Le corps comme outil militant à Act Up

mardi 29 juin 2004
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Lorsque le corps innove et devient un instrument de lutte, concrète et symbolique, sommes-nous à la frontière du désespoir ou de l’affirmation de soi ?
Le sida a profondément transformé le rapport à l’action militante et fait éclater les frontières de la mobilisation traditionnelle, entre l’individuel et le collectif, le corps protégé et le corps exposé. Victoire Patouillard, ancienne vice-présidente d’Act-Up en 1996-97 (mais aussi membre du comité de rédaction de la revue EcoRev’) décrypte les usages du corps dans le combat militant, à travers l’exemple du Zap, au sein de cette association exemplaire.

Prendre Act Up-Paris comme objet, c’est affronter immédiatement le lien évident, électif, presque saturé qui unit le corps et la politique en son sein.
Il y a bien, pour commencer, une politique du corps à Act Up-Paris. A la stigmatisation de l’homosexualité, on oppose une Gay pride ; à la représentation traditionnelle du patient, objet de savoir et de soin, on substitue celle du malade "expert de sa maladie" et sujet de ses soins, acteur à part entière non seulement de la relation thérapeutique, mais aussi de la recherche médicale et des politiques de santé publique.
Dans les deux cas, on transforme une expérience - qui est toujours l’expérience d’un corps discrédité - en discours : on fait du corps - organisme malade ou objet de désir - une cause.

Il y a, en outre, un usage symbolique du corps - dans le sens funéraire du terme - à Act Up-Paris : le "die-in", technique de manifestation par laquelle les militants, allongés, immobiles, signifient l’hécatombe, suffirait à lui-seul à témoigner de l’intégration dans le répertoire d’action de l’association d’une mise en scène d’un corps sans vie et/ou des objets funéraires qui lui sont traditionnellement associés (ainsi, des croix et des cercueils lors de "Journées du désespoir", un corbillard lors d’une manifestation pour le droit des étrangers malades, des urnes funéraires pour la journée mondiale de lutte contre le sida, des cendres dans un zap à l’Agence du Médicament, etc.)

Cette politique et cette symbolique du corps sont redoublées en pratique par la façon dont ce groupe politique mobilise cette ressource particulière qu’est le corps de ses militants.

L’association valorise en effet, depuis sa création en 1989 sur le modèle d’Act Up-New York, des modes d’actions spectaculaires et inédits : les zaps, selon les termes de l’association, actions rapides et ponctuelles dirigées contre des personnages, des institutions ou encore des bâtiments. Il ne s’agit donc pas ici de s’étonner que des militants d’une association de lutte contre le sida aient choisi d’utiliser leur corps pour exprimer des revendications politiques, mais de préciser l’usage pratique qui en est fait lors du zap et sa spécificité.

Confronté à d’autres techniques de protestation faisant un usage politique du corps, il apparaît tout d’abord que la singularité du zap tient à ce qu’il utilise le corps dans la mesure de sa puissance d’intrusion et de la possibilité de sa transformation en image, à la différence de la manifestation, qui fait un usage politique des corps dans la mesure de leur puissance de déambulation et de la possibilité de leur transformation en nombre.

A ce titre, le zap qui repose sur un emploi systématique et réglé de techniques d’irruption physique est une arme de pauvres : il est le recours de ceux qui ne peuvent compter ni sur la légitimité du nombre (les manifestations d’Act Up-Paris à l’occasion du 1er décembre ne dépassent pas les 10 000 personnes), ni sur l’autorité de la science (les médecins revendiquent un monopole sur le savoir de la maladie) ; dès lors, c’est le corps de ses militants utilisés dans leur capacité à faire image qui constitue la principale ressource de l’association lorsqu’elle recourt aux médias afin de dénoncer un scandale.

Ces différentes ressources ne sont toutefois ni exclusives, ni immuables. La stratégie de scandalisation menée par des actions publiques peut être momentanément abandonnée au profit de stratégies plus classiques de lobby ou de mobilisation si l’association en a les moyens. Cependant, ce serait une erreur de croire que la différence qui sépare le zap de
la manifestation tient simplement au nombre et à l’identité de ses participants. C’est dans leur conception de la puissance politique et dans leur rapport au corps ordinaire, que ces deux modes d’action s’opposent.
Le zap exige en effet un travail sur soi et sur son propre corps qui s’organise autour d’un principe d’exclusion de l’ordinaire : il faut au militant tout à la fois se défaire de la réserve et de la timidité que la vie sociale courante lui a inculquée et oublier les débordements d’une colère qui ne serait pas contrôlée et dont les effets pourraient être destructeurs.

A Act Up-Paris, le principe de non-violence est une règle écrite et celle-ci est rappelée avant chaque zap. Toutefois, la violence telle qu’on la conçoit et telle qu’on se l’interdit à Act Up n’est pas une violence limitée par son intensité ou par ses objets (elle peut prendre le corps d’autrui pour objet, pourvu qu’elle ne le blesse pas, comme lorsque du sang est projeté sur une personne) mais une violence limitée dans sa conflictualité. L’interdit réel que pose l’association à ses membres, c’est celui, strictement, du coup.
De fait, la "violence" des zaps ne repose pas sur l’affrontement physique (l’échange de coups), mais sur le refus des militants de se soumette aux codes gestuels socialement requis dans une interaction, refus qui apparaît d’autant plus fort que la transgression se déroule dans un espace public ou offert à la médiatisation. Après avoir fait irruption dans un lieu, qu’il s’agisse d’une conférence de presse, d’un plateau de télévision, d’une assemblée générale d’actionnaires, d’un conseil de Mairie, ou des bureaux d’une administration, les militants d’Act Up perturbent la situation en sifflant, scandant des slogans, s’allongeant sur le sol, sur les tables, jetant du sang factice sur les murs, renversant les piles de dossier, pointant du doigt la "cible", l’insultant, lui coupant la parole, criant, se menottant à des grilles ou des radiateurs, etc. Il s’agit de perturber la situation au point de faire sortir d’eux-mêmes, c’est-à-dire de la manière de se tenir socialement à laquelle leur rôle les contraint, les corps auxquels ils font face. La logique tactique du zap est celle de la confrontation de manières de se tenir symétriques et concurrentes.

La relation entretenue entre les militants et les forces de l’ordre - CRS ou policiers - constitue un cas particulier. La police se révèle en effet être le seul groupe avec lequel les militants acceptent de composer : l’assignation d’un militant au rôle du "Contact Police" institue dans la structure même du zap cet art de la composition qui revêt une double dimension : il ne s’agit pas simplement d’accepter de transiger sur sa prétention à définir la manière de se tenir qui convient ; mais tout autant de substituer, par l’accord ainsi instauré, la ruse à la force. Le contact-police peut ainsi être amené à mimer face aux forces de l’ordre un désaccord interne qui lui permet alors de multiplier les allées et venues entre le groupe des policiers et le responsable du zap. L’art de la composition est un art subtil qui nécessite une appréciation fine des rapports de force : le contact-police doit gagner du temps sans pour autant perdre la confiance des policiers avec qui il devra ensuite négocier l’arrestation.

Les militants veillent donc à maintenir un degré d’hostilité faible entre la police et eux. Outre le gain de temps stratégique qu’il permet, le "die in" effectué de manière rituelle avant toute arrestation permet aussi une réduction de l’intensité de la conflictualité physique. Le "die in" est alors utilisé comme une technique d’isolement du corps : le corps allongé et immobile est séparé de la masse ; il évite ainsi, lorsque les policiers arrivent sur les lieux de l’action, une mise en présence des deux groupes-policiers et militants- sur le mode de la confrontation voire de l’affrontement physique (la charge) ; il oblige enfin les policiers à faire attention aux corps qu’ils portent et ce d’autant plus que les corps dont ils ont la charge sont présentés comme des corps malades ("Ne me faites pas mal : je suis malade" crient les militants lorsqu’ils sont soulevés - parfois sans ménagement -par les épaules et les jambes) et que l’arrestation est filmée ou photographiée par des journalistes comme un moment spectaculaire de l’action où la passivité des corps des militants contraste avec la force signifiée avec ostentation des policiers ou des CRS.

Lorsque l’on parle d’une "action coup-de-poing", trois mythes y sont immédiatement associés dans une imagerie qui doit beaucoup au modèle de l’armée, mais bien peu à l’observation des formes d’action auxquels recourent aujourd’hui les groupes politiques : le mythe de la violence, le mythe de l’organisation minutieuse et le mythe d’une pédagogie maîtrisée et d’un dressage physique des corps.
Une démystification est nécessaire pour situer le zap et l’usage du corps qu’il appelle dans un répertoire des mobilisations sollicitant le corps de façon intensive. Le zap repose non pas sur l’usage de la violence physique, mais sur une perturbation fine de l’ordre des choses au moyen de pratiques corporelles dans une interaction précise.
La coordination des corps au moment du zap tient non pas à l’exécution sans ratés d’un script rigoureux par des militants disciplinés, mais au jeu d’une mécanique situationnelle, imposée par une situation exceptionnelle et par l’assignation de rôles au militants du groupe : le rythme de l’action est telle que le militant qui y participe ne peut agir que par mimétisme ou en se conformant complètement aux indications données au cours du zap ; si une tâche lui a été donnée (aller se menotter à une grille, distribuer les pancartes, etc), elle l’absorbe complètement.
Enfin, la manière de se tenir lors du zap n’est pas l’objet d’une pédagogie cursive ou d’un dressage physique mais - pour quelques élus - le fruit d’une incorporation lente et silencieuse au terme de laquelle la colère propre au zap devient "naturelle", et - pour la plupart - un simple re-produit, mimétique et situationnel.

Le zap achevé, reste le sillage que l’action a fait naître. Echappant à la maîtrise par les deux groupes en présence, il grandit à la suite de l’action, l’incongruité mise en place par le zap se révélant généralement spectaculaire, voire photogénique. La promesse ou l’espoir d’une efficacité médiatisée - distincte et parfois disjointe de l’efficacité immédiate - conduit lors de certains zaps à s’en remettre à cet arbitrage différé. Cela explique surtout à rebours que l’impératif d’efficacité immédiate ne soit jamais aussi fort que lorsque l’interaction se déroule sans média, ni public.

Il convient donc de distinguer deux types d’efficacité tout en soulignant qu’elles reposent toutes deux sur l’usage de la puissance non-physique du corps (il faut faire violence sans toucher) : que le corps soit utilisé dans sa capacité à faire intrusion ou bien dans sa capacité à faire image, il s’agit toujours de produire des effets d’interactions qui sont aussi des effets d’ostentation.
Cette façon particulière qu’a Act-Up de mobiliser le corps de ses militants a également été pour l’association un moyen d’affirmer sa singularité et sa spécificité dans l’espace de la lutte contre le sida et nombreux sont aujourd’hui les groupes militants qui s’en réclament.

Note
Les Réunions Hebdomadaires d’Act Up-Paris se tiennent tous les mardis à 19h30 à l’Amphithéâtre des Loges à l’Ecole des Beaux-Arts (M°Saint Germain-des-prés). Elles sont ouvertes au public.


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