Le piège de l’islamophobie

vendredi 9 janvier 2015
par  Jean Zin
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Dans un contexte politique complexe, il nous semble important de ne pas perdre de vue qu’il s’agit avant tout de ne pas faire le lit de « la peste émotionnelle » mais plutôt de « revenir à des politiques concrètes et une véritable réduction des injustices ou inégalités en s’adaptant aux transformations en cours » comme nous y invite Jean Zin dans son dernier texte, également en ligne sur son blog : http://jeanzin.fr/

Évidemment, malgré les appels à ne pas faire d’amalgame entre terrorisme et musulmans, cela ne fait pas un pli, on sait à qui va profiter le crime dans une Europe où l’islamophobie est à son comble, notamment en France avec le succès des Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq et la montée du Front National. On le voit avec les crétins qui accusent immédiatement le Coran, rien que ça, d’être le véritable coupable de la tuerie ! Ce ne sont plus des caricatures cette fois mais un livre qui serait maléfique. Au moins, il n’y a pas à s’embêter avec des causes plus concrètes et complexes, le simplisme est bien plus satisfaisant pour l’esprit et pour protéger les si gentils chrétiens que nous sommes, pleins d’amour et d’ouverture à l’autre, contrairement à ces chiens de musulmans. Il serait bien justifié de massacrer ces barbares, au moins de les renvoyer « chez eux » sinon les parquer dans des camps.

C’est, bien sûr, l’histoire de la paille et la poutre dont Norbert Elias précise le mécanisme dans « Logiques de l’exclusion » par le fait qu’on s’identifie aux meilleurs de notre camp alors qu’on identifie les autres à leurs pires représentants (délinquants). Je suis toujours très surpris de devoir rappeler ce mécanisme et qu’il ne soit pas plus connu et admis. C’est qu’il dérange trop notre narcissisme et les discours obligés à la gloire du pays et de notre haute civilisation (nos valeurs humanistes comme si les autres n’en avaient pas !). Notre histoire n’est pourtant pas dépourvue de massacres à grande échelle (notamment colonialistes) et on a beau jeu de prétendre que la religion chrétienne ne serait pas guerrière, contrairement au Coran qui encourage effectivement le combat pour sa foi, alors que c’est quand même la guerre qui a converti Constantin (« In hoc signo vinces ») et donc tout l’Empire au christianisme. De plus, l’Europe chrétienne a été sans doute la région du monde qui a généré le plus de guerres et colonisé le plus de territoires. Croisades et inquisition font certainement partie de notre passé mais on ne peut accuser là-dessus les musulmans que d’un certain retard sur nous, non d’une différence d’essence. Les plus chrétiens aujourd’hui, sont les États-Unis où l’on ne peut occuper certains postes officiels si l’on n’est pas croyant, puissance armée jusqu’aux dents qui est si peu pacifique que l’islamisme s’est en grande partie constitué en réaction.

Certes, le message d’amour de l’évangile semble y contredire (mais il y a dans l’ancien testament des appels au massacre, à « passer par l’anathème »), de même que l’idéal communiste était en contradiction avec le socialisme réel, mais ce qui compte, c’est bien le résultat Dans « Le Prince », Machiavel souligne d’ailleurs la nécessité pour une religion d’utiliser la violence  : « Tous les prophètes armés sont vainqueurs, tandis que les prophètes désarmés courent à leur perte ». Que le message se veuille de non-violence ne change rien à l’affaire (la non-violence entre nous étant parfaitement compatible avec la violence envers les autres). La conversion à l’Islam des populations chrétiennes du Moyen-Orient doit d’ailleurs beaucoup à la violence des querelles byzantines sur la vraie nature du Christ où les iconoclastes poursuivaient les adorateurs des images un jour pour se retourner contre les iconoclastes à l’occasion d’un changement de mode et de pouvoir, etc. En tout cas, jusqu’à la Révolution Française, il n’y a pratiquement pas de religion séparée du politique (sinon les Juifs une fois dispersés). Les habitants d’un pays ont la religion de leur prince et même les hérésies naissent sur des revendications politiques (fiscales souvent) et dégénèrent en conflit armé.

Dans notre exercice d’auto-admiration, il est assez étonnant qu’on se demande s’il serait possible d’avoir un Islam des lumières alors qu’il a existé bien avant le nôtre avec de grands intellectuels, savants et philosophes, certes il y a longtemps. Le déclin de la civilisation musulmane à partir du XVIIè déclin est d’ailleurs l’origine lointaine du salafisme. Cette lecture qui se veut littérale du Coran est cependant restée marginale car impraticable produisant trop de contradictions. Impossible d’éliminer l’interprétation d’un texte, la part subjective, intérieure et liée au contexte, la part de la métaphore, de l’analogie, du symbolique. Le succès du fondamentalisme musulman est très récent, loin d’être l’Islam de toujours. Une de ses sources n’est autre que le pétrole et le financement de ces mouvements par l’Arabie saoudite qui n’était pas la partie la plus éclairée des pays musulmans. Ce n’est malgré tout qu’à partir des années 1980 que l’islamisme va prendre de l’ampleur et surtout après l’écroulement de l’URSS, prenant la place laissée vide du communisme pour fédérer les mouvements révolutionnaires. La guerre du chrétien fondamentaliste Bush contre l’Irak pour se venger du 11 septembre n’a fait que donner plus d’ampleur au mouvement en fournissant des troupes à l’islamisme. Avec la tentative, un peu ridicule, de constitution d’un nouveau califat, on est sans doute au sommet de la vague qui devrait refluer ensuite de par l’exercice même du pouvoir et ses inévitables déceptions, permettant, espérons-le, aux Musulmans de dépasser les guerres de religion, notamment entre sunnites et chiites, comme nous avons dû nous y résoudre entre catholiques et protestants après tant d’horreurs.

Tout cela non pour défendre la religion musulmane, toutes les religions et grandes idéologies sont des calamités, manifestant toute l’étendue de la connerie humaine et l’Islam n’y échappe certes pas, il y a incontestablement des horreurs pour nos yeux d’aujourd’hui dans le Coran. C’est juste pour tenter de contrer la partialité de jugements à l’emporte-pièce et les inévitables amalgames qui fleurissent déjà, en attendant la trop prévisible récupération par l’extrême-droite. Il ne faudrait pas condamner toute une civilisation à l’aune de quelques terroristes isolés. Je sais hélas que c’est désespéré dans l’ambiance actuelle de montée de l’islamophobie et de la xénophobie, la peste émotionnelle est inaccessible à la raison. Il ne s’agit pas non plus de prétendre qu’il n’y aurait pas de menace islamiste alors qu’on en a la démonstration sanglante - mais dont on ne peut rendre responsables tous les musulmans, pas plus qu’on ne pouvait rendre tous les gauchistes complices de la stupidité d’Action directe ou autres Brigades rouges qui se prenaient aussi pour des héros. Il ne s’agit pas de nier enfin la terreur de l’islamo-fascisme, même si l’Europe l’a largement devancée, attaquant nos libertés les plus précieuses et voulant restaurer la subordination des femmes. Il n’y a pas à transiger là-dessus mais ici, comme après la crise de 1929, c’est un tout autre fascisme qui nous menace, et qui justement se nourrit du rejet des immigrés, avec les mêmes aspirations à une communauté nationale épurée, notamment de tous les musulmans. On est coincé dans un piège. Il ne faut pas se fier à l’apparent unanimisme du moment. Il se trouve comme cela dans l’histoire des moments où les événements se cumulent et nous précipitent vers la catastrophe par les tentatives même de l’éviter. La situation me semble donc très mal engagée malgré ou à cause de tous les beaux discours. Il est très difficile de sortir de ces engrenages où c’est au nom du Bien comme toujours qu’on fait les pires saloperies.

Car notre monde est détestable sur de nombreux plans, il n’y a rien de plus normal que de vouloir le changer. Cela ne veut pas dire qu’on en aurait les moyens et le XXème siècle a montré le caractère totalitaire de la prétention de conformer la société à une idéologie, fût-elle soi-disant la plus démocratique et bien intentionnée qui soit. Dans nos sociétés pluralistes, la volonté d’une société parfaite mène aux génocides. Seulement, après avoir dominé la plus grande partie du monde, la disparition du communisme a donné lieu à un retour de la religion et à la conversion à l’islamisme des mouvements révolutionnaires dans les pays musulmans. Cela témoigne de la dimension religieuse de l’utopie communiste, malgré son athéisme déclaré, mais aussi de l’impératif du besoin religieux. Pas si facile de s’en passer. Avec son exigence d’unité, devant l’éclatement des structures traditionnelles et l’émiettement des cités modernes, l’Islam n’était pas mal placé pour devenir la religion des exclus du progrès, de la consommation et de la richesse pétrolière. Mais nous faudra-t-il toujours des religions ? toujours vouloir l’absolu pour admirer notre propre audace ? Il y aura donc toujours des têtes brûlés qui se prennent pour des héros, accusant les autres de l’état lamentable du monde qu’ils ne font qu’empirer en étant prêts à massacrer ceux qu’ils considèrent comme le mal en personne : que ce soient des blasphémateurs aux yeux des islamistes ou les musulmans aux yeux des nationalistes. Ce qu’on sait, c’est qu’il n’y a rien de bon à attendre ni des uns, ni des autres mais qu’on se trouve sous leurs feux croisés. Chacun ne s’étripe que pour de faux dieux, pour être au-dessus de sa pauvre existence et se croire merveilleux mais l’intensité de la confrontation est bien liée à la crise et un état de guerre.

Pourrons-nous échapper à cette folie qui nous a servi de politique depuis la Révolution pour revenir à des politiques concrètes et une véritable réduction des injustices ou inégalités en s’adaptant aux transformations en cours ? Ce n’est pas qu’on devrait se résoudre à un réformisme mou. On a besoin de radicalité quand la situation l’exige, mais pas de promettre la lune, changer les hommes, transformer le monde à notre convenance. L’enfer est vraiment pavé de bonnes intentions et vouloir éliminer la barbarie justifie d’y sombrer soi-même. Il est probable qu’il y aura encore longtemps des terroristes narcissiques et des justiciers auto-déclarés, tant qu’il y aura des jeunes crétins persuadés de détenir la vérité, habillés selon l’idéologie du moment et sans rien changer à la société sinon d’y faire monter un peu plus la tension pour un temps, renforcer l’ordre établi et sa police. Construire une alternative est une autre paire de manche, bien moins héroïque. En tout cas, il est certain que la période est agitée, des guerres sont en cours, ce n’est pas qu’une question religieuse, loin de là et notre avenir s’assombrit encore un peu plus, sans qu’on puisse voir, au milieu de la confusion qui règne, comment s’en sortir encore.