Hommage : Jacques Robin, l’homme qui relie

mardi 6 janvier 2009
par  Jean Zin
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Jacques Robin, né le 31 août 1919 à Nantes, est mort le samedi 7 juillet 2007 au matin à Paris. Il était peu connu du grand public et pourtant il a marqué profondément la vie intellectuelle, rassemblant autour de lui les esprits les plus originaux de l’époque sur de fortes intuitions, en premier lieu le sentiment de mutation et même de rupture anthropologique provoquée par notre entrée dans l’ère de l’information.

Il avait des idées très claires sur ce qu’il fallait faire, bien que trop en avance sur son temps sans aucun doute, puisque c’était un des pionniers de l’écologie-politique, un des premiers à défendre la nécessité d’un "développement humain" et d’un revenu garanti ainsi que de monnaies sociales et d’une économie plurielle ("avec marché" et non pas "de marché"). Il a participé à la diffusion de la théorie de l’information, de la cybernétique et de la théorie des systèmes dont il a défendu une approche humaniste privilégiant l’autonomie. Enfin, toute sa vie, il a plaidé avec obstination pour une indispensable transversalité des sciences et des cultures, attentif à la complexité des interactions entre biologie, culture et techniques.

Il suffit de citer les noms de quelques uns de ceux qui participaient aux groupes de réflexion qu’il avait formés depuis 1966, à l’origine avec Henri Laborit et Edgar Morin : Henri Atlan, Jacques Attali, André Bourguignon, Robert Buron, Alain Caillé, Cornélius Castoriadis, Jean Chesneaux, Jean-Pierre Dupuy, André Leroi-Gourhan, Félix Guattari, André Gorz, Stéphane Hessel, René Passet, Armand Petitjean, Michel Rocard, Joël de Rosnay, Jacques Sauvan, Michel Serres, Roger Sue, Jacques Testard, Patrick Viveret, etc. (il faudrait en ajouter bien d’autres).

Son parcours est assez atypique, lui ayant permis d’échapper à tous les dogmatismes. Il a rejoint les cellules de la SFIO pendant la résistance et s’engagera pour la paix et la construction de l’Europe après la Libération, influencé par Marceau Pivert. C’était surtout un grand européen mais il s’intéressait déjà à la démocratie participative et à l’autogestion ainsi qu’à la pensée de Wiener et Shannon dès les premières conférences Macy (1946). Professionnellement, il a participé à la direction d’un groupe pharmaceutique (qui deviendra Sanofi) après avoir exercé la médecine quelque temps et rencontré Hans Selye (découvreur du stress).

Tout a commencé vraiment avec la rencontre d’Edgar Morin et Henri Laborit avec qui il fonde le groupe des dix qu’il recevra chez lui pendant 10 ans (1966-1976), accueillant des invités prestigieux comme Jacques Monod, René Thom, Gérard Mendel, etc., participant à l’évolution des mentalités et la réflexion sur le monde contemporain, avec le sentiment d’un changement complet de paradigme, depuis la révolution informationnelle qui s’annonçait à peine, exigeant le renouvellement de toutes nos pratiques politiques. Il sortira de ces travaux quelques livres majeurs comme La Méthode d’Edgar Morin (Jacques Robin participant surtout au volume sur La Vie de la vie), Le merveilleux petit livre de Joël de Rosnay Le Macroscope ou celui de René Passet L’Economique et le vivant, etc.

Depuis cette époque, il n’aura de cesse de défendre une approche transversale de la politique et des sciences. En 1982, à la demande du gouvernement Mauroy, il met en place le Centre d’étude des systèmes et technologies avancées (CESTA dont sortira Eureka). Il fonde aussi le Groupe Science Culture, sous la co-présidence d´Henri Atlan et Jacques Robin, avec Jean-Pierre Dupuy comme vice-président, et dont émanera le GRI (Groupe de Réflexion Interdisciplinaire) en 1983, dans le prolongement du "groupe des dix".

Le GRI animait des réunions autour de trois thèmes centraux : l’impact des technologies informationnelles, la question de l´évolution biologique, les concepts d’autonomie et de complexité. René Passet, Jean Pierre Changeux, André Bourguignon, Henri Atlan, Edgar Morin, Joël de Rosnay, Cornélius Castoriadis, Isabelle Stengers participaient entre autres à ces débats.

En 1985 le GRI publiait une lettre d’information mensuelle, la Lettre Science Culture du GRI. Elle se voulait un espace d’information critique sur les multiples interactions entre science et culture. Armand Petitjean, Ilya Prigogine, Basarab Nicolescu et bien d’autres y écrivaient. Bioéthique sociale, auto-organisation, théorie de l’autonomie, partage des richesses et des activités, systémique, sémantique générale, crise de la psychiatrie, systèmes politiques en étaient les principaux thèmes discutés.

En 1987, le GRI deviendra le GRIT (Groupe de Réflexions Inter et Transdisciplinaires), en janvier 1990 la Lettre Science Culture deviendra Transversales Science Culture, lettre bimestrielle qui se transformera en 2002 en revue trimestrielle avant de se convertir en lettre électronique avec le site de Transversales (1).

C’est en 1989 qu’il publiera son œuvre majeure, Changer d’ère, où il fait une synthèse de ses recherches.

"Nous sommes à ce tournant de l’histoire humaine où la technoscience asservit la culture aux impératifs de notre système industriel, marchand, militaire. Elle voue les privilégiés de l’Occident à l’accumulation sans fin de moyens de puissance et de jouissance, et condamne à travers le monde des masses croissantes d’exclus à la frustration, au chômage, à la misère."

"Après avoir analysé les interactions biologie-culture-technique, j’ai exploré des pistes de réflexion et d’action dans les domaines lés de l’économie, des comportements, de la démocratie et de l’éthique, et tenté de définir les conditions de réalisation du grand dessein auquel nous sommes conviés : sortir enfin de l’ère néolithique".

Malgré ses grandes qualités, ce livre ne rend pas entièrement justice à Jacques Robin qui avait le don de relier les hommes et les idées, véritable catalyseur constamment animé d’un esprit de curiosité et de recherche avec une justesse d’appréciation qui ne s’est jamais démentie, ouvert à des pensées qui pouvaient sembler plus radicales que les siennes (Castoriadis, Guattari).

Pour ma part, j’ai découvert Jacques Robin en l’an 2000 où il m’a apporté son soutien à l’occasion de la création d’EcoRev’, soutien qui ne s’est jamais démenti depuis et qui m’a été d’un grand secours à un moment où il n’était pas aussi bien vu qu’aujourd’hui de parler de révolution écologiste ! Nous nous sommes rapprochés encore pendant l’expérience avortée des "États généraux de l’écologie politique" (EGEP) et j’ai fini par rejoindre le GRIT fin 2001 où j’ai fait plus ample connaissance avec la théorie de l’information m’attachant à donner plus de rigueur à ses intuitions, notamment sur le concept d’information et sur le lien entre l’ère de l’information, de l’écologie et du développement humain, aboutissant en janvier 2006 à mon livre L’Écologie-politique à l’ère de l’information (2). J’ai écrit aussi, à son incitation, Le Monde de l’information qui devait paraître ce mois-ci, mais dont la parution a été différée sine die...

Il est difficile de témoigner de sa personnalité attachante qui a rassemblé tant d’amis autour de lui et qui nous manquera tant. Ce qui m’a le plus touché chez lui, en plus de son dynamisme et de son insatiable appétit de connaissances, c’est sa capacité d’accepter la critique et les opinions différentes des siennes, m’encourageant sans cesse à développer mes idées mêmes quand elles étaient en contradiction avec celles qu’il défendait. Ce que je lui dois le plus, c’est d’avoir compris en quoi la rupture de civilisation que nous connaissons trouvait son origine dans l’opposition de l’ère de l’information et de l’ère de l’énergie, systématisant les réflexions d’Henri Laborit (dans La Nouvelle Grille notamment). Son insistance sur la matérialité de l’information, matérialité paradoxale puisque l’information est immatérielle, m’a permis de comprendre surtout la raison profonde de la différence entre l’ère de l’énergie, où la cause est proportionnelle à l’effet, et l’ère de l’information où l’on perd toute proportionnalité entre travail et production, où les processus sont non linéaires et reproductibles, où le travail devient précaire et flexible, où la coopération des savoirs remplace la concurrence de tous contre tous...

Il venait tout juste de publier L’Urgence de la métamorphose, co-écrit avec Laurence Baranski (3), livre destiné au grand public et dont il devait tout juste commencer à faire la promotion...

(1) http://www.grit-transversales.org
(2) Editions è®e, 2006
(3) Des idées et des hommes, 2007


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