Le changement climatique va-t-il tout changer ?

Quelques réflexions sur un best-seller
lundi 15 février 2016
par  Arno Münster
popularité : 31%

Publié en mars 2015, par les éditions Actes Sud, le livre monumental de Naomi Klein, consacré au changement climatique [1] avait dès sa conception vocation à devenir un bestseller des écologistes puisque le livre est paru en traduction française (faite par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvi) exactement 9 mois avant la grande Conférence des Nations Unis consacrée au Climat (COP 21), organisée au Bourget, du 30 novembre au 11 décembre 2015. Son succès préprogrammé était fondé sur le pari qu’un livre comme celui-ci focalisé sur la crise du climat, ses effets et ses perspectives, devait absolument attirer l’attention non seulement de tous les milieux écologiques, associatifs, altermondialistes et tous ceux qui se sont depuis longtemps engagés dans les divers mouvements de la justice climatique, mais aussi celle des hommes politiques et des grands décideurs économiques et politiques. Pari réussi, car les chiffres de vente record du livre de la journaliste canadienne, chroniqueuse, affiliée au New York Times, au Guardian et à The Nation, et déjà auteure de deux autres best-sellers (No Logo, la Tyrannie des marques (2001) et La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre (2008)), le confirment.

Or ce qui triomphe ainsi sur marché des libraires, c’est, comme Naomi Klein l’avoue elle-même, dans son livre, sur les pages « Remerciements », en réalité le produit du travail acharné d’un collectif, c’est-à-dire de plusieurs douzaines de collaborateurs, de chercheurs et d’analystes que l’auteur avait rassemblé autour d’elle, en enquêtant et en examinant pendant cinq ans des milliers de documents, des rapports scientifiques et des statistiques qui ont fourni la matière première de cette étude à tous égards monumentale et exceptionnelle qui a été publiée à New York, chez « Simon & Schuster », en 2014, avant d’être traduite en plusieurs langues. Il s’agit bien entendu de donner aussi, avec ce livre, « le coup de grâce » aux climato-sceptiques qui, en dépit de tous les événements intervenus ces dernières années qui confirment plutôt les thèses et hypothèses de Naomi Klein sur le climat, continuent à nier l’urgence et la nécessité de prendre enfin à bras le corps, ce problème brûlant de la catastrophe climatique, comme résultat constant et toujours plus dangereux des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans toutes les parties du monde -, le résultat, comme ne cesse de le souligner l’auteur, une fervente militante de l’altermondialisme et du mouvement de la justice climatique, de l’extractivisme effréné qui, s’il continue à ce rythme, contribuera à coup sûr à empester l’atmosphère du globe par les émissions de gaz à effet de serre (GES), rendant l’air, déjà irrespirable dans la majeure partie des méga-cités du monde (Pékin, Shanghai, Tokyo, Sao Paulo, Londres, Paris, etc .) et produisant des concentrations de CO2 à tel point que le réchauffement climatique pourrait bien, si rien n’est fait pour freiner et pour l’endiguer, jusqu’à la fin de notre siècle, dépasser le seuil critique fixé à 2° C, pour atteindre, probablement, les 6° à 7°C. Les conséquences (sécheresses, inondations, phénomènes climatiques extrêmes (tempêtes, ouragans, etc.) seraient si dramatiques et catastrophiques que la survie d’une grande partie des habitants de notre globe serait réellement en danger. « Décarboniser » et « réduire au maximum les émissions GES », avant que ce soit trop tard, ce devraient donc être les mots d’ordre de la mobilisation mondiale revendiquée par l’auteur contre le réchauffement climatique et contre l’extractivisme.

En mettant en évidence comment le fondamentalisme marchand contribue au réchauffement planétaire [2], Naomi Klein nous rappelle à ce propos à juste titre que « les trois piliers de l’ère néo-libérale (privatisation du secteur public, déréglementation des marchés et allègement du fardeau fiscal des entreprises, financé par la réduction des dépenses publiques) sont incompatibles avec une bonne partie des mesures à prendre pour ramener les émissions à des niveaux acceptables. Ces piliers soutiennent le mur idéologique qui, depuis des années, empêche le déploiement de solutions sérieuses pour endiguer le déséquilibre climatique. » [3] Par conséquent, combattre le réchauffement climatique signifie combattre, sur tous les fronts, cette logique du capitalisme néo-libéral.

L’étude historique présentée par Naomi Klein, nous rappelant que les débuts du mouvement pour la justice climatique remontent à l’année 1988, l’année de la tenue, à Toronto, d’une « Conférence mondiale sur l’atmosphère en évolution », réunissant des centaines de scientifiques et de responsables politiques, nous révèle aussi les quelques modestes « progrès » réalisés pendant les trois dernières décennies précédentes, notamment en matière de sensibilisation de l’opinion publique et du monde politique, à propos de la question du réchauffement planétaire, en commençant par le Sommet de la Terre, organisé à Rio de Janeiro, en 1992 (signature du CNUCC !), suivi par le Protocole de Kyoto (en 1997), comprenant pour la première fois l’indication des premiers objectifs contraignants de réduction des émissions de GES (qui n’ont cependant pas du tout été respectés par les pays concernés.) Or, ces « succès relatifs » ont bel et bien - et Naomi Klein en est bien consciente - contrebalancé par les échecs tragiques suivants, comme p.ex. celle de la Conférence de Copenhague sur le climat (en décembre 2009), qui n’a abouti qu’à des déclarations de principe des chefs d’État et des gouvernements réunis, se contentant de confirmer seulement, avec des formules assez vagues, leur « bonne volonté » de réduire les émissions CO2, sans qu’un accord contraignant ait été décidé et signé. (Les plus grands pollueurs, comme les États-Unis et la Chine y avaient fait barrage.) Depuis, tous les espoirs se sont en effet concentré sur la Conférence de Paris, la COP 21 (de décembre 2015), qui s’est en effet achevée par la signature, par les 195 États représentés, d’une Convention-cadre sur les changements climatiques qui constitue en effet une avancée considérable en comparaison avec les résultats des conférences précédentes (notamment celle de Copenhague), dans la mesure où les participants s’y engagent, déjà dans la préambule de ce contrat, à « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2° C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 ° C. » Pourtant, rien ne nous invite à un optimisme exagéré, car le danger est réel qu’une fois encore les « engagements moraux » pris par les chefs d’États et de gouvernements des pays membres de l’organisation des Nations Unies ne soient pas effectivement suivis d’actions réelles significatives dans le domaine de la réduction des émissions GES. (Pour la circonstance, « l’ironie de l’histoire » a voulu que le jour même de l’ouverture solennelle de la COP 21 à Paris-Le Bourget, le 30 novembre 2015, la ville de Pékin, avec ses 22 millions d’habitants, soit plongée dans un immense nuage de pollution, rendant la respiration de l’air insupportable pour la grande majorité de la population de la capitale chinoise.) Or, il s’agissait, avec la COP 21, en réalité, pourrait-on dire, de l’ultime occasion pour prendre enfin des mesures réelles et efficaces, afin d’éviter la grande catastrophe climatique qui menace la population et l’écosphère du monde, si l’engagement ferme n’est pas enfin pris par les États-pollueurs de ne pas dépasser la limite supérieure de 2° C , jusqu’à la fin du siècle (2 100). En s’engageant de ne pas dépasser une augmentation de la température du globe de 1,5 °C, les chefs d’États réunis au Bourget ont en effet fait un bon pas vers la bonne direction mais qui doit impérativement encore être complété par toute une série de mesures concrètes.

Un tel engagement implique aussi une sérieuse mise-en-cause de la croissance économique. Autrement dit, « les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays riches devront mettre en œuvre des stratégies radicales et immédiates de décroissance », comme le soulignent, entre autres, dans leur rapport, Anderson et Bows-Larkin, deux chercheurs américains cités par Naomi Klein. [4] Or, les partisans du néo-libéralisme et de la logique du libre-échange refusent obstinément d’adhérer à cette logique, pensant, comme le souligne Klein, qu’ « un bouleversement catastrophique du climat de la planète est plus facile à accepter que la perspective de rompre avec la logique fondamentale du capitalisme ». Et si jamais cette vue quelque peu « trop facile » des choses, caractéristique pour l’attitude des « climato-sceptiques », l’emporte (et le risque est grand), nous irons, dans les trois décennies qui viennent, tout droit contre le mur, en sacrifiant une belle partie de l’humanité à la perversité d’une politique extractive et polluante qui, avec une augmentation de la température du globe supérieure à 3 ° C (de 3°C à 6°C), se soldera très probablement par une augmentation du niveau de la mer jusqu’à trois mètres (en raison de la refonte de la calotte arctique) , par la disparition - du fait d’inondations - d’États entiers, en Asie (comme p.ex. le Bangladesh) et de la plupart des États insulaires de l’Océan pacifique. Or, l’identification - trop facilement faite - de la décroissance avec le chômage, la pénurie, la désindustrialisation, « l’ascétisme » et la baisse du niveau de vie, causée par une réduction très forte de la production industrielle, s’avère ici comme une arme dangereuse et, malheureusement, encore assez efficace, toujours dirigée contre la décroissance et le « mouvement des décroissants » (Cf. Paul Ariès, Serge Latouche, André Gorz, etc.), c’est-à-dire comme une « arme » qui est fréquemment utilisée pour freiner sinon pour « bloquer » la progression dans les esprits contemporains de cette pensée, de cette mouvance, en favorisant la poursuite d’une politique de la croissance dont les conséquences seront graves sinon catastrophiques pour l’avenir et la survie des générations futures.

Or, le mérite du livre de Naomi Klein est, entre autres, qu’il met bien en évidence le piège qui nous est ainsi tenu par l’éco-capitalisme de l’avenir, avec son habilité de contourner cette confrontation avec la logique productiviste du capitalisme néo-libéral, en soulignant que « depuis quelques années, de nombreux promoteurs du capitalisme vert tentent de minimiser l’antagonisme entre logique du marché et limites écologiques, en claironnant les merveilles de l’écotechnologie ou du découplage des dommages à l’environnement et de l’activité économique. Ils dépeignent ainsi un avenir assez similaire au présent, mais où l’énergie provient des sources renouvelables et où gadgets variés et autre véhicules sont devenus à ce point éco-énergétiques qu’il ne nous reste plus qu’à consommer sans nous préoccuper des impacts sur l’environnement. » [5] Or, qu’on ne se fasse pas trop d’illusions ! Si les pays riches ne commencent pas à réduire substantiellement leurs émissions [C02], dès maintenant, si les sociétés des pays hautement industrialisés et développés ne commencent pas, immédiatement, à changer leurs habitudes de consommation et à réduire, substantiellement, le consumérisme, comme le préconise, entre autres, André Gorz, et s’ils continuent à perdre du temps en attendant des « miracles » des « technologies prodigieuses » - il sera bien trop tard !

Comme le note à juste titre Naomi Klein, « les climato-sceptiques se plaisent à répéter que les environnementalistes souhaitent ramener l’humanité à l’âge de pierre. En vérité, pour respecter les limites écologiques, il nous faudrait plutôt revenir à un mode de vie comparable à celui qui avait cours dans les années 1970, avant l’explosion de la consommation amorcée dans les années 1950. » [6] (Et cela ne signifierait absolument pas qu’on devrait s’imposer de véritables privations.)Autrement dit : si le mot d’ordre « produire moins mais mieux » (André Gorz) était rationnellement appliqué et mis en pratique, par exemple dans le cadre d’une planification écologique, mise en œuvre par un gouvernement sensible aux revendications écologiques et éco-socialistes, on pourrait bien tenter de baisser le niveau de la surproduction actuelle, causée et stimulée constamment par la loi capitaliste de la concurrence, à un niveau plus « raisonnable », mais la pression des multinationales et des sociétés engagées dans la poursuite de la course à la croissance sur les gouvernants est telle qu’ une victoire de la raison écologique sur la raison économique (capitaliste) est très peu probable. Or, force est de constater que le système du capitalisme néolibéral mondialisé et les valeurs et principes sur lesquels il est fondé (croissance, accumulation de profits, concurrence, exploitation des ressources humaines et naturelles...) empêche bien ce changement de logique, cette sortie et cette rupture avec le système, si bien que les gouvernements des pays concernés (en Europe et ailleurs) n’ont apparemment ni la capacité réelle ni la volonté politique de s’en émanciper, en effectuant dès maintenant ce virage écologique. Il faudrait donc que cela soit donc décidé et imposé par une sorte de « gouvernance mondiale ». Autrement, il ne resterait donc qu’à craindre que lorsque les gouvernements du monde décideront peut-être un jour de l’effectuer quand même « un tout petit peu », face aux menaces de la très grande catastrophe climatique, causée par les émissions GES, il sera bien trop tard...

Or il est évident que la mise en œuvre d’une véritable politique énergétique écologique du futur, en rupture avec la logique consumériste et les dogmes de l’idéologie néolibérale dominante, exige, comme le souligne Naomi Klein, « une planification à long terme, une réglementation stricte de l’activité économique, une fiscalité plus lourde pour les plus aisés, des dépenses publiques élevées et, dans bien des cas, la renationalisation de sociétés privatisées en vue de rendre aux collectivités le pouvoir de procéder aux changements qu’elles jugent opportun. En résumé, pour éviter que la pollution ne transforme à jamais notre monde, il faut commencer par transformer du tout au tout notre façon de penser l’économie ». [7]

C’est donc dans cette perspective d’une économie solidaire de la décroissance, si possible gérée, collectivement, par les citoyens et les travailleurs, dans le cadre de l’autogestion généralisée, qu’il faudrait envisager les changements et transformations écologiques et sociales qui s’imposent. [8]

Naomi Klein nous cite à ce propos un bel exemple : c’est le 22 septembre 2013 que la population de Hambourg, la deuxième ville d’Allemagne, a décidé par la voie d’un référendum à 50,9 % de confier à leur municipalité la gestion de leurs réseaux d’électricité de gaz et de chauffage, en défiant ainsi une vague de privatisations survenue une décennie auparavant. Cela a permis dans les faits la communalisation de la gestion énergétique de cette ville de 2 millions d’habitants, possédant après celui d’Amsterdam le plus grand port situé sur la mer du Nord. Mais on pourrait aussi citer d’autres exemples, par exemple le cas de la ville de Boulder, dans l’État du Colorado, aux États-Unis, dont les habitants ont décidé, au milieu des années 2000, collectivement, de remplacer le charbon par des énergies renouvelables, tout en prenant eux-mêmes le contrôle des énergies, ou bien celui de la ville de Sacramento, en Californie, dont les habitants se sont fixés l’objectif ambitieux de réduire les émissions de GES de 90% d’ici le milieu du siècle. [9] On ne peut qu’espérer que l’extension voir la généralisation de telles initiatives citoyennes écologistes produise l’effet souhaité, malgré la résistance du milieu des affaires et des multinationales tirant d’énormes profits de l’extraction et de la carbonisation ; car il y a « feu dans la demeure » ! (Or si, selon le dernier rapport de la GIEC, d’ici à la fin du siècle, on veut stabiliser l’augmentation du globe à + 2° C, les émissions à effets de serre (GES) devraient être réduites de 70%. L’Allemagne de Madame Merkel, qui s’est placée avec sa politique énergétique en tête des pays industrialisés, par des investissements dans les énergies renouvelables, s’est engagé à réduire les GES de 40% jusqu’en 2020. Mais les autres pays hautement industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord n’ont pas suivi cet exemple.) Oui, il y a « feu dans la demeure » ; car des phénomènes climatiques extrêmes qui se sont produits ces dernières années dans plusieurs continents du monde, y compris en Europe, comme par exemple les inondations survenues au Royaume Uni, au cours de l’hiver 2013-2014 (au cours desquelles des milliers de maisons et d’appartements ont été inondés, et ce phénomène s’est reproduit, dans le Nord de l’Angleterre, fin décembre 2015 !), ont été la conséquence directe du réchauffement climatique qui a provoqué, entres autres, une augmentation de la température moyenne de la Méditerranée, entre 2009 et 2015, de 1° C, qui est à l’origine des pluies torrentielles extrêmes qui sont tombées en octobre 2015 sur les villes et villages de la Côte d’Azur.

Or, comme nous le rappelle N. Klein, les phénomènes climatiques extrêmes se sont quintuplés, dans la période 2000 à 2015, par rapport aux années 1970. « Dans les années 1970, on a rapporté 660 catastrophes de ce type dans le monde, dont des sécheresses, des inondations, des records de température, des feux de forêt et des tempêtes. Dans les années 2000, on a dénombré 3322 soit cinq fois plus » [10]. Il ne fait aucun doute que la vraie cause de cette augmentation vertigineuse des canicules, des ouragans, des typhons, des sécheresses et des inondations - des Philippines (Cf. le typhon de Haiyan) jusqu’en Grande-Bretagne - est le dérèglement climatique dû à l’augmentation des GES. L’année 2011 détenait le record mondial des sinistres dont le coût total s’élevait à 380 milliards de dollars. Mais le pire est encore à venir, car selon toutes les probabilités et estimations, les phénomènes climatiques extrêmes se multiplieront et s’aggraveront encore davantage, en fonction de l’augmentation des GES. (Par exemple, la Chine envisage-t-elle, selon certaines rumeurs, la construction supplémentaire d’une centaine de centrales au charbon, d’ici jusqu’à l’an 2030, ce qui provoquerait la plus grande catastrophe de pollution atmosphérique, non seulement pour ce pays mais pour toute l’humanité.)

Or pour empêcher une augmentation encore plus importante de la température de la terre et de celle de la mer qui provoquerait aussi des sécheresses, avec des conséquences catastrophiques pour la population de plusieurs États africains, il faudrait non seulement réduire de manière drastique les émissions GES, mais il faudrait aussi maintenir sous terre les gisements d’énergie fossiles existants (qui se sont encore multipliés, dans la dernière décennie), en cessant de les exploiter. Mais, vu qu’il s’agit-là plutôt d’énergies beaucoup moins chères que les énergies renouvelables, obtenues par les éoliennes ou par le photo-voltaïque et vu que cela constitue aussi la principale richesse de revenus par la vente du pétrole de pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes du Golfe Persique, du Venezuela ou de l’Algérie, il semble peu probable que les pays et principaux détenteurs de ces gisements d’énergie fossile fassent cette concession importante aux écologistes.

Cette situation très grave nécessite donc bien - et il y a urgence - la mise en place d’une double stratégie comportant a) la constitution de fonds importants destinés à des mesures de protection et de prévention, notamment face aux sécheresses, aux tempêtes, cyclone et ouragans à venir et b) un plan rigoureux de réduction des GES. Les propositions faites par Naomi Klein pour le financement de ces mesures d’urgence, à savoir : 1) Création d’une taxe pour les transactions financières, 2) L’élimination des paradis fiscaux, 3) La réduction du budget militaire de 25%, 4) création d’une taxe de 50 dollars par tonne métrique de CO2 rejeté, dans les pays industrialisés (ce qui permettrait de recueillir quelques 400 millions de dollars par an.) et 5) L’élimination progressive des subsides à l’exploitation pétrolière [11] - sont tout à fait pertinentes et raisonnables. Si jamais les gouvernements et chefs d’États réunis à la COP21 de Paris l’ avaient acceptées, elles permettraient de lutter efficacement contre le réchauffement climatique et ses effets pervers. Une seule des mesures proposées est discutable. La taxation de 1% sur la fortune des milliardaires. Il s’agit là d’une proposition des Nations Unies, mais d’une proposition qui à notre avis est bien trop modeste : Pour être juste, cette taxation devrait bien s’élever à 30% et/ou plus, ce qui permettrait de recueillir 1 200 milliards de dollars par an, au lieu des 46 milliards prévus. (Or, le président américain Roosevelt avait bien taxé, en 1942, la fortune des millionnaires et des milliardaires aux États-Unis jusqu’à 90 %, pour financer l’entrée en guerre de son pays contre l’Allemagne et le Japon.)

Naomi Klein espère quand même pouvoir réunir, par ces mesures combinées, un fond de 200 000 milliards de dollars ; mais c’était bien trop optimiste, car c’était sans compter avec les grandes hésitations et tergiversations des gouvernements de la planète qui ne sont guère disposés à chercher de l’argent pour instaurer des mesures climatiques équitables, et qui ne sont pas disposés non plus à appliquer avec conséquence le principe « pollueur payeur ». Finalement - et c’est déjà un petit succès - les 195 États réunis à la COP 21 de Paris sont tombés d’accord pour réunir la somme de 100 milliards de dollars par an d’aide anti-pollution destinée aux pays du tiers-monde. En outre, Naomi Klein a tout à fait raison de nous rappeler, en se référant aux recherches respectives de Marc Z. Jacobson (de l’université de Stanford), qu’aujourd’hui « une transition complète, partout dans le monde, vers les énergies renouvelables (éolienne hydraulique et solaire) est techniquement et économiquement tout à fait réalisable d’ici 2030 ». [12] Ce qui signifie clairement qu’une diminution des émissions GES ne nécessiterait plus la construction d’autres centrales nucléaires. C’est probablement en pleine connaissance de cela que le gouvernement allemand de Madame Merkel a décidé, après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, la fermeture de toutes ses centrales nucléaires d’ici 2030, en optant simultanément pour l’investissement massif dans le photo-voltaïque, dans la construction d’éoliennes et d’autres sources énergétiques non polluantes renouvelables. Mais le prix qui a été payé pour ce changement important dans la politique énergétique allemande est également lourd : la grande dépendance des centrales de charbon (substituant les centrales nucléaires) qui sont les principaux responsables du fait (qu’en conséquence de cet abandon du nucléaire), le niveau des GES n’a pas réellement baissé, en Allemagne, dans la période 2011-2015, tandis que - problème supplémentaire - le développement de l’énergie produite par le photovoltaïque et les éoliennes est freiné désormais et handicapé par l’absence d’un niveau suffisant de lignes à haute tension dont la construction est très lente et très coûteuse.

Cela dit, les réacteurs nucléaires, actuellement en service, produisent, comme le souligne Naomi Klein, environ 12 % de l’électricité consommée dans le monde, mais une bonne partie d’entre eux sont anciens et obsolètes. Dans une perspective climatique, il serait sans aucun doute préférable que les gouvernements cessent de recourir à des sources d’énergie à haut risque comme le nucléaire, tout en accordant la priorité à la diminution de la consommation de combustibles fossiles (...), si l’on souhaite éviter une réchauffement de la planète de 4 à 6 ° C . Une telle politique serait compatible avec un moratoire sur la construction de toute nouvelle installation nucléaire et un déclassement des vieilles centrales, suivi d’une sortie définitive du nucléaire dès que les énergies renouvelables les auront complètement remplacé les combustibles fossiles ». [13]

Ces affirmations de l’auteur du livre Tout peut changer permettent en effet de prendre la mesure du grand retard qu’a la France dans l’adaptation à cette situation nouvelle. Car le « parc nucléaire » de l’Hexagone comporte toujours 48 centrales dont plus de la moitié sont concernées par le vieillissement. La plus ancienne parmi elles, la centrale de Fessenheim en Alsace, aurait dû être fermée déjà depuis trois ans, selon les promesses de données en 2012 aux Verts par le président Hollande. Or elle est toujours en activité et le gouvernement socialiste a expliqué que la raison pour cela est non seulement le coût très élevé pour la déconstruction de la centrale, mais aussi le fait qu’il n’y a pas encore assez de production d’énergie d’origine renouvelable pour se substituer à cette perte énergétique. Soit. Or, ce même gouvernement s’est quand même engagé à réduire jusqu’en 2030 la part du nucléaire dans la production globale d’énergie de la France d’actuellement 75% à 50%. Pour atteindre cet objectif, la part de l’énergie renouvelable d’origine éolienne, solaire, géothermique et la production énergétique globale devrait être augmentée d’actuellement 8% à 25% d’ici 2030, ce qui exige de grands investissements financiers, qui à cause de la crise du chômage et des difficultés budgétaires ne seront probablement pas réalisés. Le risque est donc réel que dans cette situation difficile le gouvernement français se résigne à renouveler le parc toujours plus vieillissant de ses 48 centrales nucléaires, actuellement en service, c’est-à-dire son « socle nucléaire », sans pour autant faire tous les investissements nécessaires pour développer, dans leurs justes proportions, les énergies renouvelables. Aux consommateurs français donc de subir les conséquences de ces manquements... Or, précisément dans le domaine des énergies renouvelables, beaucoup d’emplois pourraient être créés.

Le problème se complique encore davantage par le fait qu’il y a non seulement urgence de dénucléariser la production énergétique, tout en renonçant à l’extraction de combustibles fossiles, mais qu’il faudrait aussi de plus en plus décarboniser. (A ce propos, l’Allemagne aurait besoin de règles strictes interdisant l’extraction et la combustion de charbon. Et si dans ce domaine, la Chine ne prendra pas rapidement ses responsabilités, non seulement sa propre population mais aussi toute la population de notre planète fera les frais de cette pollution gigantesque et tout à fait irresponsable, produite par les centaines de centrales de charbon chinoises implantées sur le territoire de ce pays « socialiste ». )

A tout cela s’ajoutent encore les problèmes causés par le gaz obtenus par la fracturation, à savoir les fameux « gaz de schiste ». Comme le note à juste titre N. Klein, « cette fracturation entraîne des émissions de méthane supérieures d’au moins 30% à celles qui sont associées aux méthodes classiques d’extraction. Or le méthane est un GES terriblement puissant, 34 fois plus efficace que le dioxyde de carbone pour retenir la chaleur, selon les estimations du Groupe Intergouvernemental d’Études sur le Climat (GIEC). Il contribue davantage à l’effet de serre que le pétrole et le charbon (...). Son potentiel de réchauffement est de fait 86 fois plus élevé que celui du dioxyde de carbone. » (Ce qui condamne la population de notre globe à un réchauffement très rapide...). Pour ne pas dépasser la marque de 2° C, pour le réchauffement climatique, d’ici 2050, il faudrait en effet que 80% des réserves en énergie fossiles restent inexploitées. Or, en intensifiant les forages à la recherche de pétrole un peu partout dans le monde, et surtout en Australie, on s’éloigne progressivement de cet objectif, en courant à la catastrophe. (Comme le souligne N. Klein, le lobby des combustibles fossiles y est pour quelque chose). Ce qui explique pourquoi, par exemple le jour même où la Conférence de Copenhague sur le Climat a pris fin (en décembre 2009), « le cours des actions de certaines des plus grandes sociétés pétrolières et gazières n’a pratiquement pas bougé ». [14] Et toutes les tentatives de remédier à cela ont échoué à cause du pouvoir politique trop grand des grandes entreprises et de leur lobbyistes qui ont un accès presque illimité aux décideurs.

Et pourtant, on ne peut pas dire, comme le souligne Naomi Klein, qu’il n’y a pas de solution. « Les solutions sont claires : on devrait interdire aux politiciens de bénéficier des largesses des industries ou d’accepter des offres d’emploi en guise de pots de vin » et « les mouvements citoyens devraient pouvoir se faire entendre dans les médias publics ». [15] En outre, le mouvement de protection du climat devrait lancer un vibrant appel à ce que la sphère politique soit purgée de l’argent des milieux d’affaires, non seulement du secteur des combustibles fossiles, mais aussi de tous ces « généreux » opposants au progrès que sont la « National Rifle Association », l’industrie et la malbouffe ou celle des prisons privées. [16] Mais suffira-t-il vraiment de lancer seulement un appel ? La crise climatique n’est-elle pas déjà si grave, si dramatique qu’il faudrait aller beaucoup plus loin ? C’est peut-être le moment pour rappeler aussi ce qu’écrivait déjà en 2013 Yotam Marom, l’organisateur d’ « Occupy Wall Street », à New York : « Nous n’avons pas besoin de devenir des militants pour le climat : nous sommes des militants pour le climat. Nous n’avons pas besoin d’un mouvement climatique distinct : nous devons saisir le moment climatique. » [17] C’est la raison pour laquelle N. Klein a tout à fait raison d’affirmer que « nous n’avons pas le loisir de passer vingt années de plus à débattre des réformes souhaitables tout en nous contentant de petites victoires sporadiques. Tous ces faits avérés rendent nécessaires une stratégie des échéances précises et une volonté affirmée qui font aujourd’hui cruellement défaut à la plupart des mouvements progressistes. » [18] Autrement dit, si cela ne se fait pas, il n’y aura jamais d’alternative crédible au « capitalisme du désastre » que Naomi Klein avait déjà décrit et analysé en profondeur, dans son livre précédent La stratégie du choc (2008).

Or il s’agit bien, pour résumer, en ce qui concerne le mouvement pour la justice climatique, d’un combat contre la pire crise écologique de tous les temps ; à savoir d’« un combat pour une nouvelle économie, une nouvelle politique énergétique, une nouvelle démocratie, une nouvelle relation avec la planète et de nombreux rapports entre les humains, pour la terre, l’eau, la souveraineté alimentaire, le droit des autochtones, le droit de la personne et la dignité. Quand la justice climatique triomphera, nous aurons créé le monde que nous voulons », selon les mots de Miya Yoshitani, directrice générale de l’Asian Pacific Environmental Network (Oakland, Californie). [19]

Un autre grand mérite de livre de Naomi Klein est incontestablement d’avoir mis aussi en évidence la crise de la démocratie, s’exprimant en permanence dans la grande collusion d’intérêt entre les gouvernements et les sociétés multinationales, une collusion qui a freiné et bloqué autant d’initiatives écologistes citoyennes et autant de mobilisations et protestations, notamment aux États-Unis et au Canada, contre l’extractivisme et les grands projets d’exploitation de gaz de schiste ou de pétrole, transformant de vastes régions en chantiers et d’immenses dépôts de déchets. C’est de toute évidence ce type de corruption qui s’avère, comme l’affirme N. Klein, être un véritable danger pour la démocratie : « Comme les arbres, les sols, les roches et la glaise que leurs grosses machines ratissent, concassent et empilent en immenses montagnes de déchets, la démocratie est broyée, malmenée et écartée pour faire face aux bulldozers » [20]. Exemple : malgré l’opposition de 80% des habitants de la Colombie britannique (Canada), une commission gouvernementale soi-disant « impartiale » a pu recommander la construction d’un oléoduc le long des côtes du Pacifique ! Et ce n’est qu’un seul exemple parmi tant d’autres, parmi lesquels on devrait surtout signaler le scandale public et politique n°1 qu’est la transformation - par la compagnie pétrolière « Shell » - du Delta du Niger en une seul et grande cloaque puante constituée par l’effusion massive et constante de millions de tonnes de pétrole brut dans le fleuve.

Évidement, toutes ces aberrations peuvent être perçues comme des manifestations locales d’une crise mondiale de la démocratie qui reflète bien la crise du climat [21]. Elles sont la preuve irréfutable que « partout dans le monde, les intérêts de l’industrie pétrolière et du capital financier ont beaucoup plus de poids que la volonté des citoyens exprimée démocratiquement. Dans la société néo-libérale mondiale, le profit prend le pas sur la vie » [22]. Jamais la crise de légitimité de la démocratie parlementaire libérale n’a été plus grande, à ce propos, qu’aujourd’hui. Est-ce que dans cette situation, le municipalise écologique, comme par exemple celui pratiqué à Totnes, dans le Devon (États-Unis), invoqué dans ce contexte précis par Naomi Klein, sera-t-il vraiment en mesure de faire contrepoids et de résoudre cette crise de légitimité ? Certes, l’essor du mouvement appelé « Villes en transition », né en 2006, en Angleterre, et étendu depuis à plus de 460 collectivités dans 43 pays, est-il un phénomène et un signal très encourageant pour la mobilisation et le développement des résistances citoyennes et écologiques, ces dernières années. (On pourrait aussi citer ici, pour la France, l’exemple de la vallée de Munster en transition (VMT), en Alsace (près de Colmar), avec sa mise-en- œuvre d’un projet écologique, dans le cadre d’un début de démocratie participative et d’agriculture de proximité.) Mais il est sans nul doute encore trop tôt pour en tirer la conclusion que tous ces mouvements (isolés et fragmentés) puissent sérieusement s’opposer aux grands projets des multinationales, par exemple dans le secteur de l’énergie nucléaire ou celui de la fracture hydraulique (gaz de schiste), en imposant une alternative écologiste coopérativiste réelle, à partir des municipalités, aux projets extractivistes des grandes sociétés. C’est la raison pour laquelle N. Klein a quand même raison d’affirmer que « la convivialité de la politique locale contribue à faire de ce palier de gouvernement un important espace de résistance à la frénésie extractiviste » [23]. Les semaines et les mois après la COP21 de Paris montreront de quelles capacités les mouvements citoyens écologistes de résistance disposeront encore réellement pour stopper la course effrénée de l’économie mondiale, de « l’économie-monde » (Immanuel Wallerstein), et de ses sociétés de sur-consommation à la catastrophe...


[1Naomi Klein, Tout peut changer. Capitalisme & changement climatique, Actes Sud/Lux, 2015 (624 p.)

[2op.cit.,p. 85.

[3Op.cit.,p.94.

[4Op.cit.,p. 111.

[5Op.cit., p. 112.

[6Op.cit., p. 114.

[7Op.cit., p. 118.

[8Cf. à ce propos aussi : Arno Münster, Pour un socialisme vert. Vers la société écologique par la justice sociale, Lignes, Fécamp, 2012.

[9Op.cit., p. 123.

[10Op.cit., p. 131.

[11Op.cit., p. 139.

[12Op.cit., p. 163.

[13Naomi Klein, op.cit., p. 164.

[14Op.cit., p. 170.

[15Op.cit.,p. 177.

[16Op.cit., p. 179.

[17Op.cit.,p. 180.

[18Yotam Marom, « Confessions of a Climate Change Denier »,in « Waging Non violence », New York, 30/07/2013, cité par N.Klein,op.cit., p.181.

[19Op.cit., p. 181.

[20Cf. N. Klein, op.cit., p. 183-184.

[21Op. cit., p. 410.

[22Op.cit., p. 411.

[23Edgardo Lander, cité par N. Klein, op.cit., p. 411.


Navigation

Articles de la rubrique