Petite préhistoire discutable de l’écologie politique

mardi 24 janvier 2006
par  Stéphane Lavignotte
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Il y a le risque de l’anachronisme, de l’imposition a posteriori d’un sens que les auteurs n’avaient pas donné et - pire pour des écologistes - la réintroduction en histoire des idées d’une évolution obligatoire, d’un saut d’invention en invention qui aurait amené au présent de l’écologie comme réalisation de l’histoire. Loin de tout ça, ces quelques notices se veulent une invitation à redécouvrir des pistes qui - avant la naissance de l’écologie elle-même - furent ouvertes dans la critique de la prétention humaine à dominer le monde. Pour critiquer les choses telles qu’elles vont - et donc l’écologie - et ouvrir l’imagination.

Diogène et les cyniques grecs

Cette école philosophique grecque - dont les principales figures furent Antisthène et Diogène - se développe à partir du Ve siècle avant Jésus-Christ comme une revendication d’authenticité en réaction à l’intellectualisme platonicien et à la grandeur économique et militaire du jeune empereur Alexandre. Plutarque - voyant Diogène manger du poulpe cru - résume le cynisme par une formule qui sera l’un des slogans des écologistes des années 70 (voir l’article sur Serge Moscovici dans ce dossier) : "ensauvager la vie". Diogène - multipliant les provocations dans ses réflexions comme dans sa façon de vivre - voulait "falsifier la monnaie", c’est-à-dire renverser les valeurs dominantes dans tous les domaines, et en premier lieur la prétention humaine : pour lui, non seulement les Dieux mais également l’animal étaient supérieurs à l’homme car les premiers n’ont pas de besoin et les seconds très peu tandis que l’homme est prisonnier permanent de ses désirs et de ses angoisses. Pour Diogène, le bonheur réside dans la sérénité totale que permettent l’apathie et l’autarcie, se suffire à soi-même.

Thoreau et le transcendantalisme

Régulièrement, l’éthique du travail et de la responsabilité née du calvinisme puis du puritanisme ont provoqué dans le protestantisme des réactions dites "antinomistes" (de nomos, la loi) qui prenaient au sérieux le message de grâce et les appels de Jésus à vivre comme les oiseaux du ciel et les lys des champs, sans travail ni souci du lendemain. La réaction la plus marquante fut le courant transcendantaliste fondé par l’américain Ralph Waldo Emerson - son essai La nature édité en 1836 en est le manifeste - et qui compta dans ses rangs Henry David Thoreau. Thoreau raconte dans Walden comment pendant deux ans il se retira dans une cabane au fond des bois. Le transcendantalisme appela à réveiller sa sensibilité pour communier avec une nature dont l’homme fait partie et y découvrir un contact avec Dieu et une confiance en soi qui permet d’affronter le conformisme, et par exemple, pour Thoreau, d’assumer la désobéissance civile.

Rudolf Steiner, la Théosophie et l’anthroposophie

Créatrice en 1875 de la Société théosophique, l’Américaine Helena Petrovna Blavatsky remet au goût du jour l’hindouisme et le bouddhisme - revendiquant la théosophie du IIIe siècle qui déjà les mélangeait au nom d’une "tradition primordiale" - en y ajoutant une dimension de spiritisme. Dans une approche re-christianisée mais conservant la réincarnation dans une approche d’évolutionnisme positiviste, Rudolf Steiner (1861-1925) créé l’anthroposophie qui vise à recréer l’harmonie entre l’homme et l’univers. Sa philosophie se traduit notamment par des méthodes d’éducation, de pharmacie et d’agriculture. L’agriculture biodynamique (label Demeter), ancêtre de l’agriculture biologique, prend en compte l’ensemble des cycles de la vie biologique, y compris les cycles lunaires.

Alexandre Von Humboldt et l’écologie scientifique

À partir du milieu du XIXe siècle, une série d’observations faites à travers le monde par des scientifiques au profil d’aventuriers fait émerger une vision systémique de la nature qui peut se résumer par la définition de l’écologie donnée par le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1866 : "la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence". Alexandre von Humboldt développe une géographie botanique où il forge des concepts comme l’isodynamique, l’isothermie, l’isoclinie. Karl Möbius Modicus, à la suite des travaux de Charles Darwin et Alfred Russel Wallace, forge le terme de biocénose, la communauté des êtres vivants. En 1875, le géologue Eduard Suess invente le terme biosphère, regroupement de l’atmosphère, de l’hydrosphère et de la lithosphère. En 1926, le géologue russe Vladimir Ivanovitch précise le terme biosphère en décrivant la plupart des grands cycles biogéochimiques. En 1935, l’écologiste Arthur Tansley définit comme écosystème le système interactif qui s’établit entre la biocénose et le biotope (leur milieu de vie).

Élisée Reclus et la géographie humaine et sociale

Fils d’un pasteur protestant [1], anarchiste banni pour sa participation à la Commune de Paris, Elisée Reclus (1830-1905) critique la géographie de son époque qui donne le primat aux lois physiques en développant une démarche d’interrelation entre facteurs économiques, politiques, écologiques. Contre les explications privilégiant un seul facteur, il souligne la complexité du milieu, l’homme faisant partie de ce milieu, la nature étant la dimension physique du milieu. Reclus met en avant trois lois : la lutte des classes (terme inventé par son ami Proudhon), la recherche de l’équilibre (inspiré par Darwin en biologie et Le Play en sociologie) et la décision souveraine de l’individu. Refusant le malthusianisme, déniant tout caractère naturel aux frontières, il est l’un des premiers à alerter sur le danger représenté par les diverses destructions de la nature pour l’humanité et pas seulement pour la nature elle-même.

Albert Schweitzer et le respect de la vie

Prix Nobel de la paix en 1952, notamment pour son combat contre la bombe atomique, le médecin, organiste, humanitaire avant l’heure et théologien protestant Albert Schweitzer (1875-1965) forge le concept de "respect de la vie" après sa rencontre avec une bande d’hippopotames sur le fleuve Ogooué en septembre 1915. Mais ce n’est qu’en 1919, dans une prédication à Strasbourg, qu’il développe le thème : faisant directement référence à la boucherie de la première guerre mondiale qui vient de s’achever, il évoque le "tragique" de sa génération qui n’avait "qu’une éthique apprise qui, au moment où elle aurait dû faire ses preuves, s’est détachée et est tombée". Soulignant la solidarité des humains malgré leurs différences, et la solidarité de l’humain et de la nature, il invite au "respect de la vie, respect de l’insaisissable qui nous affronte dans l’univers et qui, comme nous, se différencie dans des formes extérieures mais qui, par le dedans, est de la même essence que nous, si semblable à nous, si proche de nous. Qu’elles tombent les frontières qui nous rendaient étrangers et isolés au milieu d’autres êtres vivants !".

Adorno, Horkheimer et l’école de Francfort

La seconde guerre mondiale entraîne à son tour des révisions déchirantes. Adorno et Horkheimer, juifs contemporains du nazisme, et fondateurs de l’école de Francfort que Marcuse continuera, réfléchissent dans Dialectique de la raison [2] à la domination de la nature par l’homme, telle qu’elle se manifeste dans le national-socialisme mais aussi dans la civilisation industrielle. Ces deux états des choses ont en commun un monde vu comme un "gigantesque jugement analytique", un exclusivisme humain qui produit une appropriation sans limites de ceux qui sont autres. Pour Adorno, l’éventualité du pogrom est décidée au moment où l’homme repousse le regard de l’animal blessé ("ce n’est qu’un animal !"), rejet dans l’animalité qui réapparaîtra irrésistiblement et rendra possible des cruautés sur les humains.

Stéphane Lavignotte


[1La ville d’Orthez - où vécu la famille Reclus - organise du 9 au 11 décembre 2005 des "Rencontres Elisée Reclus" à l’occasion des 100 ans de sa mort.

[2Publié en 1947, Dialectique de la raison, de Théodore Adorno et Max Horkheimer, est disponible chez Gallimard, collection Tel (1983).


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