René Passet ou l’économie au service de la vie

mercredi 3 mai 2006
par  Franck-Dominique Vivien
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René Passet est un économiste du développement appartenant à cette tradition française qui a compté dans ses rangs François Perroux. Des années 60 à nos jours, il a déployé une réflexion générale sur l’évolution économique - un terme qui doit être entendu au sens que lui donnent les naturalistes - dans le domaine des faits et des idées puisqu’il s’agit à la fois d’analyser les mutations économiques contemporaines et de changer les cadres de pensée économique pour répondre aux enjeux posés.

De la croissance au développement durable

Dès le milieu des années 60, à travers une série d’articles traitant des seuils et moteurs du développement, René Passet présente une vision critique des conceptions linéaires qui prévalent en la matière, telle celle proposée alors par Walt Rostow. Les comparaisons statistiques effectuées à cette occasion l’amènent à distinguer des sociétés situées dans des "zones de survie", qui destinent l’essentiel de leurs dépenses à l’alimentation et à l’habillement ; des sociétés, dont les conditions de vie se sont améliorées, mais qui sont encore confrontées aux problèmes de l’avoir, avec des dépenses de logement, de transport et de communication ; des sociétés désormais préoccupées par des questions touchant à l’être ou, si l’on préfère, à la qualité de la vie, qui consacrent une part importante de leurs dépenses à la santé, à la culture et aux loisirs. Cette évolution fait que les éléments primordiaux pour le développement économique sont constitués désormais par des activités immatérielles, qui s’adressent à des besoins illimités, et non plus à des activités et besoins matériels, saturables. En 1969, la rencontre de Passet avec le Groupe des Dix, animé par Jacques Robin, va être décisive puisqu’elle va à la fois lui permettre une poursuite de la réflexion économique engagée précédemment et une rupture en découvrant les perspectives offertes par la systémique, la pensée de la complexité et les sciences du vivant. C’est notamment la question de l’environnement - dont Passet va être, en France, un des premiers économistes à prendre la mesure - qui le conduit à repenser l’économie en tant que discipline, une entreprise qui se concrétisera par la publication en 1979 de L’économique et le vivant, qui peut être considéré comme le magnum opus de Passet. Pour reprendre le titre d’un article publié dans Le Monde en janvier 1971, l’économie apparaît comme une "science tronquée" qui ne s’intéresse qu’aux conditions de reproduction du capital et privilégie ainsi la "logique des choses mortes" au détriment de la logique du vivant, que cela soit celle de l’Homme en société ou celle qui s’exprime dans la nature. Si, selon Passet, ces principes économiques pouvaient être légitimes jadis, lorsque le capital constituait le facteur limitant du développement économique et que plus d’avoir équivalait alors à davantage de mieux-être - autrement dit, plus de croissance correspondait à davantage de développement -, ce n’est plus le cas aujourd’hui alors que le facteur limitant apparaît être l’environnement. De nos jours, davantage de croissance correspond souvent à une dégradation de l’environnement et des ressources humaines. Dès lors, comme l’enseignaient Schumpeter et Perroux, la croissance, qui est unidimensionnelle, quantitative et matérialiste, doit être distinguée du développement, lequel est un phénomène multidimensionnel.

La tâche assignée alors à l’économiste est de concevoir l’instauration d’un "développement orienté vers des activités dont l’aspect matériel est secondaire et s’adressant aux besoins illimités de l’être" - une perspective qui, quinze ans plus tard, lors de la réédition de cet ouvrage, sera devenue celle du développement durable .

La nécessité d’une bioéconomie

La question de l’environnement montre que les conditions économiques ont changé : ce qui était traditionnellement considéré comme gratuit et en quantité abondante - ne relevant donc pas de l’économie stricto sensu - est devenu rare. Pour autant, il ne s’agit pas de réduire l’environnement à des catégories économiques et à le faire entrer dans la sphère de la régulation marchande ; ce à quoi s’évertue une certaine microéconomie de l’environnement. Il s’agit, selon Passet, de concevoir une "bioéconomie", une économie ouverte sur la logique du vivant. L’écologie enseigne que différents niveaux d’organisation obéissent à des logiques différentes ; il convient donc de respecter ces logiques et de penser l’insertion de chaque sous-système dans le système qui l’englobe ; concrètement, il s’agit de penser les conditions d’insertion de l’économie dans les activités sociales, elles-mêmes devant s’insérer dans un système englobant qui est celui de la Biosphère. C’est l’idée de ce que Passet appelle une "gestion normative sous contrainte", qui passe par la définition de normes quantitatives et qualitatives permettant d’encadrer ces activités sociales et économiques en assurant la reproduction des sociétés et de la biosphère. En matière de normes écologiques, à la suite des travaux sur les écosystèmes de Howard Odum, ce sont les modèles éco-énergétiques qui ont longtemps constitué la piste de recherche privilégiée par René Passet et un certain nombre d’économistes qui ont été ses élèves. Avec le temps, et la reconnaissance de la problématique de l’érosion de la biodiversité, les limites que rencontrent ces mesures et indicateurs énergétiques ont été davantage reconnues. Il n’en demeure pas moins qu’il est difficile de déterminer ces limites écologiques, du fait des situations de controverse scientifique qui caractérisent généralement l’expertise en la matière.

Militer pour un développement humain

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que le développement durable est aussi un "développement humain" - avant de devenir un objectif affiché par les instances internationales (le PNUD notamment), l’expression figure dans le titre d’un livre de Jacques Robin préfacé par René Passet. Jamais absente de ses travaux antérieurs, la réflexion en ce qui concerne les normes sociales fait l’objet d’une attention toute particulière depuis une quinzaine d’années. Cela tient probablement à l’engagement militant de Passet qui, à partir de la fin des années 90, prend une nouvelle tournure avec sa participation à l’association ATTAC, dont il devient le président du conseil scientifique. S’en est suivie la publication d’une nouvelle série d’articles et d’ouvrages qui s’adressent, avant tout, aux militants. Cette évolution correspond aussi à la période où est monté en puissance un néolibéralisme porteur d’une mondialisation mutilante et déstructurante pour les sociétés humaines et les dynamiques environnementales. Or, entre néolibéralisme et développement durable, il faut choisir, écrit Passet. Et de critiquer les décisions obéissant uniquement aux intérêts de la finance, propre à cette "économie de casino" dont parlait déjà Keynes, et la tentation de réduire tout être ou toute chose à un statut de marchandise. Sa réflexion, qui l’amène à débattre avec des auteurs comme André Gorz ou Serge Latouche, porte sur les institutions et normes qui permettraient d’assurer la "couverture du coût humain", pour reprendre une expression de Perroux. Elle embrasse l’ensemble des dimensions de la "question sociale" contemporaine : chômage, temps de travail, retraite, sécurité sociale... et se traduit par des propositions étayées économiquement en termes de taxation des mouvements de capitaux, de réduction du temps de travail ou d’élaboration d’un "revenu de citoyenneté"...
En somme, nous dit René Passet, "un autre monde est possible".

Franck-Dominique Vivien


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