Le corps, face obscure de l’écologie politique

mardi 29 juin 2004
par  Jean-Louis Peyroux
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Et si la séparation de l’Homme et de la nature n’était qu’une mythologie de plus ? Jean-Louis Peyron explore quelques pistes qui ont ancré l’idée d’une séparation indépassable de l’homme et de son environnement. Sur la base de ce constat, il propose de chercher une nouvelle dialectique et une nouvelle médiation du corps pour rapprocher ces deux pôles.

"Le problème est que ni nous ni la nature n’avons de raison pratique d’exister"

Edward Bond

Sans la plus élémentaire des précautions, que constitue un corpus théorique critique, il y a de forts risques que la pratique des institutions conduise "les gestionnaires" à prendre "le possible" pour "le souhaitable" et transforme ainsi le contenu même de l’écologie en environnementalisme.
J’en veux pour preuve l’attitude de maints écologistes lors des grandes messes du sport institutionnel : Mondial, Jeux Olympiques et Tour de France.

En ces occasions, le silence a été le moindre mal, le pire : l’amour déclaré de D.Cohn-Bendit pour le "foot-spectacle" et la pusillanimité : la seule inquiétude quant aux atteintes matérielles causées à l’environnement par ces manifestations.
Remercions Charlie-Hebdo d’avoir su faire le lien entre l’élevage intensif et le dopage des sportifs. Quelle cécité, en effet, de ne pas voir que dans le sport de compétition, le productivisme officiait là aussi pleinement.
Il serait par trop facile de limiter la cause de cette défaillance au seul matraquage médiatique, des raisons idéologiques plus profondes sont en œuvre.
Il est temps de nous interroger sur la place du corps de l’humain dans les diverses représentations de la Nature (1).
Nous allons présenter deux conceptions opposées de l’idée de Nature, puis en essayer le dépassement. La première en exclut l’Homme et la deuxième l’absorbe complètement.

1 . La représentation duale, ou séparative : L’idée de Nature exclut l’espèce humaine.

Le petit binôme Adam et Eve a été déposé, comme des pièces sur un jeu d’échecs ; il y avait la Nature paradisiaque et l’Homme fut amené de l’extérieur.
La névrose du monde judéo-chrétien est mise en place, d’ailleurs le créationnisme continue à sévir légalement dans plusieurs états des USA .
Des siècles durant, ce dualisme originel n’a eu de cesse de basculer entre deux pôles indissociables : la fascination et la conquête.
Au nom de la préservation de la pureté, de "l’identité", de chacune des parties, cet "espècisme" a eu comme illustration particulièrement funeste le national-socialisme allemand. Selon cette conception, la Terre ne serait qu’une mosaïque de réserves naturelles dont on ne sait comment seraient établies les frontières. Le Reich était, en effet, partisan d’une séparation entre la "race supérieure" et les "peuples naturels" .

À l’opposé, mais dans la même conception, il existe une variante guidée par la compassion. Les adeptes contemporains de la séparation et "animalés" de bonnes intentions se retrouvent autour de la théorie de la wilderness de J. Muir (Le wilderness act de 1964). Par opposition aux espaces dominés par l’homme et ses œuvres, le document cité désigne la wilderness comme un espace où la terre et la communauté de vie ne sont pas entravées par l’homme.

Ce mythe américain exalte le pionnier, mais occulte les Indiens dont la culture est osmotique vis-à-vis de la nature.
Dans cette idéologie séparative, le corps ne peut être que vil et une entrave comme Platon l’a écrit sans fard. Quant à son héritier, le judéo-christianisme, il ne considère le corps que comme matière à pécher. La modernité ne fait que réécrire, en termes profanes, ce dégoût d’une nature envahissante à travers l’hygiènisme. Il n’est point surprenant, alors, que la raison, l’esprit, bref l’immatériel doivent prendre la mesure de toute chose et que, faute de réalité autonome, le corps devienne machine en niant toute altérité intrinsèque.

La sacralisation de la vitesse au mépris de tous les rythmes biologiques, la fascination du virtuel, etc... ne peuvent conduire qu’à réduire "l’en-dehors" de l’Homme, la Nature, dans un ghetto, et ce dans le meilleurs des cas.

2. L’idée de Nature inclut l’espèce humaine : conception englobante.

L’ensemble des activités humaines n’est, dans cette optique, que le fruit de l’évolution d’un élément particulier de la Nature : l’Homme. La Nature ayant généré un anthropoïde, un animal à outils et symboles, est donc initiatrice de la technique qui peut, à son tour, la détruire. Par cet animal particulier, la Nature s’est faite son propre "art" à ses risques et périls. Il peut en découler un fatalisme néo-darwinien. Le plus bel exemple se situe en économie par les discours libéraux en faveur du Marché et de sa main invisible : la concurrence aurait le même statut naturel que, par exemple, le cycle du carbone.

"Dans les questions très compliquées où nous courons grand risque de nous tromper dans l’application de nos théories, le plus sûr, comme le plus simple, est de laisser la Nature agir" expliquait A. Cournot, penseur de l’école libérale française du XIXe siècle.

Cette approche de la relation Homme-Nature ne peut conduire qu’à une posture utilitariste de la part de l’espèce humaine : celle-ci ne fait cas de son environnement (La Nature étant ce qui est autour) qu’au pro-rata des dommages en retour qu’elle appréhende. Mère Nature ayant donné à cet animal le plus haut niveau de complexité, son expansion ne saurait être remise en cause et "Le Progrès" est ainsi naturalisé !
Cette conception est moins dangereuse que la précédente et, en particulier, le corps peut y être traité comme une partie de la Nature aimée.

Toutefois, la tendance dominante de cette approche conduit à une sorte de "finalisme" : si mon corps en domine d’autres, s’il est faible, etc... c’est que la Nature en a voulu ainsi. Les grandes cérémonies sportives seraient le moment, et le lieu, où des forces de la Nature (directement ou par l’intermédiaire des Dieux du Panthéon) mettraient les humains en actes. Nous pouvons interpréter ces moments comme une célébration animiste, ou panthéiste, plongeant ses racines dans notre mémoire collective (ceci est patent dans l’olympisme). Les Dieux du stade perpétuent le stade des Dieux.

3 . L’approche dialectique : l’idée de nature concerne aussi l’Homme.

Le quantitatif (ici la complexité), au-delà d’un certain seuil, se transformant en qualitatif.
En effet, cela dépasserait l’entendement de désigner par le même concept : la réalité, l’organisation, les mouvements des atomes et molécules constituant les corps des humains et la praxis de ces derniers.

Au-delà d’une certaine complexification, il y a un saut vers un nouvel être au monde : "le corps sans organe" d’A. Artaud.
Celui-ci, et lui seul, s’est autonomisé vis-à-vis de la Nature mais, il n’en reste pas moins le corps "ordinaire" qui, lui, n’est pas souverain . Il n’existe que par ses rapports avec d’autres corps et l’ensemble des réalités non humaines. Le corps, lieu fini et singulier, est l’expression d’une matrice, d’une puissance infinie-non définie .

En convenant d’appeler celle-ci Nature, nous posons les deux termes de la dialectique en œuvre grâce à l’intersection, dans l’homme réel, de sa matrice et de la part qui s’en est détaché. Certes si "l’homme est un animal politique" comme disait Aristote, gardons d’oublier et le politique et l’animal.

Cette cohabitation a deux conséquences :

- la première implique que, de par sa partie naturelle, l’homme ne peut sans, catastrophe, se dégager de sa responsabilité vis-à-vis de la Nature alors qu’il peut l’assumer grâce à sa part socialisée. Cette impératif réaliste rompt donc avec les visions dominatrices ou paternalistes du point premier du texte et avec tout fatalisme (ou déterminisme) de la conception englobante du point deux.

- la deuxième, symétrique de la précédente, implique de laisser parler dans la cohabitation cette puissance infinie/non définie par l’intermédiaire de notre corps. Celui-ci, agit par une quantité infinie de rapports à l’Altérité, rend possible l’activité et l’affectivité de l’esprit.

"Nous sommes agités de bien des façons par les causes extérieures et, pareils aux flots de la mer, agités par les vents contraires, nous flottons inconscients de notre destin."

Spinoza.

Prenons comme exemple la danse, activité sociale.
Or, un danseur ne saurait l’être véritablement, s’il pensait totalement sa gestuelle.
L’écologie politique revient à la maison comme le dit justement Bruno Latour ou, en d’autres termes, selon la belle formule d’Armand Petitjean prenons en compte le corps que l’on est et non le corps que l’on a. De là découle la nécessité de distinguer, comme l’a fait la revue "Quel corps ?" en son temps : le sport de compétition, productiviste et d’aliénation, de l’activité corporelle ludique et sensitive.
L’un est un combat pour la domination, l’autre, une recherche d’un des chemins pour trouver le collectif à deux chambres, nature et société (Bruno Latour).

Rien de ce qui m’est étranger n’est inhumain (B.L) ou, le corps retrouvant sa place, nous croquerons la pomme de l’Eden en toute conscience et avec plaisir.

Jean-Louis Peyron

Bibliographie

Bruno Latour, Politique de la Nature, La Découverte

Jean-Luc Nancy, Une philosophie du corps, "Cultures", n°31

Catherine Larrère, Les philosophies de l’environnement, PUF

Giovanni Berlinguer, Le corps, marchandise et valeur,
écologie et politique, n°16

Edith Pertunski, "L’éternel retour des philosophies de la Nature", écologie et politique, n°3-4


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