de la nature, peut-être même la plus puissante des forces naturelles) l’obstacle de la stabilité "contre-nature", purement de ce monde, de l’artifice humain.

Une société de consommateurs

On dit souvent que nous vivons dans une société de consommateurs et puisque, nous l’avons vu, le travail et la consommation ne sont que deux stades d’un même processus imposé à l’homme par la nécessité de la vie, ce n’est qu’une autre façon de dire que nous vivons dans une société de travailleurs. Cette société n’est pas née de l’émancipation des classes laborieuses, mais de l’émancipation de l’activité de travail, qui précéda de plusieurs siècles l’émancipation politique des travailleurs. L’important n’est pas que, pour la première fois dans l’Histoire, les travailleurs soient admis en pleine égalité de droits dans le domaine public : c’est que nous ayons presque réussi à niveler toutes les activités humaines pour les réduire au même dénominateur qui est de pourvoir aux nécessités de la vie et de produire l’abondance. Quoique nous fassions nous sommes censés le faire pour "gagner notre vie" ; tel est le verdict de la société, et le nombre de gens, des professionnels en particulier, qui pourraient protester a diminué très rapidement. La seule exception que consente la société concerne l’artiste qui, à proprement parler, est le dernier "ouvrier" dans une société du travail. La même tendance à rabaisser toutes les activités sérieuses au statut du gagne-pain se manifeste dans les plus récentes théories du travail, qui, presque unanimement, définissent le travail comme le contraire du jeu. En conséquence, toutes les activités sérieuses quels qu’en soient les résultats, reçoivent le nom de travail et toute activité qui n’est nécessaire ni à la vie de l’individu ni au processus vital de la société est rangée parmi les amusements.
Bien que ce couple travail/jeu paraisse au premier abord tellement général qu’il n’a aucun sens, c’est une catégorie caractéristique à un autre égard : la véritable antithèse sous-jacente est celle de la nécessité et de la liberté et il est bien remarquable de voir combien il est plausible pour la pensée moderne de considérer le jeu comme la source de la liberté. À part cette généralisation on peut dire que les idéalisations modernes du travail se rangent en gros dans les catégories suivantes :

1° Le travail est un moyen pour une fin supérieure. C’est généralement la position catholique, qui a le grand mérite de ne pas pouvoir s’évader complètement du réel, de sorte que les connexions intimes entre travail et vie, entre travail et douleur sont d’habitude au moins mentionnées.

2° Le travail est un façonnement dans lequel "une structure donnée est transformée en structure autre et supérieure".

3° Dans une société du travail, le travail devient un plaisir ou "peut être rendu aussi pleinement satisfaisant que les activités de loisir". Cette théorie est d’ailleurs moins neuve qu’elle ne le paraît. Elle a été formulée par F. Nitti (1895), qui soutenait même que "l’idée que le travail est pénible est un fait psychologique bien plus que physiologique", et que la peine disparaîtra dans une société où tout le monde travaillera.

4° Enfin le travail est l’affirmation de l’homme contre la nature, laquelle est dominée par le travail. C’est l’hypothèse qui est à la base, explicitement ou non, de la tendance nouvelle [NdR : en 1958], surtout française, d’un humanisme du travail, dont le représentant le plus connu est Georges Friedmann.

Après ces théories et ces discussions académiques, il est rafraîchissant d’apprendre qu’à la question "Pourquoi travaille-t-on ?" une grande majorité d’ouvriers répond simplement "Pour pouvoir vivre" ou "Pour gagner de l’argent".

Extrait de la traduction française de The Human Condition (1958) par Georges Fradier. Édition française : Condition de l’Homme moderne, 1961 et 1983, Calmann-Lévy, collection "Agora", pp. 175-177.


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