Une évaporation de l’électorat écologiste

Edito
vendredi 9 janvier 2009
par  La rédaction
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Un député de plus aux législatives, mais un million de voix en moins à la présidentielle. Comment expliquer ce paradoxe de l’écologie politique ? Jamais on n’a autant parlé d’écologie, et jamais les Verts n’ont fait d’aussi faibles scores dans les élections. Ce que certains voudraient déjà transformer en adage : plus l’écologie arrive aux oreilles du grand public, moins les Verts en tirent bénéfice…
La séquence, selon les médias et pour le grand public, s’initie avec le lancement du pacte pour la planète de Nicolas Hulot, pour se terminer avec l’annonce d’un "Grenelle de l’environnement" autour du nouveau ministre d’État Alain Juppé, remplacé après les législatives par Jean-Louis Borloo, dont on se souvient peu qu’il fut un des fondateurs de Génération Ecologie.

Nos lecteurs et lectrices se souviennent qu’en 2001 EcoRev’ avait proposé un bilan de la participation des Verts au gouvernement. A la fin de ce dernier cycle politique, nous souhaitons initier un nouveau débat sur la situation de l’écologie politique dans le champ électoral français. Nous consacrons donc à ce défi, qui ne pourra être relevé qu’au fil des prochains numéros de la revue, un premier mini-dossier. Les outils de la sociologie, de l’analyse de l’opinion, de la philosophie ont été sollicités pour contribuer à la compréhension de ce qui s’est noué ces dernières années et joué en quelques mois. Des analyses sévères à l’égard des Verts, mais nous pensons que ces regards en décalage ne pourront qu’apporter à la réflexion actuelle.

Première piste, en forme de retour sur l’histoire récente et le désaveu relatif infligé aux Verts dans les urnes. Si l’on remonte au-delà du pacte pour la planète de Nicolas Hulot, on se souviendra que la campagne des Verts a démarré sous des auspices peu amènes. Ensuite, les dirigeants écologistes ont paru subir les événements, mais aussi la façon dont ils ont eux-mêmes parfois semblé s’ingénier à brouiller leur message, à coup d’élections internes, de dissensions affichées, de ratages divers. Jusqu’à la sanction de ces urnes.
Mais il faut aussi admettre que l’échec électoral n’est pas une surprise complète, pour de nombreux militants et sympathisants, ni pour les quelques connaisseurs de l’histoire et de l’évolution du parti Vert. Les raisons en sont plus profondes qu’une campagne et que quelques péripéties. Une première explication peut apparaître en observant depuis quelques années la sociologie assez particulière de ce vote qui attire généralement des électeurs plutôt jeunes, diplômés, mais laisse une large part des sympathisants déclarés (des Verts) aller chercher ailleurs une concrétisation dans l’urne. Un paradoxe trop peu relevé : depuis plus de dix ans, ce parti séduit les Français (entre 29% et 57% d’opinion favorable), sans réussir à passer la barre des 10% des suffrages exprimés.

Autre piste à soulever, pour un chantier plus conséquent : une "misère" de la nature, ou plutôt de sa représentation, dans le cas français. Pour faire d’une idée une représentation, il faut un arrière-fond solide d’images et de symboles capables de produire du sens. Autant que le socialisme en son temps, ou que le libéralisme, l’écologie en politique a besoin d’une vision globale (une "cosmogonie") sur laquelle appuyer son corpus de propositions et de remises en question. Pour pouvoir imposer des idées dans le champ politique, il faut avoir conquis des positions fermes dans le champs social et culturel. Il faut – dirait un gramsciste – gagner la "bataille des idées"… Et pour cela, encore faut-il au moins avoir quelques armes solides à sa disposition. La question de savoir ce que recouvre aujourd’hui la notion même de nature en est un bon exemple. Pour apparaître légitime en écologie, il faut pouvoir proposer une vision et une explication de la nature – ce qu’elle représente, ce qu’elle implique, ce qu’elle nécessite – solide et capable d’irriguer les discours des écologistes en politique. C’est le manque d’une représentation de la nature viable dans notre pays qui explique aussi l’incapacité de l’écologie politique à s’imposer dans le champ culturel et qui permet aussi d’expliquer l’évaporation qui la touche aujourd’hui, suite logique de sa "misère", expliquent Laurence Guého et Frédéric Neyrat.

Enfin, la difficulté des Verts à incarner l’écologie provient aussi, et depuis plusieurs années, de la faiblesse de leur base sociale. Devenu parti politique en 1984 (Les Verts), ils n’auraient pas assez continué à irriguer la société, à faire vivre et à utiliser politiquement leur proximité avec les mouvements divers (associatifs, revendicatifs) qui faisaient la spécificité de l’écologie politique : antinucléaire, féminisme, consuméristes, protection des animaux, du cadre de vie… Par exemple, explique, André Gattolin, Les Verts ont peut-être délaissé certains écologistes, et parmi eux, les environnementalistes, qui portent une part non négligeable de l’imaginaire qui a présidé à l’émergence de ces idées sur la scène sociale, puis politique. D’autant que cet écart n’a pas été comblé par l’apport des nouvelles formes d’activisme, par les nouveaux mouvements sociaux qui irriguent la société et avec qui les Verts auraient pu nouer des contrats politiques stables : antipub, décroissance, nouveaux médias, ou logiciels libres… Tous ont quelque chose de commun avec la revendication d’autonomie qui agitait les fondateurs de l’écologie politique, tous sont proches des Verts, soutenus souvent, et même plus, parfois. Mais ils n’ont pas pris leur place au sein d’un parti qui a choisi de jouer au "petit dans la cour des grands" (S. Moscovici, cf. EcoRev’ n° 0). Le choix résolu du passage à la compétition électorale, qui aurait pu rester un parmi plusieurs moyens d’action principaux d’un parti-mouvement (qui présidait au sein des Verts – Confédération écologiste, en 1984), serait devenu un leitmotiv trop puissant, trop systémique, qui puiserait l’énergie des rares militants Verts pour en faire des élus, trop souvent confrontés à la gestion et décevants (ou déçus).

Manque d’une vision affirmée de la nature par l’écologie, électoralisme partidaire, sociologie des sympathisants… Ces pistes, en forme d’ouverture vers un débat plus large et nécessaire, en viennent à une première conclusion assez similaire, autour d’un constat et d’une observation : il y a une évaporation de l’écologie politique et il se profile une possible "ONGisation" de l’écologie. Entrée nettement en politique dans les années 70, partisane depuis 1984, l’écologie échapperait au principal parti qui veut l’incarner, pour devenir un objet de négociations, portées par des ONG, associations et autres instances aux méthodes de lobbyistes, plus revendicatives, parfois, plus monothématiques, souvent, mais plus pragmatiques, surtout. Avec ce que ce terme peut enlever à une certaine idée de la politique.


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