Les nouvelles enclosures

samedi 17 avril 2004
par  Didier Muguet
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Le concept de "nouvelles enclosures" utilisé par Vandana Shiva peut-il nous permettre de comprendre pourquoi des gènes, des plantes, des connaissances sur la biodiversité sont entrés en politique ? L’industrie des biotechnologies et les nouvelles formes de droits de propriété intellectuelle sont les moyens d’une exploitation approfondie de la vie. La production de la vie et des savoirs devient un terrain de luttes politiques.

Pour Vandana Shiva, le couplage entre biotechnologies et normalisation juridique, entre les dispositifs technoscientifiques de fabrication du vivant et le droit qui le redéfinit comme matière appropriable, constitue aujourd’hui le cœur de ce qu’elle dénomme les "nouvelles enclosures".
Son combat, au côté des femmes indiennes dont elle s’est faite l’avocate, vise à contrer les multiples formes de dépossession dont elles sont victimes : appropriation des semences par les firmes agroalimentaires ou des connaissances phytosanitaires par les trusts pharmaco-chimiques ; piratage de la biodiversité ; éviction des droits d’usage collectifs indigènes par le développement des accords ADPIC.
Toutes ces modalités concrètes d’enclosures, qui culminent dans les brevets sur les ressources végétales et les savoirs indigènes, sont comme des opérations de pouvoir qui détruisent des formes de vie mais qui suscitent en même temps de formidables résistances.
Ainsi, contre les dépossessions dont sont l’objet les paysans (qui sont majoritairement des paysannes), "protéger et récupérer le savoir collectif" pour développer d’autres usages quant à l’alimentation, la santé, devient pour Vandana Shiva, un acte politique [1].

De même, contre la politique de Monsanto visant à rendre les communautés paysannes dépendantes pour leur approvisionnement en semences des réseaux de production marchands, se mettent en place des formes originales de production de subsistances fondée sur une politique de reconnection des liens communautaires. Ainsi, le mouvement Navdanya [2], lancé en 1987, pour contrer la politique agressive des multinationales en matière de biotechnologies et de brevets, s’est-il constitué autour de pratiques d’échange de semences et de savoirs relatifs à l’agriculture biologique : « Notre approche se construit sur la pratique traditionnelle fusionnant la conservation avec les méthodes de production alternatives - d’où le terme de "banque de semences vivantes". Nous avons de telles banques dans six états. Elles existent in situ, dans les champs des fermiers et dans leurs réseaux d’échanges. Elles sont entretenues par des fermiers qui se considèrent comme des "gardiens de semences" pour la communauté. Les fermiers qui y participent régénèrent continuellement leurs semences par des pratiques diversifiées de cultures et par les réseaux d’échange. La biodiversité, la sécurité alimentaire et l’indépendance sont conservées simultanément. » [3].

Autre modalité concrète et d’envergure d’enclosure visant à déposséder les masses paysannes du tiers monde du contrôle de leurs moyens d’existence : la "Révolution Verte". Cet épisode historique peut être regardé comme une vaste opération de pouvoir pour soumettre les campagnes indiennes à une agriculture capitaliste de monocultures de variétés déterritorialisées, grosses consommatrices d’intrants nuisibles, engrais chimiques, herbicides, pesticides et autres poisons destructeurs de l’environnement et des gens : « La stratégie centrale, centralisante, de la Révolution Verte consistait à contrôler la nature et les gens » (V. Shiva). Dans cette folle aventure, les fondations Ford et Rockefeller qui ont participé activement à son lancement (en pleine hystérie anti-communiste, tout de suite après l’inquiétante prise du pouvoir par Mao), espéraient promouvoir le progrès du capitalisme américain et la maîtrise des politiques de développement des pays du tiers monde.

L’introduction de semences hybrides et de variétés dites à "hauts rendements" mises au point par des généticiens travaillant sur des programmes de recherche fixés par ces fondations, a constitué en fait un moyen qui, par sa mise en œuvre, allait entraîner une expropriation massive des petits paysans et l’essor d’une classe de propriétaires fonciers auxiliaires d’une agriculture intégrée aux réseaux de la division internationale du travail. Aussi, la génétique a-t-elle joué un rôle central dans la création d’un rapport de dépendance de ces pays à l’égard des firmes américaines et de leurs laboratoires scientifiques (cf. Berlan : La guerre au vivant).

Dans les grands centres internationaux de recherche agronomique, les scientifiques ont élaboré des plantes-modèles en laboratoire, des plantes adaptées aux conditions définies par les paramètres de l’expérimentation, et tout à fait indépendantes des milieux, des conditions climatiques, environnementales, sociales des lieux où elles seraient cultivées. Comme par hasard, ces conditions recoupaient très exactement les caractéristiques de l’agro-industrie américaine. Le laboratoire en tant que dispositif qui permet de purifier, réduire, soumettre à certaines contraintes des êtres, et d’éliminer, rejeter, disqualifier tout ce qui ne peut être défini à l’intérieur des paramètres choisis, fonctionne ici comme appareil de capture, comme instrument de pouvoir.

Un autre savoir pour un autre monde

La biodiversité est ainsi au centre de la lutte politique, car tel que V. Shiva l’utilise, ce concept n’est pas simplement de dimension écologique au sens qu’il renverrait à un impératif de protection de la nature. Il est aussi de dimension "productive" au sens où il englobe l’activité des communautés dont l’existence en dépend.
« La biodiversité a toujours été une ressource locale commune. Une ressource est propriété collective lorsque la société régule son usage selon des principes de justice et de durabilité. Cela signifie une combinaison de droits et responsabilités pour les usagers, un accord entre usage et conservation, un sens de co-production avec la nature, et le sens du partage au sein de la communauté. » [4]

La connaissance, la conservation, la coproduction d’une biodiversité repose sur l’existence de communautés locales dont les pratiques agricoles, alimentaires, médicales, peuvent être définies comme une « coopération avec la fécondité créative de la nature » [5]. La biodiversité ainsi comprise est une entité qui ignore le partage moderne de la société et de la nature, la bifurcation funeste que crée la rationalité du pouvoir.
Pour ces communautés (ces "non-modernes"), la "nature" n’existe pas ! Il faudrait plutôt parler de multinaturalisme [6] ; la biodiversité décrirait plutôt un monde qui réunit les natures et le social. Et les êtres vivants qui la peuplent s’inséreraient dans des contextes relationnels qui passent par la reconnaissance du monde comme sujet actif et non comme enjeu d’une appropriation. Cette biodiversité définit ainsi un espace commun de pratiques et de savoirs. C’est un espace où des connexions peuvent se construire, où la politique peut faire tenir ensemble une multiplicité hétérogène de pratiques, où les oppositions comme celles sur lesquelles se fondent les rapports de domination de type capitaliste n’ont pas lieu d’être.

La biodiversité au sens de ressources productives collectives se définit par une appartenance communautaire, comme lieu de composition d’une multiplicité d’usages, et par une origine collective. C’est un bien commun régit par des droits d’usage et des responsabilités, inappropriable et inaliénable, produit collectivement et qui engage tous les vivants qui y participent, à des relations où se renouent politique et nature, production de la vie et production de savoir.
La relation aux ressources "naturelles", le concept de savoir et le processus de diffusion « différent selon les régimes de propriété, privée ou communautaire » [7]. Un fermier qui sélectionne une nouvelle variété ne dit pas "c’est à moi !", pour courir prendre un brevet comme le ferait n’importe quel vulgaire bioprospecteur américain [8]. Il l’offre à la collectivité comme il a lui-même reçu le travail de milliers de générations antérieures. L’innovation est collective, et l’héritage commun. [9]

L’opposition entre le scientifique technocrate qui veut apporter "la solution aux problèmes de la faim dans le monde" et le point de vue des acteurs de la biodiversité qui fuient ces porteurs de visées dominatrices réductrices est très bien illustré par l’anecdote suivante. Un indien réticent à se laisser prendre aux pièges de la Révolution Verte avait choisi de résister, de garder ses semences et méthodes habituelles, en continuant à sélectionner des variétés locales particulièrement adaptées aux conditions de la région. Un jour, un "scientifique" est venu le voir et lui a dit : « Si votre variété de riz est aussi excellente que vous le dites, pourquoi est-ce que vous n’en plantez pas partout ? ». Ce à quoi il s’est vu rétorquer par ce "profane" : chaque variété a des conditions de culture spécifiques et c’est pour cela qu’il faut miser sur la diversité et non sur la monoculture ! (Rapporté dans la synthèse de la Rencontre internationale de Rishikesh décembre 1998) [10].

Par des observations attentives sur le terrain, des expérimentations attentives à l’émergence des multiples relations constituantes des êtres, les collectivités locales et particulièrement les femmes, "gardiennes de la biodiversité", ont su développer un savoir, une politique de la diversité, une politique de la relation où « la biodiversité est une catégorie relationnelle dans laquelle chaque élément acquiert sa caractéristique et sa valeur par ses relations avec d’autres éléments » [11].

Les régimes d’usages, les savoirs indigènes et les modes de transmission sont la cible de l’expropriation capitaliste et le cœur du combat des femmes indiennes pour les semences, pour la reconquête des moyens d’existence.
C’est tout le sens du travail conduit par l’association philippine TEBTEBBA pour sauvegarder le savoir des pratiques et des usages communautaires. Victoria Tauli Corpuz [12] raconte comment elle a entrepris une recherche sur les plantes médicinales et leurs usages dans la région de la Cordillière des Philippines. Mais une fois l’enquête terminée, s’est posé le problème suivant : publier ce livre risquait de conduire au biopiratage par les prédateurs de l’industrie pharmaceutique. Comment défendre l’antériorité et les droits de ces pratiques collectives, comment protéger ses modes de diffusion ? Quelles batailles mener au niveau international sur la question des droits de propriété ?

Les changements de statut de la production scientifique, dans le réagencement des réseaux entre institutions, techniques, production, droit ; l’alliance renforcée entre pouvoir étatique, capital financier et production de savoir universitaire sont bien illustrés par la politique américaine de la science au Mexique dans le cadre de l’ICBG. Le projet financé par l’état "Découverte de médecines et biodiversité chez les Mayas du Mexique", conduit par l’université de Géorgie avec un centre de recherche universitaire mexicain et en partenariat avec une firme de biotech, vise à découvrir, isoler, et évaluer l’importance pharmacologique des composés tirés de plantes et de microorganismes employés en médecine traditionnelle maya dans l’état du Chiapas.
L’idée de ce programme de "bioprospection" est de pouvoir identifier 2 000 composés parmi les milliers utilisés par les indiens et de pouvoir en faire des produits brevetés vendables. Onze organisations indiennes ont demandé l’arrêt de ce programme et invité tous les peuples du Chiapas à refuser de collaborer avec ces chercheurs. Sebastian Luna, porte-parole tzeltal du Consejo Estatal de Parteras y Médicos Indigenas Tradicionales de Chiapas a déclaré : « le projet est un vol de nos connaissances et ressources, avec pour unique but de produire des médicaments qui ne bénéficieront jamais aux communautés qui ont produit ces ressources pendant des milliers d’années. Plus encore, ce projet prévoit explicitement de breveter et privatiser ces ressources et savoirs que nous avons toujours possédé collectivement. Ce projet est en opposition totale avec notre culture et nos traditions et en plus il créé des conflits à l’intérieur des communautés quand certains individus contraints par une grave situation économique collaborent avec les chercheurs pour quelques pesos. » [13]

Dans de nombreux pays du tiers monde, ainsi qu’en témoignent les organisations paysannes regroupées au sein de Via Campesina, les combats pour une gestion autonome de la terre, de l’eau, des semences, de la biodiversité sont désormais ancrées dans des pratiques locales communautaires. Visant à une réactivation des droits collectifs, il contribue au passage au développement d’une multiplicité d’usages pour la production d’un nouveau commun.

Didier Muguet


[1V. Shiva : Biopiracy : The plunder of nature and knowledge, South End Press, 1997.

[2« Navdanya ou les neufs semences sont le symbole du renouveau de la diversité et de l’équilibre, non seulement du monde végétal, mais de la planète et du monde social. Cette toile relationnelle complexe donne du sens à la biodiversité… » V.Shiva et Maria Mies : Ecoféminisme, L’Harmattan, 1998, p.190

[3Portrait de V.S..Texte en anglais disponible sur le site du Thirld World Network

[4V.Shiva, Biopiracy, p.70

[5V.Shiva, Biopiracy, p.70

[6cf. Eduardo Viveiros de Castro : les pronoms cosmologiques et le perspectivisme amérindien, dans Gilles Deleuze, une vie philosophique sous la direction de E.Alliez, Les Empêcheurs de penser en rond, Synthélabo, 1998.

[7V.Shiva, Biopiracy, p.70

[8Comme dans l’affaire du brevet déposé par deux universitaires californiens sur la quinoa, céréale élément essentiel du patrimoine andin. Voir Les Temps Modernes, n°607, janv-fév. 2000,p. 207, Biopiraterie dans les Andes.

[9V.Shiva, Le terrorisme alimentaire. Comment les multinationales affament le tiers-monde. « Ceux qui participent à notre mouvement Navdanya, dont l’objectif est de préserver la diversité des semences propres à notre pays, continuent à sélectionner de nouvelles variétés. Les semences, pour les paysans, ne sont pas simplement le point de départ de la prochaine génération de plantes et de la prochaine récolte. Elles représentent aussi un héritage culturel et historique. Elles constituent le premier maillon de la chaîne alimentaire et, par conséquent, la clé garantissant l’approvisionnement alimentaire. L’échange de semences à titre gratuit entre paysans permet, comme il l’a toujours fait dans le passé, de préserver la biodiversité et de garantir l’approvisionnement alimentaire. Il se fonde sur la coopération et la réciprocité. Un paysan qui désire échanger des semences donne généralement autant de semences issues de ses champs qu’il en reçoit. L’échange à titre gratuit entre paysans va plus loin que le simple troc de semences ; il met en jeu des échanges d’idées et de connaissances, de pratiques socioculturelles et d’héritages. » p.17

[10Plantes transgéniques, une menace pour les pays du Sud, Ed. Charles Léopold Mayer, p.10-11.

[11V.Shiva : Ecoféminisme, p.190.

[12Victoria Tauli-Corpuz : Biotechnology and indigenous people, texte disponible sur le site du TWN.

[13Sur toute cette affaire, voir l’article de Pat Mooney et Hope Shand : Biopiracy in Mexico ?, Splice, Vol.6 No.2, January/February 2000.


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