Gorz, ou la quête du sens.

vendredi 3 octobre 2008
par  Alain Lipietz
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Philosophe du travail, penseur de l’émancipation individuelle et collective, des mutations et de l’émergence du capitalisme cognitif et de la société de la connaissance, André Gorz est , pour Alain Lipietz, autre intellectuel engagé dans l’écologie politique et militant infatigable, le penseur du logos, le sens de l’écologie.

Disons-le d’emblée : André Gorz n’est pas « un père de l’écologie ». La faim dans le monde, l’effet de serre, la biodiversité, la bioéthique sont quasi absentes de son œuvre. Gorz est avant tout un philosophe du travail. Philosophe et non sociologue : beaucoup de ses thèses furent critiquées par celles et ceux qui étudient « ce que font les travailleurs ».

Et pourtant, André Gorz est le père spirituel de très nombreux écologistes européens. Non seulement parce que, dès les années 70, sous la signature de Michel Bosquet, il a inlassablement dénoncé comment le capitalisme dirigeait nos modes de consommation. Non seulement parce qu’il a aidé bien des soixante-huitards à rompre avec le productivisme des marxistes, jusque dans les thèses fondamentales de Karl Marx, jouant un rôle décisif dans le « passage du rouge au vert ». Mais surtout parce que, dans écologie, il aura été le penseur de la terminaison logos  : le sens.

Qu’est ce qu’on fait là ? comment, pour qui travaille-t-on ? Dans la double division du travail, qui sépare le salarié de ses moyens de production, et l’entreprise du besoin social, comment retrouver la conscience de ce qu’on fait et de pourquoi on le fait ? Qu’est-ce qui nous en empêche, et cet obstacle est-il irréversible ou contournable ? Comment s’émanciper de la dictature du marché et de l’organisation, se réaliser, donner sens à son activité ? Finalement, le titre le plus significatif de ses livres (d’ailleurs l’un des meilleurs) est Métamorphose du travail, quête du sens (1988).

Naturellement ce on (qui fait, et cherche à donner sens) est un sujet. Plutôt un ensemble de sujets, individuels, mais avec une dimension collective. Au point de départ de sa pensée , il y a l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, mais aussi le communisme de Karl Marx. Gorz resta toujours intimement lié aux débats du monde du travail : partis, syndicats et penseurs du socialisme européen. La métamorphose du travail était liée, chez lui, à celle des travailleurs.

Une remarque sur le mot européen. André Gorz est né juif-catholique autrichien, sur le versant critique, alpin et balkanique, du massif germanique (aire d’origine et du marxisme, et du mouvement ouvrier). Il commence à écrire et penser à Lausanne. Il y épouse une Britannique dont il fait la conquête autant en dansant qu’en discutant des problèmes du travaillisme anglais. Ils s’installent en France où André sera le passeur du bouillonnement italien post-soixante-huitard. Gorz est tout aussi internationaliste que Marx : le mouvement ouvrier doit être d’emblée européen et en résonance avec les nouveautés venues d’Amérique. L’internalisation du capital est un fait acquis, le nationalisme est un obstacle à l’émancipation des travailleurs, le fédéralisme, au moins européen, est la réponse politique à l’internalisation du capital.
"La lutte des classes en Europe sera conditionnée par l’intégration économique européenne, quelque forme qu’elle prenne, et par les bouleversements dont les processus d’internationalisation de la production s’accompagneront sur tous les plans. Le retour au protectionnisme national et au nationalisme économique est donc à exclure… Il serait plus fécond de rechercher par quels moyens la classe ouvrière, en s’insérant de manière antagoniste dans cette construction, peut s’emparer du processus d’internationalisation et lui assigner ses propres perspectives."

Mais cet européisme spontané sera laissé en jachère : après cette prise de position initiale de Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964), André ne reviendra pas sur les problèmes de géopolitique. Dans Capitalisme, socialisme et écologie (1991), il confie à un Allemand, Otto Kallscheuer, la conclusion sur ce sujet : nouveau tir à boulets rouges contre les gauches nationales de l’Europe, leur incapacité à construire un socialisme européen. Il ne s’intéressera guère au surgissement des nouveaux capitalismes (Japon, Corée, Chine, Inde etc.). Son prolétariat comme son post-prolétariat resteront européens.

La question de Gorz est en fait celle de l’émancipation des travailleurs, de leur désaliénation : avoir la maîtrise de ce qu’on fait. Quand il commence à écrire, l’ouvrier de métier, qualifié, à la fois sujet théorique de Marx et sujet réel de la Commune, des Soviets, des Conseils ouvriers, est déjà à l’agonie. Gorz commence avec le néocapitalisme de l’Après guerre et se penche sur sa figure la plus significative, le nouvel ouvrier professionnel, le technicien. C’est-à-dire un individu fortement qualifié, capable de mettre en œuvre les forces productives , qui peut légitimement penser qu’il saurait mieux faire marcher ces machines que le patron ! Dans les années soixante, le sens du travail semble donc pouvoir être assumé par le travailleur lui-même : comment on s’organise et pour faire quoi ? L’autogestion semble à l’ordre du jour, l’immense mouvement des occupations de mai 68, puis la grève de Lip (« c’est possible, on fabrique, on vend ») sont le couronnement de cette période.

Mais très vite, parce qu’il est philosophe, et parce qu’il est en liaison avec le mouvement italien, André se rend compte que le technicien n’est pas la figure unique ni même majeure du néocapitalisme fondé sur « l’organisation scientifique du travail ». S’il y a des travailleurs surqualifiés, c’est qu’il y a une masse de travailleurs déqualifiés : les ouvriers spécialisés. Or, l’OS – ou, comme disent les Italiens du courant opéraïste, « l’ouvrier-masse multinational », est en pleine révolte contre l’usage indifférencié qu’en fait le capital. Par sa lutte collective, il semble devoir mettre en crise le "capitalisme organisé". Un sujet déqualifié semble doué de la capacité de se constituer lui aussi en "conseils" et de défier les plans du capital.

Cette parenthèse ne durera guère. Les structures conseillistes se résorbent dans le syndicat, les grandes entreprises italiennes se décentralisent en multitudes de sous-traitants, la masse des jeunes sortant de l’Université se lance à la quête de petits boulots sans pouvoir accéder aux postes de responsabilité permettant d’épouser l’idéal autogestionnaire. Le néolibéralisme productiviste succède au fordisme.

La fin des années soixante-dix marque donc l’échec politique de la contestation du capitalisme « fordien », aussi bien chez les techniciens que chez les OS. En France, comme en Italie éclosent de nouveaux mouvements sociaux (féminisme, écologie), conduits par des instruits-précarisés, relégués hors de la production : une classe "post-capitaliste".

Alors, comme un coup de tonnerre, et sous l’influence d’Ivan Illich, par un livre provocateur, Adieux au prolétariat (1980), André Gorz rompt avec les thèses fondamentales du marxisme. Le prolétariat, formé à servir les méga-machines du capital, est incapable d’émancipation, ni individuelle, ni collective. Il ne peut échapper à la place que lui assigne la machine. Et s’il lui advenait de prendre collectivement le pouvoir, il ne saurait occuper qu’un « pouvoir fonctionnel », au service du système des machines. Donc, faire la part du feu : admettre que le travail « nécessaire » est nécessairement hétéronome (son organisation et ses buts échappent aux producteurs, individuellement et collectivement). L’émancipation ne peut avoir lieu qu’en dehors du travail lui-même, dans les activités autonomes. Activités auxquelles s’adonnent justement les précaires et les femmes dans leur travail domestique…

Livre radical, caricatural, contestable… En abandonnant ainsi le travail dans l’entreprise comme lieu de réalisation de soi, en oubliant l’hétéronomie du travail féminin dans le patriarcat (mais lui soignera 20 ans sa femme malade !), André Gorz ratera les débats sur la possible « implication négociée » des travailleurs (le toyotisme, le modèle scandinave), il ratera « l’implication paradoxale » des salariés qui bricolent au sein même de l’entreprise, il ratera l’immense armée du travail en formation en Asie. Il ratera même l’économie sociale et solidaire, ces formes d’associations visant à offrir à leurs travailleurs et la maîtrise de ce qu’ils font, et le sens de « pourquoi ils le font », et ratera la critique féministe du travail domestique.

Mais avec ce livre et ceux qui le suivent (Les chemins du paradis,1983, Métamorphose du travail, quête du sens,1988, Misère du présent, richesse du possible, 1997) s’ouvrent deux immenses chantiers qui vont profondément marquer l’écologie politique française et européenne : la lutte pour la réduction du temps de travail (dès les Adieux, il parle de « décroissance productive ») et le revenu social de citoyenneté. Puisque la machine tourne de plus en plus vite, qu’elle serve à alimenter le droit au temps libre autonome, avec le revenu correspondant.

S’ensuivra alors une réflexion poussée, où le sens critique d’André fera merveille pour éviter les illusions, tout en maintenant ouverte la recherche d’alternatives. Oui au revenu de citoyenneté, mais suffisant pour permettre une activité autonome librement choisie, oui peut-être à l’activité de services à la personne, mais à condition qu’il ne s’agisse pas de petits boulots rétablissant la domesticité.

Au tournant du siècle, l’économie de la connaissance, le « capitalisme cognitif » va-t-elle le réconcilier avec le vieux modèle de Stratégie ouvrière ? Pas du tout : il voit dans le capitalisme cognitif une cyber-machine encore plus aliénante, et, bien entendu, il prend parti pour les artisans en marge de ce système : les activistes du logiciel libre…

André Gorz avouait que, sans la rencontre de Jean-Paul Sartre, il se serait enfermé dans un systémisme hégélien. C’était peut-être la base de son pessimisme critique, de son rejet des illusions. Mais avec une infinie persévérance (où nous ne saurons jamais la part que prit exactement Dorine, sa compagne), il aura su entretenir la petite flamme de l’espérance : donner un sens à sa vie, à son activité.

(Pour une version de ce texte avec références, voir http://lipietz.net/?article2105. Pour une analyse plus personnelle de l’écho d’André Gorz sur notre militantisme, voir http://lipietz.net/?breve262)

Alain Lipietz