La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers
 2006
par  Didier Muguet
popularité : 6%

La Découverte, 2005, 225 pages, 14,50 euros.

Voilà un "grand" livre que nous attendions avec impatiente. Mais une impatience nourrie par une expérience inhabituelle de mise en ligne sur le web des premiers jets d’une réflexion à deux voix tout à fait cohérente avec le rôle dont nous parle Stengers, celui de "jeteur de sonde", attentif au terrain et sensible à l’évènement, et surtout pas d’idées toutes faites à appliquer, de programme à proposer ou de mots d’ordre à conforter.
Tout au contraire : reprendre une exigence formulée par Deleuze : "Avoir besoin que les gens pensent !" Parce que, répète inlassablement Isabelle Stengers, aussi bien en histoire des sciences que dans ses interventions pour saisir l’émergence de nouvelles subjectivités politiques dans les collectifs d’usagers sur les questions de santé, drogue, transport collectif, privatisation des semences ou recherche scientifique, il n’y a jamais de solution préalable, de vérité à découvrir, d’illusions à dissiper, de panacée universelle, de modèle majoritaire, mais à chaque fois des cas à construire par ceux qui en sont partie prenante.

Déjà par son titre insolite, c’est un livre qui développe une approche originale, inattendue et du même coup déconcertante par sa présentation plutôt provocatrice (au sens d’incitatrice) justement parce que particulièrement attentive à ce qui a manqué aux critiques de l’économie politique et de la domination, ce que Marx évoquait dans le Livre 1 du "Capital", le monde ensorcelé de la marchandise.
L’association de la sorcellerie et du capitalisme, la définition du capitalisme comme "système sorcier" et l’idée qu’il faudrait fabriquer des protections pour échapper aux pièges des situations où il nous prend continuellement en otage de ce qu’ils nomment des "alternatives infernales" qui visent à nous rendre impuissants, tout cela ne relève pas d’une simple imagerie fantaisiste.
Ce choix se justifie à plusieurs titres.
D’abord, parce qu’il s’agit de s’intéresser à ce qui est trop souvent occulté dans les critiques et dénonciations du capitalisme, aux procédures par lesquelles le pouvoir nous sollicite et subordonne en même temps, comment il nous fait œuvrer à ses fins en nous définissant comme sujet responsable, comment il s’empare de nos capacités subjectives pour les engager dans des fins qui nous échappent. Autrement dit, ce par quoi le capitalisme est avant tout un système de capture.
Ensuite, parce que " la modernité nous a enfermés dans des catégories bien trop pauvres, axées sur la connaissance, l’erreur et l’illusion" (p.54) et que pour penser "ce qui réussit à faire coïncider asservissement, mise au service et assujettissement", "il faut se tourner vers des savoirs que nous avons disqualifiés".
Enfin, par référence à de nouvelles formes de "militantisme" des réseaux d’action directe qui ont fait vivre l’évènement "Seattle".

C’est un livre assurément difficile, pour plusieurs raisons. A la fois parce que Stengers réinvestit et prolonge l’exigence intellectuelle présente dans ses ouvrages précédents (sur la critique de l’épistémologie, du pouvoir, l’écologie des pratiques...) et parce qu’elle reprend et prolonge les réflexions de Deleuze sur la société de contrôle et de Foucault sur la définition d’une biopolitique, et enfin parce que l’écriture use et abuse de l’éllipse.
Ce livre déconcerte car il se situe d’emblée dans un champ d’expériences où sont construits des références, des outils, des concepts tout à fait étrangers à nos traditions européennes, théoriques et politiques. Il se réfère plutôt aux groupes féministes d’activistes sorcières néo-païennes des Etats-Unis dont la figure de Starhawk est devenue typique.
L’héritage de Seattle, invoqué au début du livre comme point de départ d’un trajet commun pour penser une manière de faire de la politique autrement, passe assurément par les formes d’action et la vision de ces groupes d’affinité dont Starhawk nous a rapporté le témoignage depuis 99. Et c’est à travers l’expérience de ces nouvelles formes d’engagement éthique et politique que les auteurs choisissent de privilégier l’évènement de Seattle, rencontre mûrement préparée par ces groupes d’activistes qui ont à nous apprendre parce qu’ils ont essayé de faire exister d’autres manières de faire de la politique, de vivre, de penser, de sentir en rupture avec les rapports de pouvoir, affirmant l’irréductibilité à un modèle unique de résistance à l’exploitation capitaliste.
Le livre commence par "l’évènement Seattle", car c’est cette création politique, ce moment de convergence d’une multiplicité d’acteurs qui a rendu visible avec force la construction d’un autre monde possible, qui constitue le point de départ de la réflexion.
La pensée doit être mise sous le signe de la lutte. Penser, ce n’est pas commenter, déconstruire, dénoncer, dévoiler des vérités, penser c’est se confronter à un évènement producteur d’un sens qui n’était pas déjà là. Comme disait Deleuze dans Différence et répétition : " Quelque chose dans le monde nous force à penser. Cette chose n’est pas un objet de reconnaissance mais un combat fondamental ".
C’est un livre trop riche et dense pour rendre compte ici en peu de mots des nombreuses problématiques, pistes, propositions qu’il nous offre. Mais on pourrait résumer schématiquement ainsi le sens général de son argumentation.
Comment définir le capitalisme, construire une position anti-capitaliste en attaquant par là où on peut avoir prise sur ce qu’il nous fait faire, chaque jour, continûment, parce qu’il le faut bien, et comment créer localement des échappées à son emprise, des espaces d’autonomie créatrice.
Par rapport à diverses approches actuelles -dont celle du "capitalisme cognitif" avec laquelle il y a un certain dialogue implicite- qui font porter l’accent sur la marchandisation des biens et activités, sur l’appropriation privative des connaissances comme moteur de la valorisation et qui mettent en avant les qualités coopérantes-communicatrices d’une force de travail immatérielle devenant autonome, Pignarre et Stengers nous invitent à porter l’attention sur les opérations de pouvoir qui prédéterminent la puissance de l’activité créatrice (le travail, l’invention) dans ses modalités d’exercice et la forme de vie du sujet pour les rendre homogènes aux formes de la gouvernementalité capitaliste. Le capitalisme est un système économique d’exploitation et un rapport politique de domination mais ceci ne saurait épuiser sa définition. Il est avant tout une captation des capacités subjectives, une dynamique de redéfinition des pratiques par des technologies de pouvoir.
Reprenant un filon développé par Deleuze et Guattari dans Mille plateaux à partir des analyses de Marx sur la relation de création du surtravail, les auteurs définissent le capital d’abord comme "appareil de capture". Qu’est-ce que la capture ? Imposition d’un espace général de comparaison et constitution d’un centre mobile d’appropriation. L’enclosure, au sens de préemption sur des usages, représente par exemple la mise en place d’un tel appareil de capture : "Il y a accumulation originelle chaque fois qu’il y a montage d’un appareil de capture, avec cette violence très particulière qui créée ou contribue à créer ce sur quoi elle s’exerce, et par là se présuppose elle-même". C’est-à-dire l’opération de pouvoir étatico-capitaliste qui dépossède et soustrait à des usages communs possibles, déconnecte et reconnecte, recodifie des capacités subjectives assujetties à des relations de dépendance qui les rendent productives et "vulnérables" au pouvoir.
"Une opération de capture pose le problème de sa prise, de par où elle passe, et de ce qu’elle prend." (p. 73) Et s’opposer à une opération de capture implique d’envisager concrètement, localement d’autres relations, d’autres attachements, d’autres rapports à soi, aux autres, au monde, comme le montrent ces "collectifs d’usagers" s’affirmant producteurs de savoirs et en position de sujet dans une situation auparavant subie. Et c’est dans des domaines comme la santé, l’éducation, la culture, la science... contre leur appréhension comme biens communs définis et garantis par l’Etat que ces collectifs viennent construire d’autres rapports au savoir, au médicament, à la pratique expérimentale, d’autres manières de les produire, de les agencer, de penser leur articulation.

Le terme usager est plus intéressant que la "pauvre fiction étatique du citoyen" non seulement parce qu’il s’oppose à l’usage unique contraint par les droits de propriété et les normes étatiques, "à l’injonction d’avoir à se soumettre à un modèle général"(p.160), mais parce qu’il pose le problème de la cohérence des usages à composer, à faire tenir ensemble, la question de construction politique d’un commun à partir d’une multiplicité hétérogène, ce que Stengers nomme "écologie des pratiques".

Avec un tel livre-intervention, nous avons une invitation salutaire et pragmatique à "hériter de Marx" et en finir avec un certain nombre de croyances qui ont "empoisonné" les marxistes.

Didier Muguet


Commentaires  forum ferme

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lundi 14 août 2006 à 13h47 - par  adk

Il serait vain d’évoquer des pratiques de capture s’il était impossible de montrer les mécanismes propagandistes qui les rendent possibles. Capturer, envoûter, sont les corollaires de techniques, de stratégies au sens fort. En gros, il s’agit de coloniser des espaces qui ne sont pas forcément extérieurs sur un plan géographique.. Ce type de colonisation se met en place étape par étape. Des opportunités se présentent, des ruptures qui déconcertent, qui permettent de provoquer des mutations... systémiques.
J’aime bien l’idée de catégorie, absolument nécessaire pour rendre compte des pratiques quasi-totalitaires de formatage des mentalités... Le fait de recourir à des catégories pour penser est inévitable, je pense. Ou presque... Quoiqu’on puisse prétendre que là où dominent certaines catégories, on ne pense pas..., ou pas encore ! Grave question.
Je pense que la guerre actuelle au Liban illustre ce phénomène d’envoûtement, de capture dont il est question dans ce livre qui semble très utile.
37 milliards de dettes s’envolent en fumée, mais probablement, le pays devra-t-il brader ses richesses ! Deux systèmes sont donc ébranlés par un tel mode de capture : le premier est le nationalisme qui tend à créer un système de solidarité à partir d’un mécanisme de redistribution basé sur l’exploitation des richesses nationales...
le second est le système financier international... qui ne sert qu’à faire pression sur un peuple pour qu’il brade ses richesses...
On en revient à une forme de colonisation sauvage... à des pratiques du seizième siècle...
Israël cède à une impulsion et se débarrasse du seul état dans la région qui puisse lui tenir lieu d’alter ego... la faillite subjectiviste de cet état (Israël) se renforce, ainsi que son isolement...
La nation israélienne ne peut pas non plus survivre dans une telle situation. Elle atteint une limite où elle ne peut plus qu’entretenir une image : celle d’état terroriste. Probablement, jusqu’à ce que celle de peuple-victime prenne le relais.
Le rapport entre cette sorcellerie capitaliste et le peuple Juif semble original, spécifique, particulier. Peut-être est-ce cela qu’il s’agirait d’analyser pour en finir avec la guerre au Proche-Orient.