Fabriques de misère

Intervention d’Anne-Marie Marchetti au colloque "Prison et accès au droit"
lundi 19 janvier 2004
par  Anne-Marie Marchetti
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Confronter les discours de/sur l’institution à ses pratiques, les objectifs attribués à la fonction carcérale à la vie quotidienne des détenus, tel est le fil directeur qui guide le travail de Anne-Marie Marchetti. Maître de conférence en sociologie, elle connaît bien les prisons où elle mène de nombreuses enquêtes pour le CNRS. Mais surtout, ce qui rapproche ses analyses d’un véritable engagement, c’est qu’elle est attentive à ce à quoi la société aimerait rester sourde : la parole des détenus.

Dans ce texte, intervention à un colloque de l’association "Droits d’urgence", elle reprend la thèse de son livre Pauvretés en prison (ed. Erès, 1997). Pauvretés au pluriel car la prison enferme les pauvres et fabrique de la misère.

Entre 1992 et 1994, le laboratoire du CNRS auquel j’appartenais à l’époque a fait deux enquêtes pour le compte du ministère de la Justice sur les pauvretés en prison. La première était une enquête auprès des personnels. C’était aussi une étude sur les budgets des détenus dans 17 établissements qui avaient le même programme informatique : il s’agissait de savoir comment ils dépensaient leur argent et quels étaient leurs revenus. La deuxième enquête dont je me suis occupée essentiellement a été faite auprès des détenus. Nous avons interviewé 100 détenus dans 5 établissements en étudiant les répercussions de la pauvreté sur leur vie quotidienne, sur la longueur de leur peine. La dernière enquête que j’ai faite sur les condamnés à perpétuité m’a montré que ce que j’avais vu dans les années 1992-1994 n’avait pas changé pour l’essentiel.

On ne peut pas parler de la pauvreté et des appauvrissements en prison si l’on ne revient pas sur quelque chose que tout le monde connaît mais sur quoi je veux insister un peu, à savoir les caractéristiques de la clientèle des prisons. La prison a pour clientèle privilégiée les classes populaires. De ce point de vue, je vous rappellerai les résultats de l’enquête de l’INSEE parue en l’an 2000 : pour mémoire, un détenu sur sept n’a jamais exercé d’activité professionnelle, un sur deux est ou a été ouvrier contre un sur trois dans l’ensemble de la population. A l’inverse, les cadres supérieurs sont sous-représentés en prison : ils représentent 3,3 % de la population détenue. Selon l’INSEE, le risque d’être incarcéré est de 4,8 fois plus grand pour les ouvriers que pour les cadres supérieurs. Pourquoi cette spécificité de la population carcérale ? Cela veut-il dire que la population pauvre incarne toute la délinquance ou du moins la délinquance la plus dangereuse ? En fait, dès que l’on réfléchit à ces questions, on voit que l’équation prison liée à la délinquance la plus dangereuse est erronée. Si l’on veut être rigoureux, on se dit que pour être en prison, il faut surtout être un délinquant qui a été repéré, arrêté et jugé au pénal, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, et que l’on a été condamné à une peine de prison parce que l’acte délictueux commis était passible d’une peine de prison. Je vous donne peut-être l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, mais pensez à tous les gens qui ne seront pas repérés, arrêtés, jugés, qui ne seront pas condamnés à des peines de prison, dont les délits seront jugés par les tribunaux administratifs ou de commerce, et qui finalement seront des délinquants.

Délinquance de l’ombre

On peut trouver des délinquants dans chaque milieu social, chaque milieu professionnel sécrète son type de délinquance. Dans son dernier livre Eva Joly se plaint de ne pouvoir faire condamner que 0,5 % des affaires de délinquance économique qu’elle a instruites. En fait, le repérage des actes délictueux et leur traitement est plus facile quand on a affaire à des gens de peu de pouvoir que lorsqu’on a affaire aux puissants de ce monde qui commettent une "délinquance de l’ombre", pour reprendre le titre d’un ouvrage de Pierre Lescaux sur la délinquance d’affaire. Celle-ci est plus difficilement repérable, elle opère souvent au niveau international, avec des conseillers juridiques très formés, et il est beaucoup plus difficile d’agir contre elle. Vous n’avez qu’à penser au nombre d’hommes politiques qui ont échappé à la justice pour des délits que l’on peut considérer comme graves ou qui ont fait un séjour assez rapide en prison.

On sait par ailleurs que la détention provisoire qui sert de toboggan vers la peine de prison ferme, touche plus facilement les sans emplois, les sans domicile fixe et les personnes d’origine étrangère. Les études qui ont été faites par le CESDIP dans ses principaux centres de recherche sur la délinquance montrent que ces trois caractéristiques sont des facteurs surdéterminants pour entrer en détention provisoire. Je reprends aussi la phrase d’un chercheur du CESDIP, Bruno Aubusson de Cavarlay qui dit : "L’amende est bourgeoise et petite-bourgeoise, l’emprisonnement ferme, lui, est plutôt sous-prolétarien". Par conséquent, ce ne sont pas les mêmes peines qui touchent deux types de délinquance.

Il faut donc se dire que l’emprisonnement ne représente qu’une faible partie des peines qui sont prononcées en France. Il y a d’autres peines : des peines d’amende, des peines de prison avec sursis, les peines dites alternatives à la prison qui sont le plus souvent des peines alternatives à la liberté, donc une partie importante de la délinquance qui n’est pas vue. De ce point de vue on peut dire que la délinquance que l’on voit en prison est la partie émergée de l’iceberg, c’est-à-dire une faible partie de l’iceberg des délinquants, même si dans l’imaginaire des gens, le mal, le repris de justice est incarné par le détenu. On pourrait revenir à ce que disait Foucault sur le fait que la prison donne une visibilité aux illégalismes des classes populaires et que de ce point de vue, cela a une utilité parce que le projecteur est braqué sur certains illégalismes et cela l’éloigne d’autres, notamment ceux qui sont les plus puissants du pays. De ce point de vue, la prison a un rôle politique dans la mesure où elle participe à la disqualification symbolique des classes populaires puisque ce sont ces gens-là qui sont les moins moraux, les plus délinquants, etc.

Ceci me permet de cadrer le sujet car on ne peut pas réfléchir aux questions de pauvreté si l’on n’a pas établi d’abord que la prison est une institution pour pauvres. Si c’était une institution pour riches, on n’y trouverait vraisemblablement pas les conditions de vie que l’on y découvre, même si cela paraît évident. On voit bien que lorsqu’il y a des détenus beaucoup plus aisés en prison, ils jouissent, ne serait-ce qu’à la Santé, de conditions un peu plus faciles, même si c’est pour des raisons que je peux comprendre. Dans toutes les prisons où j’ai travaillé, j’ai bien vu que lorsqu’un détenu était plus aisé, la prison ne se présentait pas de la même façon ; ce n’étaient pas les gens qui avaient les pires travaux avec les pires salaires.

D’après notre première enquête, si l’on considère les entrées d’argent des détenus, nous avions constaté que près de 58 % d’entre eux vivaient en-dessous du seuil de pauvreté carcérale. Faites bien attention, le seuil de pauvreté est une notion relative : on établit ce que représente la moitié des revenus moyens d’un pays et là, nous avons calculé que c’était la moitié de ce revenu moyen. Nous avons considéré que ceux qui avaient moins que ce revenu moyen vivaient sous le seuil de pauvreté. Ensuite, nous avons regardé les gens qui vivaient sous le seuil de grande pauvreté, ce qui veut dire gagner moins de 40 % du revenu moyen. Nous avons trouvé que près de 54 % des détenus vivaient en dessous du seuil de grande pauvreté carcérale. Cette pauvreté n’a pas le même visage qu’à l’extérieur puisque les détenus sont a priori logés et nourris mais il faut rappeler que l’Administration pénitentiaire n’assure que le minimum et que les détenus ont besoin de plus du minimum pour vivre dignement et se positionner socialement de façon à ne pas être dominés. Comme dans les banlieues, il est important dans les prisons d’avoir les bons habits, les bonnes baskets, de ne pas être quelqu’un qui mendie, sinon on est l’objet d’assujettissements supplémentaires : on sert de "bonne" aux autres, dans la cour ou dans les cellules il y a des choses que l’on vous fait faire parce que l’on sait que vous n’avez pas de revenus. Il est important que les détenus en prison, pour leur statut vis-à-vis des autres détenus, aient un minimum d’argent. Je trouve aussi significatif que le poste numéro 1 dans les établissements que nous avions étudiés, concernant les dépenses privées en prison, était la nourriture. Il y a d’autres dépenses, les principales étant le tabac, la télévision, les mandats aux familles.

60% des détenus sont inactifs

Beaucoup d’entre vous savent que la vie en prison est plus chère qu’à l’extérieur, ce qui est absolument anormal puisque les gens sont plus pauvres. De surcroît, on est obligé d’acheter des articles neufs en prison pour des raisons de sécurité, ce qui, à mon avis, pose problème. Par exemple, dans les pays les plus pauvres de la planète, s’il n’y avait pas les familles pour apporter des chaussures ou des affaires, les prisonniers ne se débrouilleraient pas. En France, parce que l’on est dans un pays riche, il est demandé aux détenus d’acheter eux-mêmes leurs chaussures, notamment parce que les familles n’ont pas le droit d’en apporter pour des raisons de sécurité. Il y a une notion d’hyper-sécurité en prison qui est à mon avis un des facteurs de pauvreté. On peut dire qu’actuellement il y a plus de pauvreté parce que l’on achète plus de choses à la cantine. C’est un nouveau type de pauvreté et beaucoup de détenus n’ont souvent pas les moyens d’acheter.

Par ailleurs, leurs ressources sont moins nombreuses. Il y a plus de chômage en prison qu’à une certaine époque : 60 % des détenus sont inactifs. La plupart des familles sont les plus précarisées par la crise, donc ils ont des difficultés à envoyer des mandats. Et puis, il n’y a pas de prestations sociales du style RMI, ASSEDIC, ce qui, à mon avis, pose un grave problème, surtout à une époque où nous avons un premier ministre qui parle du "détenu citoyen". Un détenu citoyen pourrait avoir les minima sociaux que l’on trouve à l’extérieur. Cette pauvreté, quand elle est connue, ne choque pas beaucoup les gens extra muros parce que la prison est faite de pauvres.

Une théorie récurrente qui a traversé le XIX ème siècle dit que la prison doit être misérable pour ne pas décourager dehors les pauvres qui sont honnêtes et ne pas pousser les indigents à faire des délits pour trouver le vivre et le couvert en prison. En fait, la population carcérale est impopulaire. Elle est stigmatisée à la fois parce qu’elle a fait le mal, qu’elle est faite de moins-que-rien, de gens de peu. L’idée que "c’est bien assez pour eux" explique la faiblesse du budget de l’Administration pénitentiaire. On ne voit pas pourquoi les Français se mobiliseraient pour que le budget de l’Administration pénitentiaire soit important pour ce type de population Selon Jean Faval, ex-conseiller de Robert Badinter, le budget de l’Administration pénitentiaire était l’un des plus pauvres d’Europe.

Non seulement la base des détenus est faite de pauvres mais de surcroît on leur offre des ressources insuffisantes. Moins de 40 % des détenus sont actifs, il n’y a pas de minima sociaux, les salaires, défiant toute concurrence, ne peuvent être proposés qu’à des pauvres gens, à commencer par ceux qui sont donnés par l’Etat, notamment les services généraux, tout ce qui concerne la cuisine, la bibliothèque ... De plus, on peut dire qu’en prison les travaux qui sont faits par les pauvres du tiers monde sont moins bien rémunérés. Je pense à un atelier de Fresnes qui s’appelle Barbès et où, comme par hasard, les salaires sont les plus faibles ; les salaires les plus élevés sont au bâtiment D1 où se trouve l’essentiel des Français. La faiblesse des ressources offertes établit des situations de concurrence dont profitent les détenus les plus favorisés qui peuvent plus facilement accéder à ces ressources. Quand il y a peu de travail, on le donne à ceux qui ont des savoir-faire, des savoir-parler, qui ont fait un minimum d’études. A contrario il existe une paupérisation des détenus les plus pauvres qui peuvent le moins accéder aux ressources qu’offre la prison et qui peuvent le moins protéger les modestes acquis de l’extérieur. C’est par exemple souvent chez les détenus les plus pauvres que les relations familiales sont mises à mal le plus vite car si c’est le père de famille qui a été incarcéré et si c’est son argent qui servait à faire vivre la famille, les relations vont se disloquer plus facilement.

Enclave totalitaire

Contrairement à l’imagerie de la prison républicaine qui est vue comme égalitaire, on peut dire qu’en prison il y a d’une part une accélération des inégalités, une paupérisation générale, d’autre part, une modestie des ressources qui sont offertes par l’Administration pénitentiaire dans divers domaines, notamment au niveau formation. Par exemple, il n’y a pas de bourse d’études. Il devrait y avoir des accords entre l’Education Nationale et l’Administration pénitentiaire pour que les détenus puissent avoir des bourses d’études. Les ressources qui sont offertes en prison, compte tenu de tous les handicaps de la population qui s’y trouve, sont beaucoup trop faibles pour que l’on puisse penser qu’une réparation de leur handicap et une réinsertion puissent avoir lieu. De plus, il faut se rappeler que la moyenne des détenus reste en prison environ 8 mois.

Il faut voir aussi que la pauvreté a des retombées sur la durée de la peine. On peut dire qu’à crimes ou délits égaux, plus un détenu sera pauvre dans tous les sens du terme, (un analphabète, qui n’a pas de travail ou un malade mental qui n’a pas de relations et pas d’argent), plus il sortira tard de prison parce qu’il offrira moins facilement les fameuses garanties de réinsertion. C’est une des choses qui m’ont le plus choquée dans ma dernière enquête sur la pauvreté et j’ai constaté que cela jouait au niveau de la vie en prison : plus on est pauvre, plus on a de risque de rentrer plus tôt en prison, plus on a une détention rigoureuse, mais aussi plus on sortira tard de prison. Donc, dans le fameux "pays des Droits de l’Homme" dont on nous rebat souvent les oreilles, quand on est en prison, on ne voit pas les Droits de l’Homme. On se dit : "Je rêve, je ne suis pas dans le pays qui tient des propos aussi nobles puisque les principes sont bafoués un peu partout".

Ce qui m’a le plus frappée, c’est que plus on est pauvre, plus on sort tard de prison. Je l’ai particulièrement rencontré dans ma dernière enquête sur les détenus à perpétuité où j’ai vraiment vu comment les gens frustes qui ne savent pas remplir leur dossier, qui n’ont pas de relations privilégiées avec les travailleurs sociaux, vont obtenir leur libération conditionnelle pour une "perpète" quelques années après quelqu’un qui saura parler, qui aura fait des études, qui aura un réseau, qui aura tout ce que l’on peut appeler des ressources.

Pour finir, je voudrais revenir sur un point. Parmi toutes les questions soulevées par la pauvreté, il y a peut-être celle du type de régime dans lequel nous sommes. Je m’excuse auprès des responsables de l’Administration pénitentiaire qui sont dans la salle et que je ne veux par remettre en cause par rapport à leur mission, mais nous n’avons pas une prison digne d’un pays démocratique. La prison, étant donné le mode sur lequel elle vit actuellement, est une enclave "totalitaire". Très souvent, quand je travaillais en prison, j’avais l’impression de me retrouver dans un pays de l’Est, avec beaucoup de pratiques ressemblant à celles de l’ensemble des ex-pays communistes. Il existe ici un problème de démocratie et des enjeux disciplinaires.

Le plus souvent, les surveillants ne jouissent pas d’une légitimité morale auprès des détenus et ont bien du mal à asseoir leur pouvoir qui paraît contestable à beaucoup d’entre eux, d’autant plus que beaucoup de détenus remettent en question la décision de justice qui les a amenés en prison et ne voient pas la légitimité des surveillants. Ils en ont peur, ils les redoutent parce qu’ils ne veulent pas se retrouver au mitard et qu’ils veulent sortir le plus tôt possible de la prison, mais la plupart des surveillants n’ont pas de légitimité morale auprès des détenus. Il y a un problème parce que les surveillants doivent maintenir la paix en détention autrement que par la menace. Ils ont besoin de la dépendance des détenus à leur égard. On peut dire que la pauvreté des détenus, du moins jusqu’à un certain point, leur manque de droits, leur permet de négocier la discipline en prison par un système de contre-dons ou de tolérances. Si l’on réfléchit à l’accroissement des ressources en tous genres en prison, à la réhabilitation civique des détenus, je pense qu’en aval, et c’est un choc, on en arrive forcément à la question des tenants et des aboutissants du travail des surveillants, et en amont, au sens des décisions de justice que les surveillants font respecter.

Plus les détenus ont de ressources, plus ils ont de droits, et plus les surveillants ont l’impression d’être démunis pour négocier la discipline avec eux. Cela les gêne sans doute plus que la situation de pauvreté actuelle. Pour moi, la pauvreté est consubstantielle à la prison. C’est une institution pour pauvres qui marche surtout à la pauvreté, et c’est un obstacle non négligeable si l’on souhaite travailler à l’amélioration de la condition carcérale.


Commentaires  forum ferme

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lundi 17 octobre 2005 à 14h29 - par  DERIOT Daniel

Anne Marie vient de s’éteindre, aprés une longue et douloureuse maladie suivant une expression réguliérement usitée. Me reviennent en mémoire, des souvenirs d’une rencontre avant et aprés une réunion auquelle,elle participait à BESANCON courant de l’année 2OOO. Elle présentait son bouquin avec passion, fougue et humour. Elle maîtrisait un sujet sensible, elle a contribué à casser un tabou, celui de la prison et surtout celui de la précarité dans les géôles de notre cher hexagone. Anne Marie savait trouver les mots justes pour évoquer les situations douloureuses. Amicales pensées à ses proches. Et merci pour la tenacité d’un combat qui perdure.
Daniel DERIOT
TRavailleur Social. CHALON S.S