Les limites de la croissance.


Rapport pour le Club de Rome (1972)

Fondé en 1968 par un industriel italien et un savant écossais, le Club de Rome regroupe une élite internationale de hauts fonctionnaires, de scientifiques, d’hommes d’affaires et de chefs d’Etat qui se sont donné pour objectif d’anticiper et de prévenir les fléaux qui menacent l’humanité. C’est dans cette optique que fut publié, en 1972, le rapport The Limits to Growth, qui annonçait l’épuisement des ressources naturelles pour le courant du XXIe siècle, en raison de l’accroissement de la population. Utilisant un système de simulation informatique avant-gardiste pour l’époque, et s’appuyant sur des données quantitatives qui valurent à ses auteurs le qualificatif de “néo-malthusianiens”, cet ouvrage, dont un résumé est présenté ici [1], est un best-seller de la littérature catastrophiste et anti-croissance.

Notre modèle-monde a été élaboré spécifiquement pour étudier cinq grandes tendances préoccupantes d’ampleur mondiale : l’accélération de l’industrialisation, l’augmentation rapide de la population, la malnutrition, l’épuisement des ressources non-renouvelables et la dégradation de l’environnement.
Comme tout modèle théorique, il est imparfait, simplifié, et inachevé. Mais, nous pensons malgré tout qu’il est déjà suffisamment développé pour être utile aux décideurs. (…)

Nos conclusions sont les suivantes :

1. Si les taux actuels de croissance de la population mondiale, de l’industrialisation, de la pollution, de la production alimentaire et de l’épuisement des ressources restent inchangés, on atteindra les limites de la croissance sur cette planète avant cent ans. Le résultat le plus probable en sera un déclin subit et incontrôlable de la population ainsi que des rendements industriels.

2. Il est possible de modifier ces taux de croissance et d’établir une situation de stabilité écologique et économique viable à long terme. L’équilibre global pourrait être conçu de sorte que les besoins matériels de base de chaque personne sur Terre soient satisfaits et que chacun ait les mêmes chances de réaliser son potentiel humain individuel.

Si les peuples du monde décident de travailler dans le but d’atteindre ce second objectif, au lieu du premier, plus tôt ils commenceront, plus grandes seront les chances de succès.
Tous les éléments de base de notre étude – population, production alimentaire et consommation de ressources naturelles non-renouvelables – augmentent de manière exponentielle.
(…)
Le mode de comportement de ce système est celui du dépassement des limites et de l’effondrement. L’effondrement intervient à cause de l’épuisement des ressources non-renouvelables.
Le stock de capital industriel augmente à un niveau qui exige un apport énorme de ressources. Ce processus épuise une part considérable des réserves disponibles. Comme les prix des ressources augmentent à mesure que les gisements se tarissent, une part grandissante du capital doit être affectée à leur extraction, réduisant les investissements destinés à la croissance future. Finalement, les investissements ne peuvent plus compenser l’amortissement et l’infrastructure industrielle s’effondre, emportant avec elle les secteurs agricole et tertiaire qui en dépendent (pour les engrais et pesticides, les laboratoires médicaux, les ordinateurs et surtout l’énergie pour la mécanisation).
Pendant une courte période, la situation est particulièrement grave car la population, du fait des inerties inhérentes à la pyramide des âges et aux processus d’adaptation sociale, continue à augmenter. Elle décroît finalement quand le taux de mortalité repart à la hausse sous l’effet du manque de nourriture et de services de santé.
La périodisation exacte de ces événements n’est pas significative du fait de la grande agrégation des données et des incertitudes du modèle. Néanmoins, il appert clairement que la croissance s’arrête bien avant l’an 2100.
(…)
Nous pouvons dire avec une certaine assurance que, sans changements majeurs dans le système actuel, la croissance démographique et industrielle va certainement s’arrêter au cours du siècle prochain, au plus tard.
(…)
L’avenir du système-monde sera-t-il nécessairement cette croissance puis la chute dans une existence misérable ?
Seulement si nous postulons que notre mode de faire actuel ne changera pas. Nous avons des preuves solides de l’ingéniosité humaine et de la flexibilité sociale. Il y a, bien sûr, de nombreux changements probables dans le système, dont certains ont déjà lieu. La révolution verte élève les rendements agricoles dans les pays non-industrialisés. La maîtrise des méthodes modernes de contraception se diffuse rapidement.
(…)
Appliquer la technologie aux pressions naturelles que l’environnement exerce sur tout processus de croissance a si bien fonctionné par le passé que toute une culture a tourné autour du principe de combattre les limites plutôt que d’apprendre à vivre avec elles.
Est-il préférable d’essayer de vivre dans ces limites en acceptant une restriction volontaire à la croissance, ou bien de continuer à croître jusqu’à ce que quelque nouvelle limite naturelle apparaisse, en espérant qu’un autre saut technologique permettra de perpétuer la croissance ?
Ces derniers siècles, nos sociétés ont suivi cette seconde voie avec tant de constance et de succès que la première option en a été pratiquement oubliée.
Il peut y avoir une large opposition à l’idée que la croissance de la population et du capital doivent cesser bientôt. Mais quasiment personne ne peut soutenir que la croissance matérielle sur cette planète puisse continuer éternellement. A ce stade de l’Histoire, le choix proposé ci-dessus est encore possible dans toutes les sphères de l’activité humaine. L’Homme peut encore choisir ses limites et s’arrêter quand il le veut en atténuant certaines pressions qui provoquent la croissance du capital et de la population, et/ou en instituant des forces contraires. De telles contre-pressions ne seront probablement pas tout à fait plaisantes. Elles impliqueront certainement de grands changements dans les structures socio-économiques qui se sont imprimées profondément dans nos cultures au terme de siècles de croissance. L’alternative est d’attendre que le prix de la technologie s’élève au-delà de ce que la société peut payer, ou bien que ses effets secondaires étouffent la croissance elle-même, ou encore qu’apparaissent des problèmes dépourvus de solution technique. Alors, il n’y aura plus de possibilité de choisir les limites.
La foi en la technologie comme solution ultime à tous les maux peut ainsi détourner notre attention du problème fondamental – celui de la croissance au sein d’un système fini – et nous empêcher de prendre des mesures effectives pour le résoudre.
D’un autre côté, notre intention n’est pas de stigmatiser la technologie comme étant en soi maléfique, futile ou superflue. Nous croyons fermement que de nombreux développements technologiques – recyclage, contrôle de la pollution, contraceptifs – seront absolument vitaux pour l’avenir des sociétés humaines, pour autant qu’ils soient combinés avec une maîtrise délibérée de la croissance.
(…)

Nous recherchons un modèle représentant un système-monde qui soit :
1.durable, sans effondrement soudain et incontrôlable ;
2.capable de satisfaire les besoins matériels élémentaires de toute sa population.
(…)
En choisissant un horizon temporel lointain pour son existence, et une longue espérance de vie comme objectif désirable, nous en sommes arrivés à un ensemble minimal de conditions définissant l’état d’équilibre global :
1.La structure de capital et la population sont de taille constante. Le taux de natalité égale la mortalité et le taux d’investissement égale l’amortissement.
2.Les taux d’apport et de produit – vie, mort, investissement et amortissement – sont maintenus à un minimum.
3.Les niveaux de capital et de population et leur ratio sont définis en fonction des valeurs de la société. Ils peuvent être revus et ajustés à mesure que les avancées technologiques génèrent de nouvelles options.
(…)
Ces trois points définissent un équilibre dynamique qui ne fige pas le monde dans la configuration population/capital actuelle. L’acceptation de ces trois points vise à dégager de la liberté pour la société, et non à imposer un carcan.
(…)
Il n’est, bien sûr, pas garanti que la nouvelle société soit bien meilleure, ou même très différente de celle qui existe aujourd’hui. Il semble néanmoins possible qu’une société soulagée des problèmes causés par la croissance ait plus d’énergie et d’ingéniosité à consacrer à d’autres enjeux. En fait, nous pensons qu’une société favorisant l’innovation et le développement technologique, une société basée sur l’égalité et la justice, est bien plus susceptible d’évoluer dans un état d’équilibre global que dans l’état de croissance que nous connaissons actuellement.
La population et le capital sont les seules grandeurs qui doivent rester constantes dans l’état d’équilibre. Toute activité humaine ne nécessitant pas un influx massif de ressources non-renouvelables, ou ne dégradant pas sévèrement l’environnement peut continuer à croître indéfiniment, en particulier ces activités parmi les plus désirables et les plus gratifiantes : l’éducation, l’art, la musique, la religion, la recherche scientifique, le sport et les interactions sociales peuvent abonder.
(…)
L’équilibre nécessiterait de troquer certaines libertés, telles qu’engendrer des nombres illimités d’enfants ou consommer des quantités de ressources de manière incontrôlée, contre d’autres libertés, telles qu’être soulagé du fardeau de la pollution, du surpeuplement, ou de la menace de l’effondrement du système-monde. Il est également possible que de nouvelles libertés apparaissent telles que l’éducation universelle et illimitée, le temps libre pour la créativité et l’inventivité, et, par-dessus tout, l’affranchissement de la faim et de la pauvreté dont seule une petite fraction de la population bénéficie dans le monde d’aujourd’hui.
(…)
La société d’équilibre devra peser les concessions imposées par une terre finie au regard des valeurs humaines actuelles mais aussi des générations futures. Les objectifs de long terme doivent être spécifiés et les objectifs de court terme mis en cohérence avec eux.
(…)
Nous terminerons sur une note d’urgence. (…) Nous ne pouvons dire avec certitude combien de temps encore l’humanité pourra ajourner le contrôle délibéré de sa croissance avant de perdre toute possibilité de contrôle. (…) A nouveau, à cause des inerties du système, si la société mondiale attend que ces contraintes apparaissent clairement, elle aura attendu trop longtemps.
S’il y a matière à s’inquiéter, il y a aussi des raisons d’espérer. Limiter délibérément la croissance s’avèrerait difficile, mais pas impossible. La façon de procéder est claire, et les étapes nécessaires, bien qu’inédites pour les sociétés humaines, sont à la portée de leurs capacités. L’Homme détient, pour un bref instant dans l’Histoire, la combinaison la plus puissante de savoir, d’outils et de ressources que le monde ait jamais connue. Il a tout ce qui est physiquement nécessaire pour créer une forme de société totalement nouvelle, qui puisse perdurer pour des générations. Les deux ingrédients encore manquants sont un objectif réaliste de long terme qui puisse guider l’humanité vers la société d’équilibre, et la volonté d’y parvenir. Sans un tel objectif, et l’engagement afférent, les préoccupations de court terme génèreront la croissance exponentielle qui mènera le système-monde vers les limites de la planète et l’effondrement final. Avec ce but et cet engagement, en revanche, le genre humain serait en mesure d’entamer une transition contrôlée et méthodique de la croissance à l’équilibre global.

Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jorgen Randers, William W. Behrens III


[1Ce texte est une version abrégée et traduite par nos soins du résumé du rapport original, consultable sur le site web du Club de Rome, “The Limits to Growth. Abstract established by Eduard Pestel”


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