Et si le club de Rome avait eu raison … en avance ?

 avril 2003
par  Jérôme Gleizes
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De la guerre économique à la guerre tout court, il y a continuité dans une fuite en avant créatrice de toujours plus d’inégalités, prédatrice de nos ressources, notamment énergétiques, elles qui sont au cœur du capitalisme hyperproductiviste actuel. Or leur épuisement est désormais notre horizon historique, comme l’avait déjà souligné il y a plus de dix ans le club de Rome. Repartant de l’analyse de cette situation, Jérôme Gleizes, économiste et membre de la rédaction d’EcoRev’, plaide dans ce texte pour une véritable révolution culturelle et politique, ouvrant la réflexion pour une autre voie, écologiquement soutenable, un développement sobre et producteur de sens et de richesses à l’échelle planétaire, une ébauche de projet pour une altermondialisation qui refuse la guerre de tous contre tous et les sombres horizons que celle-ci nous promet chaque jour un peu plus.

"L’existence de pays nouveaux [1] favorisa une conduite qui ressemble à celle du Goûter Fou d’Alice au Pays des Merveilles. Quand le thé et les gâteaux furent épuisés devant leur chaise, le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars ne trouvèrent rien de plus naturel que de ’circuler’ et d’occuper la chaise suivante. Quand Alice leur demanda ce qui se produirait lorsqu’ils seraient revenus à leurs places initiales, le Lièvre de Mars changea de conversation. Á ceux qui croyaient que l’histoire passée n’avait pas duré plus de cinq mille ans et qui s’attendaient à ce que le Jugement dernier les atteignît en moins de temps encore, cette politique du Chapelier Fou ne pouvait que sembler très naturelle. Mais le temps a passé et la table à thé des Amériques ne s’est pas montrée inépuisable ; de plus, en fait, la vitesse à laquelle une chaise a été abandonnée pour la suivante s’est accrue à une allure probablement toujours accélérée.
Combien d’entre nous ne voient pas à quel point ces quatre derniers siècles sont une période vraiment exceptionnelle de l’histoire du monde ! C’est en partie le résultat de l’accroissement des communications, mais aussi celui de la maîtrise de la nature. Mais au mieux, nous extrayons du monde le peu que nous laissons : dans cette longue course nous aurons certainement un jour à payer nos dettes ; ce sera sans doute au moment même où cela n’ira pas sans de grands inconvénients pour notre survie.
" (Norbert Wiener, Cybernétique et Société, 1954)

Cette longue citation du père de la cybernétique peut paraître étonnante, mais analysons un petit peu la situation de la production énergétique actuelle. D’emblée, nous savons que l’homme épuisera les ressources de pétrole et de gaz avant qu’elles n’aient le temps de se régénérer. La question est de connaître la date. En fonction des réserves, du niveau de la production et de la consommation du pétrole et du gaz, de l’efficacité énergétique, la crise est-elle pour bientôt ? En tout cas, si les prévisions pessimistes du club de Rome ne se réaliseront pas, la question de l’épuisement des ressources énergétiques est assez pertinente pour être étudiée en tant que telle ; une association, l’Association for the Study of Peak Oil, organise annuellement un colloque sur l’épuisement du pétrole.

Nos analyses sont biaisées par le fait que depuis trente ans, l’estimation des réserves de pétrole reste bloquée à quarante ans. En d’autres termes, les ressources de pétrole découvertes semblent permettre de compenser la consommation. Les optimistes pensent alors que le rythme de découvertes des gisements de pétrole va se poursuivre, qu’il existe toujours des chaises sur lesquelles nous pouvons nous asseoir. Position peu rationnelle, d’autant plus que des arguments de géopolitique interviennent (comme la guerre en Irak le montre) et que la fixation du prix du baril est plus le résultat d’un rationnement forcé de l’offre par l’OPEP en fonction des quotas attribués aux différents pays membres et des coûts de production que d’une véritable confrontation d’une offre et d’une demande. Les réserves révélées par les différents pays sont plus des données politiques que des réalités physiques, à tel point qu’une base autonome des réserves d’hydrocarbures indépendante des Etats est en cours d’élaboration. Une surestimation des réserves par les pays consommateurs (et par les principales compagnies pétrolières américaines) permet de faire baisser le prix du baril. Et quand c’est le fait des pays producteurs, cela permet de limiter les politiques d’économie d’énergie et le développement des énergies renouvelables.

Les spécialistes de l’économie des énergies se basent sur la courbe de Hubbert pour estimer l’évolution de la production annuelle de pétrole. Hubbert, géophysicien de Shell avait prédit en 1956 que la production de pétrole aux États-Unis allait culminer en 1970 en se basant sur la courbe des découvertes avec un décalage de 30 ans. Sa prévision s’est avérée juste. Laherrère [2] a effectué une analyse équivalente au niveau de la production mondiale. Il a dû prendre en compte le pétrole non conventionnel, c’est-à-dire la production hors les producteurs classiques de l’OPEP, telle celle de la mer du Nord, les schistes bitumineux, l’ensemble des pétroles rentables uniquement à partir d’un prix élevé compte tenu des coûts d’extraction. Ces pétroles ont jusqu’ici permis de compenser les chocs pétroliers de raréfaction de l’offre. Le pic de la production est prévu pour 2010-15 sauf si la consommation baisse brutalement comme après le choc pétrolier de 1979. Les prévisions optimistes de l’Agence Internationale pour l’Énergie prévoient le pic seulement pour 2020. Les réserves de pétroles et de gaz accumulées pendant plus de 500 millions d’années risquent d’être consommées en deux siècles !

Cette situation n’indique pas que nous nous préparons à entrer dans le monde de Mad Max, mais que le prix du pétrole va augmenter, entraînant ainsi une distorsion de l’ensemble des prix car nous sommes toujours dans une société basée sur la consommation énergétique, entamée avec la première révolution industrielle. Bien que l’intensité énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire à la production de 1000 dollars de Produit Intérieur Brut (PIB), ait baissé, la quantité totale consommée a augmenté. Ce qui récuse le concept de développement soutenable (sustainable development), c’est-à-dire selon la commission Brundtland de 1987, un "mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins".

Ce concept constitue un compromis entre trois contradictions fondamentales pour assurer une équité intergénérationnelle, un compromis entre le Nord et le Sud, entre les besoins humains et la préservation des écosystèmes. La langue française montre le côté confus de ce concept en hésitant entre développement "durable" et "soutenable". Le concept de durabilité se limite uniquement à la durabilité d’un modèle de croissance sans prendre en compte la notion de préservation des écosystèmes et le renouvellement des ressources naturelles. Dans une perspective écologique, il est donc tout à fait inacceptable. C’est pour cela que nous devrions utiliser plutôt les termes de développement écologiquement soutenable ou d’éco-développement. La raréfaction des ressources énergétiques va avoir comme conséquence une augmentation du prix des hydrocarbures et une modification de la structure des sources de production énergétiques. Le principal argument avancé pour la relance du nucléaire est en fait celui-ci, comme il en avait été en 1973 avec le premier choc pétrolier. Tout comme l’augmentation de la pollution entraîne une hausse des inégalités entre ceux et celles qui peuvent s’en prémunir de ceux et celles qui n’en ont pas les moyens financiers, la modification de la structure des prix de l’énergie va aussi aggraver les inégalités entre ceux et celles qui pourront accéder à une énergie peu coûteuse et ceux et celles qui ne pourront pas. Les inégalités de revenus sont en fait plus faciles à réduire que les inégalités d’accessibilité car celles-ci demandent des investissements importants et enferment les plus pauvres dans des cercles vicieux de sous-développement. Les pays du Sud vont être de plus en plus dépendants des transferts de technologies du Nord pour faire face à leurs besoins énergétiques.

Dans ce contexte, de nouveaux concepts apparaissent comme ceux de décroissance soutenable [3] ou de croissance sobre qui préserverait le capital naturel. L’économiste Nicolas Georgescu-Roegen est le père de la notion de décroissance.

Chaque fois que nous entamons notre capital naturel, nous hypothéquons les chances de survie des générations futures ou nous les condamnons à la fuite en avant par la découverte infinie de nouvelles ressources, par la nécessité d’un progrès continu. Les ressources énergétiques sont des ressources fossiles non renouvelables. Le principe de précaution devrait nous inciter à limiter leur pillage dans l’attente de source de production écologiquement soutenable. Pour autant, la notion de décroissance ne signifie pas automatiquement une diminution du PIB, comme le réclament des personnes tel l’économiste Serge Latouche [4], car nous devons distinguer la croissance matérielle de la croissance en valeur. Par exemple, les services non marchands produits par les administrations publiques en 2000 ont représenté plus de 15 % du PIB. Ils sont évalués à la somme des salaires et prestations sociales versés. Ils sont distincts par nature de la valeur ajoutée créée par Total-Fina-Elf, pourtant elle aussi incluse dans le PIB.

La situation actuelle nous met en fait devant nos responsabilités. Il est temps de faire des choix et de prendre des décisions politiques. Sans entrer dans les scénarii les plus catastrophiques, nous avons le choix entre un modèle de développement où les inégalités s’accroîtraient et un autre où elles pourraient diminuer. Un scénario tel celui élaboré par les auteurs de facteur 4 [5] est possible, mais il est aujourd’hui temps d’agir et non de discuter. Ce scénario a pour principe de donner "deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins de ressources", ce qui signifie une augmentation par 4 de la productivité. Il part des technologies existantes et montre que notre avenir est entre nos mains.


[1L’auteur fait référence à la découverte des Amériques.

[2Pour plus de précisions, cf. son intervention du 11 octobre 2000 au colloque "Énergie et développement durable", http://www.oilcrisis.com/laherrere/isib

[3cf. le dossier de la revue Silence du mois de février 2002 dont la plupart des articles ont été publiés sur http://www.decroissance.org

[5Facteur 4, Ernst U. von Weizsäcker, Amory B. Lovins, L. Hunter Lovins, Terre Vivante, 1997


Commentaires  forum ferme

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vendredi 2 septembre 2005 à 16h01 - par  Dris

La problématique réside dans la conceptualisation du développement. Cette problématique est de taille puisqu’elle n’est toujours pas résolue. Au fond qu’est-ce que le développement ? Un sentier à poursuivre ou une vue de l’esprit dominée par le prisme occidentale démultiplieé par la mondialisation ?!

Définir le développement revient souvent à définir ce qui est bon. De l’imposer au pays moins développés et de maintenir un rapport de dépendance vis à vis de ces derniers, puisque nous avons la recette miracle pour y parvenir. A nous la pédagogie !La situation devient alors trop belle:hégémonie économique,culturelle et surtout néocolonialisme.

Les ethnologues et les universalistes doivent se tirer les cheveux, s’ils ne l’ai ont pas déjà perdu. Tout les peuples n’ont pas la même vison matérialiste du développement. Pour certain le terme développement n’a pas d’équivalent dans leur langue. Est-ce parce qu’ils sont moins civilisés ? sont-ils prêt à tuer pour faire remonter des statistiques (PIB...) ?

En réalité, dans son acception contemporaine, le développement vue comme une accumulation et une exploitation indéfinie ne peut être durable, soutenable, ou, pas pour tous les acteurs, certains étant spectateurs si ce n’est victimes. Que se soit sur le plan environnementale : "Notre niveau de vie n’est pas négociable" G.W Bush, ou sur le plan humain : guerres civiles en Afrique causées par la convoitise de nos chefs d’Etat occidentaux des ressources naturelles africaines (voir François-Xavier Vershave "L’envers de la dette").

Conceptualiser le développement tel qu’il nous est présenté reviendrait à définir la notion de bien-être, de proposer un indice "du bonheur", chose qu’il est impossible de réaliser, tant le subjectivisme en la matière est roi.
Le développement devient alors l’outil de la domination, économique, sociale, et culturelle.

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