Santé, sécurité et contrôle social

mardi 20 juillet 2004
par  André Gorz
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Dans Ecologie et politique (Seuil, collection Points, 1978), André Gorz consacre un long chapitre, à la suite de Némésis médicale d’Ivan Illich, aux liens entre médecine, santé et société. Pour Gorz, l’enjeu est de reprendre pouvoir sur la maladie, le corps et l’esprit, de mettre en cause tout ce qui nous rend malade dans notre vie quotidienne, de rétablir un rapport sain et démédicalisé à la santé, de construire un art de vivre sans lequel il ne peut y avoir ni sécurité ni émancipation individuelle et collective.

Morbidité croissante, indifférence à la vraie prévention, surconsommation spectaculaire de soins et de médicaments qui ne rétablissent pas la santé : comment se fait-il que médecins et médecine s’accommodent de cette situation absurde ? Les mettre en cause n’est que trop facile. Leurs conceptions du malade, de la maladie, de la fonction médicale sont encore profondément marquées par les idéologies bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles : le corps est conçu comme une mécanique dont les rouages se dérèglent, le médecin comme un ingénieur qui les remet en place par des interventions chirurgicales, chimiques ou électriques.

Et puis, à la différence de la médecine antique, la médecine bourgeoise ne connaît que les individus, non les ensembles. Cela tient, bien sûr, au rapport de clientèle du médecin avec "ses" patients. Ceux-ci sont des individus privés, ils demandent qu’on les soulage, les guérisse, les conseille, tout de suite, tels qu’ils sont, dans le monde tel qu’il est. Le médecin, c’est son métier, s’adapte à cette demande. Personne ne lui demande de voir au-delà des cas individuels, les causes sociales, économiques, écologiques de la maladie. La médecine devient ainsi une "science" bizarre qui étudie minutieusement des structures partielles sans prendre en considération la structure globale à laquelle elles se rapportent.

Seuls quelques pionniers, missionnaires, têtes brûlées s’intéressent à l’épidémiologie, à la biologie des populations, à l’anthropologie, aux maladies du travail. Ces authentiques chercheurs et théoriciens, s’ils sauvent l’honneur du corps médical, n’ont guère d’influence sur l’exercice et la fonction de la médecine : la santé des populations ne fait l’objet d’aucune demande solvable, personne ne paie les médecins pour qu’ils s’en occupent et rien, d’ailleurs, dans leur formation et leur position sociale, ne les prépare à conseiller les gens sur la meilleure façon d’assainir leurs habitudes et leur milieu de vie.

Ils exercent donc leur profession dans les limites, étroites, du système social, avec une soumission aux normes qui ne cesse de surprendre : comment, se demande Powles [1], ont-ils pu ne pas prévoir que l’inhalation de gaz et de vapeurs chimiques, de fumées (celles du tabac, des métaux en fusion, de l’huile chaude, du charbon), de poussières (d’amiante, de coton, de granit) était extrêmement dommageable pour la santé ? Comment ont-ils pu ne pas s’insurger, dans les villes industrielles et minières, contre des conditions de vie et de travail dont les ravages s’étalaient sous leurs yeux tous les jours ? Ne refusent-ils pas d’appeler "maladies" des processus dégénératifs irréversibles (artériosclérose, hypertension, arthroses, etc.) pour la seule raison qu’ils acceptent comme "normal" un mode de vie qui favorise ces affections ? Bref, comment peuvent-ils accepter de ne soigner qu’à l’échelle des individus les dégâts que ce type de civilisation et de société cause à l’échelle des collectivités et de populations entières ?

Mais, sitôt que vous l’avez posée, cette question se retourne contre vous aussi bien : pourquoi vous, salariés, citadins, électeurs, assurés sociaux, contribuables, demandez-vous constamment à l’État ou à vos employeurs directs de vous couvrir contre les conséquences et les coûts de la maladie, mais non de vous protéger contre les maladies elles-mêmes, en en éliminant les causes ? Pourquoi revendiquez-vous sans cesse plus d’hôpitaux, de médecins, d’infirmières, de médicaments nouveaux au lieu de vous préoccuper des conditions qui vous permettraient de vous passer de leurs "bienfaits" et services ? Pourquoi, au lieu de changer vos habitudes et votre façon de vivre malsaines, demandez-vous à "votre" médecin d’en atténuer les effets ?

[…] Allons, vous le savez bien : la responsabilité de la surconsommation de soins et de médicaments n’incombe pas seulement à ceux qui les vendent en mentant sur leur efficacité technique mais aussi à ceux qui les achètent et ne demandent qu’à être trompés.

[…] Non que le patient soit un simulateur et le médecin un imposteur : l’affaire est beaucoup plus complexe, car la santé et la maladie sont toujours aussi une question d’appréciation ; et cette appréciation varie selon le contexte social et culturel plus encore que selon le tempérament des individus. Les mêmes symptômes ne seront pas ressentis de la même façon le lundi ou le samedi, avant l’ouverture de l’usine ou avant un rendez-vous d’amoureux. Les gens "cultivés", habitués à l’auto-observation, se sentent malades plus promptement que les gens "frustes", habitués à passer outre. Les salariés, frustrés par la stupidité d’un travail parcellaire, sont plus promptement malades que le paysan ou l’artisan qui doit venir à bout de sa tâche sous peine de péricliter.

La maladie, comme le rappellent Dupuy et Karsenty [2], est aussi une "grève" ou une protestation passive, et elle n’est même que cela, de nos jours, dans la majorité des cas : 75 % des patients, affirment les généralistes, ne présentent pas de lésions organiques et viennent chercher chez le médecin un réconfort au moins autant qu’un traitement. Ces malades n’ont pas de maladie cliniquement définissable, bien que leurs troubles soient réels et puissent aboutir à des lésions. Les médecins les appellent des "fonctionnels" ou des "psychosomatiques" et acceptent le plus souvent de traiter leurs symptômes par des médicaments coûteux et toxiques. C’est là que réside la supercherie.

En effet, ces vrais malades sans maladie définissable sont, le plus souvent, des gens qui n’en peuvent plus et viennent demander une aide ou une dispense.
[…] Or cette supercherie est grosse de risques redoutables que des médecins d’avant-garde ont bien perçus avant qu’Illich [3], à son tour, ne la dénonce. Elle ne consiste pas seulement, (cette supercherie), à appliquer un traitement technique à un appel au secours prenant la forme de la maladie : elle consiste plus fondamentalement à traiter le "je n’en peux plus" du patient comme une anomalie temporaire que la médecine aurait pour mission d’éliminer au plus vite. Voilà donc la médecine et les médecins transformés en agents de normalisation sociale. Ils ont pour mission d’éliminer les symptômes qui rendent le patient inadapté à son rôle, impropre au travail. […] Agir alors comme si le mal c’étaient les symptômes et non le travail qui les provoque, c’est faire remplir à la médecine une tâche complémentaire de l’école, de l’armée, de la prison : celle de fournir des individus "normalisés" socialement, c’est-à-dire ajustés (par conditionnement chimique, au besoin) au rôle social que la société a défini pour eux.

[…] Il est donc grand temps de repenser la médecine ou, plus exactement, les déterminants de la santé et de la maladie. Le but d’Illich est d’y provoquer. Sa hantise, c’est qu’à la faillite de la médecine la société et les médecins ne répondent en traitant le mal par le mal : en élargissant encore l’appareil médical, ses compétences et ses pouvoirs, sa capacité de contrôle social et de "médicalisation" de la vie. Pour Illich, la seule réponse saine à cette crise est la déprofessionnalisation de la médecine, c’est-à-dire : l’abolition du monopole des médecins en matière de santé et de maladie ; la reconquête par les profanes de leur capacité autonome à prendre soin d’eux-mêmes. Cette façon de voir n’est pas irréaliste sur le plan technique (quoiqu’elle suppose des transformations politico-culturelles radicales).

[…] la reconquête de la santé suppose l’abolition du travail forcé salarié ; elle suppose que les travailleurs recouvrent la maîtrise des conditions, des outils et des buts de leur travail commun ; elle suppose une nouvelle culture dont les activités productrices cessent d’être des obligations extérieures pour retrouver leur autonomie, leur diversité, leur rythme et devenir joie, communication, "hygiène", c’est à dire art de vivre.
Il faut, pense Illich, démédicaliser la santé tout comme il faut déscolariser l’accès au savoir. Car de même que nous ne retrouverons la culture que si elle est arrachée à l’école pour devenir possibilité d’apprendre, d’enseigner, de créer partout où l’on se trouve et quoi qu’on fasse, de même nous ne retrouverons la santé que si elle cesse d’être l’affaire des spécialistes pour devenir une tâche et une vertu partout présentes, réglant en permanence la vie individuelle et collective.

André Gorz


[1John Powles, Science, medicine and man, volume 1, The Pergamon Press, Londres, 1974.

[2Jean-Pierre Dupuy et Serge Karsenty, L’invasion pharmaceutique, Seuil, collection Points, 1974.

[3Ivan Illich, Némésis médicale, Seuil, 1975 (réédité dans Oeuvres complètes, volume 1, Fayard, 2004).


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