Les offres de la marchandise, commandements d’aujourd’hui

jeudi 1er mars 2007
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Penseur et essayiste allemand, Günther Anders développe, dès le début des années 1950, une critique radicale de la modernité technique. Elève de Husserl, d’Heidegger, d’Adorno, il tente de proposer une relecture de la liberté individuelle dans une société où la contrainte technique devient la principale caractéristique de notre rapport au monde. Pour lui, désormais, l’histoire est suspendue à la technique. Comment dès lors proposer une vision optimiste de notre monde ? L’extrait présenté ici, tiré de L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (Paris, Editions de l’encyclopédie des nuissances/éditions Ivrea, 1956-2002, p. 198-200 et p. 224-233), témoigne de la double approche de Günther Anders, à la fois littéraire et philosophique, théorique et pragmatique.

Journal

Hier, alors que je marchais le long d’une highway assez loin de la sortie de Los Angeles, un motard de la police fonça sur moi à toute allure et s’arrêta à ma hauteur.
"Say, what’s the matter with your car ?" (Eh bien, qu’est-ce qui est arrivé à votre voiture ?), me demanda-t-il en m’interpellant.
"Ma voiture ?", demandai-je incrédule.
"Sold her ?" (Vous l’avez vendue ?)
Je secouai la tête.
"Elle est chez le garagiste ?"
Je continuai à secouer la tête.
Le cop réfléchit. Trouver une troisième raison pour expliquer l’absence de ma voiture lui sembla impossible. "Mais pourquoi n’êtes-vous pas en voiture ?"
"En voiture ? Mais je n’ai pas de voiture." Cette brève déclaration excéda également sa capacité de compréhension.
"En fait, je n’en ai jamais eu", expliquai-je pour le mettre sur la voie.
J’aurais difficilement pu trouver pire. Je venais de me condamner moi-même. Le policier était bouche bée : "Vous n’en avez jamais eu ?"
"Voilà, c’est ça", dis-je en louant sa capacité de compréhension. "That’s the boy" (Je suis comme ça). Je le saluai le cœur joyeux et léger, et je m’apprêtai à reprendre ma promenade.

Mais il n’en était plus question. Au contraire. "Don’t force me, sonny" (Me pousse pas à bout, fiston), dit-il en sortant son petit carnet. "Pas d’histoires." La joie de pouvoir briser l’ennui pétaradant de sa profession en arrêtant un "vagrant" (un vagabond) lui rendit sur-le-champ confiance en lui. "Et pourquoi n’en avez-vous jamais possédé ?"

Je crus alors deviner ce qu’il ne fallait surtout pas répondre. Au lieu de dire : "Parce que je n’ai jamais eu les moyens de m’acheter une voiture", je répondis donc en haussant les épaules et de la manière la plus détachée possible : "Parce que je n’en ai jamais vu la nécessité."
Cette réponse parut le rendre joyeux. "Is that so ?" (Voyez-vous ça !), s’exclama-t-il alors sur un ton proprement enthousiaste. J’eus le pressentiment d’avoir fait une seconde erreur, plus grave encore que la première. "Et pourquoi donc Sonnyboy n’a-t-il pas besoin de voiture ?"
Sonnyboy angoissé haussa les épaules : "Parce que d’autres choses lui sont plus nécessaires."
"Par exemple ?"
"Des livres."
"Hum !", fit le cop -ce qui ne laissait rien présager de bon-, et il répéta : "Des livres." Il était manifestement sûr de son diagnostic maintenant. "Don’t act the moron !" (Fais pas l’imbécile !), poursuivit-il. Il voulait dire qu’il avait maintenant deviné que Sonnyboy n’était qu’un "highbrow (un intellectuel) simulant l’imbécillité" et qu’il ne faisait l’idiot que pour dissimuler son refus de considérer l’offre comme un commandement. "We know your kind" (On connaît les gars dans ton genre), reprit-il en me donnant une bourrade amicale sur la poitrine. Ensuite, balayant d’un geste l’horizon désert, il me demanda : "Et dans quelle direction voulez-vous aller exactement ?"
C’était la question que je craignais le plus. La route menait certes à San L., 40 miles, mais d’ici là il n’y avait nulle part où aller. En outre, si j’avais essayé de lui expliquer que ma promenade n’avait pas de but, je me serais définitivement dénoncé comme "vagrant". Le ciel sait où je serais aujourd’hui, si, véritable deus ex machina, L. n’était arrivé à toute vitesse à cet instant précis, au volant d’une imposante conduite intérieure à six places, ne s’était arrêté net et ne m’avait invité d’un "hello" à monter dans sa voiture -ce qui non seulement déconcerta le cop mais porta aussi un sérieux coup à sa "philosophy".
"Don’t do it again !" (Ne recommence pas !), me hurla-t-il en nous doublant.

Qu’est-ce que je ne devais pas recommencer ?
Je ne devais, semble-t-il, pas négliger à l’avenir d’acheter ce que les offres invitent tout le monde à acheter.
Une fois que l’on a reconnu dans les offres de la marchandise les commandements d’aujourd’hui, on ne s’étonne plus que même ceux qui ne peuvent pas se le permettre achètent les marchandises offertes. S’ils le font, c’est parce qu’ils peuvent encore moins se permettre de ne pas suivre les commandements, c’est-à-dire de ne pas acquérir les marchandises. Depuis quand l’appel du devoir épargne-t-il les indigents ? Depuis quand le devoir fait-il une exception pour les have-nots, ceux qui n’ont rien ? Tout comme, selon Kant, nous devons aussi et surtout remplir notre devoir quand il s’oppose à nos penchants, nous devons aujourd’hui le remplir même s’il s’oppose à notre propre "avoir", même si nous n’en avons pas les moyens ; surtout si nous ne les avons pas. Les commandements des marchandises sont catégoriques. Lorsqu’elles annoncent leur "must", ce serait pur sentimentalisme que d’invoquer la précarité de sa situation personnelle déchirée entre le devoir et l’avoir.

Cette analogie est certes une exagération philosophique, mais elle n’exagère que pour souligner une vérité. Car il est vrai -et là, on n’est plus dans la métaphore- que rien peut-être ne joue un rôle plus fondamental dans la vie spirituelle de l’homme d’aujourd’hui que la contradiction entre ce qu’il ne peut pas se permettre d’acheter et ce qu’il ne peut pas se permettre de ne pas avoir, contradiction qu’il vit sous la forme d’un "combat". S’il existe un "conflit des devoirs" caractéristique de l’homme d’aujourd’hui, c’est bien ce combat sauvage et épuisant qui fait rage dans l’âme du client et au cœur même de la famille. Oui, ce combat est "furieusement sauvage" et "épuisant". Car si l’objet du combat peut nous sembler dérisoire et le combat lui-même n’être qu’une variante burlesque de conflits bien plus nobles, cela n’en diminue pas l’âpreté, et il constituerait un thème parfait pour une tragédie bourgeoise d’aujourd’hui.
(...)

III. Notre monde actuel est "post-idéologique" : il n’a plus besoin d’idéologie. Ce qui signifie qu’il est inutile d’arranger après coup de fausses visions du monde, des visions qui diffèrent du monde, des idéologies, puisque le cours du monde lui-même est déjà un spectacle arrangé. Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai. Ce qui a lieu ici est, dans une certaine mesure, l’inverse de ce que Marx, quand il espérait l’avènement d’une situation post-idéologique, avait prédit dans sa spéculation eschatologique sur la vérité alors que selon lui la réalisation de la vérité devait entraîner la fin de la philosophie (et donc aussi celle de l’"idéologie"), c’est le mensonge qui est devenu réel, et le fait que de fausses interprétations du monde soient ainsi devenues le "monde" a fini par rendre inutile toute idéologie explicite.

Affirmer que le "monde" et la "vision du monde", le réel et l’interprétation, ne doivent plus être distingués paraît bien sûr très insolite. Mais cette impression se dissipe dès qu’on la rapproche d’autres phénomènes analogues de notre temps. (...) Nous ne pouvons pas davantage arranger ou interpréter idéologiquement ce qui arrive, ce qui nous arrive déjà idéologiquement "pré-tranché", pré-interprété et pré-arrangé ; ni nous faire notre propre image de ce qui se présente déjà d’emblée comme une "image". Si je dis que nous ne le pouvons pas, c’est parce qu’un tel "arrangement second" n’est pas seulement inutile mais carrément impossible. Il s’agit là d’une forme extrêmement singulière et toute nouvelle d’incapacité.

Avant, quand nous étions incapables de saisir ou d’interpréter tel ou tel fragment du monde, c’était parce que l’objet nous échappait ou nous opposait une résistance que nous ne pouvions pas vaincre. Nous avons déjà vu qu’il ne saurait être question ici d’une telle résistance. Le plus surprenant, c’est que c’est précisément cette absence de résistance du monde retransmis qui interdit son appréhension et son interprétation. Peut-être n’est-ce finalement pas si surprenant : nous ne sentons pas la pilule qui glisse et descend sans résistance dans notre tube digestif, mais nous avons en revanche parfaitement conscience du morceau de viande que nous devons préalablement mâcher. Le monde retransmis doit passer "tout seul" comme la pilule ou, pour employer une autre image, il est si facile (comme une "réalité trop facile", (...)), il se laisse si facilement aborder -puisqu’il s’est déjà donné à l’instant même où il est apparu- que nous n’avons pas besoin de faire quoi que ce soit pour le "saisir" ou pour les séduire, lui et son sens.

IV. Ceux qui sont conditionnés ont été préparés à l’être. Ce qui vaut pour le monde retransmis -à savoir qu’il rend caduque la distinction habituellement tenue pour évidente entre la réalité et sa représentation- vaut aussi pour nous, les consommateurs de ce monde pré-conditionné. Le fait que l’homme "aille parfaitement" au monde, aussi parfaitement que le monde va à l’homme, caractérise le conformisme actuel. Cela signifie qu’il est inutile de distinguer entre un état initial où le consommateur serait une sorte de table rase et un processus par lequel l’image du monde serait ensuite imprimée sur ce disque vierge. L’esprit du consommateur est toujours déjà préformé ; il est toujours déjà prêt à être modelé, à recevoir l’impression de la matrice ; il correspond toujours plus ou moins à la forme qu’on lui imprime. Toute âme individuelle reçoit la matrice, un peu comme si un motif convexe imprimait en elle son image concave. Le moule de la matrice ne l’"impressionne" plus beaucoup ; il n’a d’ailleurs plus besoin de le faire, puisque l’âme est déjà à sa mesure.

Le va-et-vient entre l’homme et le monde, entre la réalité et le consommateur, va d’une impression à une autre puisqu’ils sont l’un et l’autre conditionnés par une matrice. C’est un mouvement extrêmement fantomatique puisque des fantômes y ont affaire à des fantômes (eux-mêmes produits par d’autres fantômes). On ne peut pourtant pas dire que son caractère fantomatique rende la vie irréelle. Elle est même au contraire effroyablement réelle. Oui, réellement effroyable.

V. Car l’existence, dans le monde du pays de cocagne postidéologique, n’est absolument pas libre.
Il est incontestable que des milliers d’événements et de fragments du monde auxquels nos ancêtres n’avaient pas accès volent aujourd’hui jusqu’à nos yeux et nos oreilles. Mais même s’il nous est permis de choisir nous-mêmes quels fantômes nous voulons voir voler vers nous, nous n’en sommes pas moins abusés puisque nous sommes à la merci de la livraison une fois qu’elle est arrivée, privés de la liberté de nous l’approprier, ou même de prendre position par rapport à elle. Abusés de la même manière que nous le sommes par ces disques de gramophone qui ne nous restituent pas seulement telle ou telle musique, mais aussi en même temps les applaudissements et les réactions dans lesquelles nous devons nous reconnaître. Puisque ces disques ne nous restituent pas seulement la musique mais nous dictent aussi la façon dont nous devons y réagir, c’est en fin de compte nous-mêmes qu’ils nous livrent.

Ce qui, dans le cas de ces disques, se fait sans la moindre vergogne doit certes rester un peu plus discret dans d’autres retransmissions ; mais ce n’est qu’une différence de degré ; la tromperie est présente dans chaque retransmission : tout fantôme retransmis contient déjà en lui, en tant que partie intégrante et désormais inséparable de lui-même, sa propre "signification", c’est-à-dire ce que nous devons penser de lui et ce qu’il doit nous faire ressentir ; tout fantôme nous livre en prime la réaction qu’il exige de nous. Pourtant nous ne le remarquons pas. Si nous ne le remarquons pas, c’est que, gavés jour après jour et à toute heure de fantômes qui se présentent comme le "monde", nous ne ressentons plus la moindre faim d’interprétation, la moindre faim d’une interprétation personnelle ; et plus nous sommes repus de ce monde arrangé, plus nous désapprenons cette faim.

Mais le fait que l’absence de liberté nous semble aller de soi, que nous ne la ressentions plus comme absence de liberté ou alors seulement comme une dépendance douce et confortable, ne rend pas notre condition moins funeste. Au contraire. Puisque la terreur avance à pas feutrés, en excluant définitivement toute représentation d’un autre état possible, toute idée d’opposition, elle est dans un certain sens plus fatale qu’une privation de liberté déclarée et reconnaissable comme telle.
Nous avons mis en épigraphe de notre enquête une fable -la fable du roi qui, mécontent de voir son fils parcourir à pied toute la région, lui offrit voiture et cheval, accompagnant son cadeau de ces mots : "Maintenant, tu n’as plus besoin d’aller à pied." Le sens de ces mots était "Maintenant, je t’interdis d’aller à pied." Leur conséquence fut : "Maintenant, tu ne peux plus aller à pied."
Il semble que nous soyons aujourd’hui dans une situation analogue. (...)

Günther Anders

Pour une introduction à la pensée de Günther Anders, lire Thierry Simonelli, Günther Anders. De la désuétude de l’homme, Paris, 2004, Éd. du Jasmin, collection "Désaccords".


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