Graines de possibles : regards croisés sur l’écologie

Nicolas Hulot, Pierre Rabhi, Weronika Zarachowicz
 2006
popularité : 7%

Calmann-Lévy, 2005, 18,50 euros.

C’est avec un certain étonnement que l’on lira dans la presse les commentaires de l’ouvrage d’entretien entre Pierre Rabhi et Nicolas Hulot. Ces propos élogieux laissent relativement dubitatif quand on lit cet ouvrage avec précision. Ce qui est surprenant, c’est la posture philosophique et théorique à partir de laquelle ces auteurs défendent des positions écologiques. Le peu de critiques qu’elle soulève est inquiétante.

Même si l’on partage certains de leurs combats, en refusant les OGM, en s’opposant au nucléaire, en soutenant les AMAP, en souhaitant augmenter les systèmes de fiscalité afin de défendre l’environnement, en réduisant certaines consommations nuisibles, on ne peut pas accepter le paradigme écologique qui inspire ces deux célébrités de l’écologie. Ainsi ils considèrent la Terre comme un être autonome et sacré. Ils posent les bases d’une écologie spiritualiste opposée au matérialisme créé par la modernité.

Pierre Rabhi est agriculteur et une grande partie de cet ouvrage est l’occasion de faire la promotion de l’agrobiologie. Il s’agit de s’intégrer à l’équilibre naturel de la Terre mère, vue comme un être vivant et sacré ayant son propre équilibre. Pierre Rabhi affirme : "Quand on sème une graine, c’est un ovule que l’on met en terre. La terre devient une matrice que l’on apprend à apprivoiser." Ce à quoi Nicolas Hulot répond : "Mes voyages, mes pérégrinations tout autour du globe m’ont fait découvrir que la Terre était notre matrice" (p. 50). La nature est représentée sous la forme d’une mère nourricière et bienfaisante avec laquelle l’homme doit passer une alliance cosmique. Le cosmos est un ensemble finalisé et nos deux auteurs font des références répétées au biologiste catholique Teilhard de Chardin qui développe une vision téléologique de l’ordre du monde. La nature est perçue comme une mère protectrice sacrée. Rabhi : "La nature m’est apparue non seulement comme un recours, mais comme le seul ordre intangible qui pouvait nous "reconformer", et nous faire retrouver le vrai fondement de notre nature" (p. 258).
Du fait de cette vision du monde, un des termes qui revient le plus fréquemment dans cet ouvrage est celui de "sacré". Nicolas Hulot et Pierre Rabhi souhaitent redonner du sens, réenchanter le monde. Nicolas Hulot demande que nous "insufflons du sacré et du sens dans notre monde contemporain" (p. 274). Il affirme qu’il est "convaincu que l’écologie est l’ultime occasion pour l’humanité de redonner tout son sens au progrès. Et pourquoi pas, de consacrer cette spiritualité que chacun a souhaitée pour ce XXIe siècle" (p. 273). Ce que souhaite aussi Pierre Rabhi car "la dimension sacrée, non pas au sens où l’entendent les religions, mais à celui des évidences indispensables. Ce que j’entends par "sacré" instaure en nous une attitude profondément respectueuse de la vie et implique la poétique qui œuvre à l’enchantement" (p. 104). Et "chacun doit travailler en profondeur pour parvenir à un certain niveau de responsabilité et de conscience et surtout cette dimension sacrée qui nous fait regarder la vie comme un don magnifique à préserver." (p. 260) Le combat écologiste est alors totalement subordonné à une conversion spirituelle.

Ce retour du sacré doit répondre aux problèmes de l’homme qui perd sa subjectivité, si bien que nous "ne comprenons plus les messages que la nature nous adresse" (p. 237). Pour Pierre Rabhi, non contredit par Nicolas Hulot, "l’esprit humain contemporain semble tellement déconnecté des valeurs naturelles et d’une réalité qui véhicule depuis des millénaires une certaine intelligence !" (p. 155). La modernité avec le darwinisme, le développement de rationalité aurait désacralisé le cosmos. Nicolas Hulot affirme qu’il y a d’abord "le verrou culturel. Je suis convaincu que le darwinisme a été la pire blessure faite à l’amour propre de l’humanité" (p. 103). Si bien que, après avoir transgressé à cause de la raison et de la technique l’ordre naturel, l’homme est amené à régresser. Pierre Rabhi se demande même si "finalement l’humanité ne serait pas une erreur" (p. 103) tant l’homme se serait éloigné de l’ordre naturel. Ainsi pour Pierre Rabhi, avec la médecine, "nous avons tellement transgressé les règles élémentaires de la vie que le déclin [lui] paraît inévitable. Et puis, peut on vraiment parler de vie quand on n’a droit qu’à une prolongation artificielle et un acharnement thérapeutique ? " (p. 244-245). La nature masculine technique l’aurait emporté sur la nature naturelle et non technique des femmes car "à [la] connaissance [de Pierre Rabhi], il n’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage !" (p. 238). C’est pourquoi on assisterait à une "dégénérescence de l’espèce" (p. 187) suite au délitement de l’organisation sociale et au triomphe de la modernité destructrice des structures sociales traditionnelles. Propos que ne contredit pas Nicolas Hulot.

Aussi, même si les deux auteurs miment un faux débat entre un développement durable à soutenabilité faible et la décroissance, on constate peu de différences entre une écologie médiatique soutenue par des grandes entreprises privées et une écologie dite radicale qui préconise un retour à la terre. Elles valorisent toutes les deux les seules expériences individuelles et occultent le problème central de la réorganisation sociale et économique des modes de production et de consommation. On voit alors bien que la seule critique de la production intensive et de la consommation aliénante sont insuffisantes pour proposer une critique réelle du capitalisme. Au nom d’une critique du matérialisme et du consumérisme Nicolas Hulot et Pierre Rabhi entendent ressourcer l’écologie dans les sagesses des sociétés traditionnelles sensées avoir préservé un rapport harmonieux avec la nature et un rapport frugal à la consommation. Les moyens de répondre à la crise écologique sont donc conditionnés à la reconquête d’une dimension spirituelle qui permettra de changer les comportements individuels. Le problème d’une telle vision c’est qu’elle renvoie les actions écologiques principalement à la sphère privée et elle naturalise les rapports sociaux. Si bien que l’on ne parle que marginalement du capitalisme. Or, il n’y aura pas d’écologie efficace sans une écologie politique laïque, ouverte à tous, prônant un nouvel ordre économique et acceptant les avancées culturelles de la modernité.

Cyril di Meo