L’illusion néo-libérale

René Passet
 novembre 2000
par  Jacques Stambouli
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René PASSET, L’illusion néo-libérale, Fayard, 2000. (120 F.)

Pourquoi le libéralisme économique -accepté aujourd’hui de fait par les partis politiques établis de droite comme de gauche- n’est-il au fond qu’une illusion ? Parce qu’il s’agit d’une doctrine économique ancrée dans une vision du monde largement dépassée, nous répond René Passet, dans son dernier livre. L’auteur distingue trois regards sur le monde et l’économie :

- celui de l’horloge ou de l’équilibre. Dans un système de concurrence pure et parfaite, un très grand nombre d’agents participent de façon mécanique à un "équilibre général" sur différents marchés. Cet équilibre est censé garantir un "optimum économique", ce qui rend inutile, voire néfaste, toute intervention de l’État. On aura reconnu ici la doctrine économique libérale, qui, un temps remisée à l’échelle nationale, revient en force à l’échelle mondiale.

- celui de la machine à vapeur ou de la dégradation. L’évolution du système économique capitaliste est vue comme semblable à celle d’un système thermodynamique, marchant spontanément vers l’entropie, situation où son énergie s’est dégradée au point de ne plus engendrer de mouvement. Cette dégradation se traduit par exemple par la baisse tendancielle du taux de profit, qui "épuise la capacité de croissance du système à mesure que ce dernier s’uniformise". On aura reconnu ici la doctrine économique marxiste traditionnelle, qui prévoit l’autodestruction inéluctable du capitalisme.

- celui de l’ordinateur ou de la destruction créatrice. Dans ce cas, le monde et l’économie sont conçus comme des systèmes vivants en constante évolution, dans lesquels "ce qui, d’un côté, apparaît comme une dégradation se révèle être d’un autre côté la source d’une création". Les systèmes économiques connaissent alors des mutations, comme l’avançait déjà Joseph Schumpeter dans Capitalisme, socialisme, démocratie (Payot, 1951). Le processus économique est, certes, un processus de dégradation, notamment physique, par transformation de ressources naturelles de haute valeur énergétique en déchets de faible valeur énergétique, comme l’affirme Nicholas Georgescu-Roegen dans La décroissance (Sang de la Terre, 1995). Mais cette tendance au désordre, à la dégradation de la matière et de l’énergie par l’économie, peut être compensée par la mise en ordre de l’information au moyen des nouvelles technologies et par l’intervention de la conscience humaine. L’être humain apparaît alors comme un aboutissement dans l’évolution des espèces vivantes.

Dans le monde de la destruction créatrice, plusieurs avenirs sont alors possibles pour agir sur les mutations en germe, à condition de remettre l’économie à sa vraie place, qui est celle de servante des hommes et de la société.

Cet optimisme raisonné de Passet, non dénué d’une vision philosophique transcendante de l’être humain, fonde la possibilité d’un développement durable, où le système économique évolue de façon conjointe et harmonieuse avec la biosphère et le système social.

Car, après avoir décrit la mutation actuelle de l’économie, où l’information prend la relève de l’énergie comme moteur du développement, et toutes les conséquences horribles pour la société et l’environnement naturel de la doctrine économique libérale, Passet essaie de dégager un autre avenir économique, basé sur de nouvelles valeurs éthiques.

Pour lui, "La norme première n’est pas le capital, ni le profit, ni la liberté réduite à celle du marchand, mais la personne, la solidarité des peuples et des générations, la vie, la biosphère, la liberté tout court." Et ce primat de l’éthique justifie la suprématie du politique sur l’économique.

Dès lors, l’auteur esquisse ce que peuvent être les objectifs et les moyens d’une économie "plurielle", articulant l’ensemble des niveaux d’organisation, de l’individuel au collectif, en respectant la spécificité de chacun de ces niveaux.
Si l’intérêt individuel s’exprime, d’après René Passet, sur le marché, dont la sanction est le profit, le marché ne peut assurer "deux fonctions pour lesquelles il n’a pas été conçu : la reproduction de la ressource humaine et de l’environnement."

Trois types d’activités économiques peuvent alors être distinguées :

- "les activités concernant la satisfaction des besoins individuels, mettant en cause des agents individuels (…) et qui relèvent incontestablement de l’initiative privée ;

- les activités qui, par leur nature (biens collectifs, santé, éducation, sécurité…), relèvent de toute évidence d’une certaine conception de l’utilité sociale et du service public (…) et doivent être assumées par la collectivité ;

- les activités, susceptibles de rentabilisation par le marché (…), mais qui, par leur nature et la masse des effets induits qu’elles comportent, engagent en fait l’avenir de la collectivité (et qui) doivent relever de l’entreprise publique, de la planification et du contrôle étatique".

à partir de ces distinctions, le livre de René Passet fourmille d’arguments concernant l’annulation de la dette des pays du Sud, la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux, la réduction du temps de travail, le revenu minimum garanti.

Le lecteur, plus féru d’économie, pourra aussi faire son miel de nombreuses réflexions sur les biens collectifs, les externalités environnementales négatives, le système monétaire international.

Au total un livre très stimulant -un peu éclectique certes, mais ne faut-il pas décloisonner les savoirs ?- lisible pour des non-économistes, qui ouvre des pistes fécondes pour une économie politique écologique.


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