Editorial

lundi 23 mars 2009
par  EcoRev’
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Relancer la croissance, coûte que coûte. Malgré les beaux discours, les pompiers pyromanes qui tentent aujourd’hui d’éteindre les foyers allumés dans l’ordre économique et financier ne se sont toujours pas décidés à braquer leurs lances sur l’incendie écologique. Les études s’accumulent pourtant pour démontrer que le marasme actuel ne sera rien en regard du coût des dégâts infligés à la planète. Les estimations de Nicholas Stern sur le coût du changement climatique sont sans cesse réévaluées. Peut-on attendre des suites à l’électrochoc provoqué par le rapport de l’économiste britannique ? Ni la fonte spectaculaire du pôle Nord, ni les images choc des ours polaires nageant désespérément à la recherche d’un bout de banquise, ni la menace d’engloutissement de certaines îles du Pacifique, ni même les rapports alarmants du GIEC n’étaient parvenus à un tel exploit : faire du changement climatique un sujet suffisamment "important" pour mériter la une des journaux économiques. En donnant un prix à la catastrophe écologique qui nous guette, Stern semblait avoir touché la corde sensible des dirigeants de ce monde. Face à leur manque d’intérêt pour l’érosion de la biodiversité, l’économiste indien Pavan Sukhdev a de son côté été chargé par l’ONU d’évaluer le coût de la destruction des écosystèmes.

Tout ceci révèle à quel point nos sociétés modernes semblent obsédées par les évaluations chiffrées. Écologistes compris, car il faut parfois parler la même langue… Arguments suprêmes, arbitres des débats d’idées, les indicateurs revêtent pour la plupart d’entre nous les qualités les plus précieuses héritées des Lumières : objectivité, rationalité, scientificité. Jusqu’à devenir parfois des arguments suprêmes, les arbitres définitifs des débats d’idées et des choix politiques… quitte parfois à court-circuiter le débat démocratique.

C’est donc dans ce monde de statistiques et d’indicateurs que ce nouveau numéro d’EcoRev’ nous invite à plonger. Un monde où le chiffre se révèle un outil de décision, mais aussi de pouvoir et de domination ; un monde baigné de conventions, et dans lequel les conflits idéologiques et les rapports de force sont bien souvent au rendez-vous, à mille lieues de l’idéal d’objectivité et de scientificité susmentionné. C’est notamment le constat que dressent Pierre Delorme et Anita Rozenholc en introduction de ce dossier.

Dans cet univers de chiffres, une certaine science économique a su jusqu’à présent se tailler la part du lion. Une place sans doute exagérée, qui lui a permis pendant près d’un demi-siècle de faire du PIB le thermomètre incontesté de l’état de santé de nos sociétés. Mais, face à la crise écologique et sociale, cet indicateur a aujourd’hui du plomb dans l’aile. De plus en plus critiqué, il fait l’objet de nombreuses tentatives d’ajustements – c’est ce que nous explique en particulier Jean Gadrey. Mais Julien Milanesi nous rappelle également que, face à la crise écologique, les efforts de monétarisation de la nature présentent bien des limites. C’est pour cette raison que de nombreux indicateurs non monétaires ont progressivement émergé au cours des dernières décennies, entraînant eux aussi de multiple débats

Dans le domaine de l’environnement, l’empreinte écologique a par exemple connu un succès retentissant – succès dont cet indicateur est aujourd’hui pour partie victime, comme nous l’explique Aurélien Boutaud. Mais c’est sans doute dans le domaine de la mesure du bienêtre des sociétés que les débats ont été les plus vigoureux. Florence Jany-Catrice nous dresse un panorama des expériences menées en la matière. Elle nous montre comment ces indicateurs alternatifs de bien-être ou de santé sociale, aussi stimulants soient-ils, butent aujourd’hui sur une question de légitimité populaire. Car après tout, qui est aujourd’hui mieux placé pour décider de leur bien-être que les citoyens eux-mêmes ? C’est précisément cette appropriation des indicateurs par les citoyens que Bertrand Zuindeau et Jean-Christophe Lipovac nous racontent, en nous rapportant l’expérience menée dans une ville du Nord-Pas-de-Calais où la société civile a été invitée à se prononcer sur le contenu des indicateurs qui serviront désormais à mesurer son bien-être.

Alors bien sûr, au final cette course aux indicateurs ne manquera pas d’en faire sourire certains. Car la mesure du bonheur semble une chose bien illusoire. Pour terminer ce numéro, Luke Haywood fait état des nombreuses recherches actuellement menées sur l’évaluation subjective du bonheur et se demande en particulier si, à l’heure de la crise écologique et économique, ces études pourraient permettre d’éclairer les processus de décision afin de faire émerger des politiques publiques peut-être moins matérialistes… et donc moins prédatrices de ressources.

Mais le lecteur d’EcoRev’ ne sera guère surpris de constater que, même dans le domaine du bonheur, apparemment peu enclin à la quantification, la tentation des indicateurs est encore grande. Comme quoi… on n’échappe décidément pas si facilement à la fascination du chiffre !


France Comte-Segrestaa nous a quittés le 7 novembre 2008. Elle avait l’été dernier contribué à notre dossier "Féminisme et écologie", faisant l’effort malgré la souffrance de répondre à nos questions. Son parcours militant, d’une grande richesse, a contribué à éclairer les liens entre ces deux engagements qui furent les siens.


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