Serge Moscovici, la nature de l’écologie

mercredi 3 mai 2006
par  Stéphane Lavignotte
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Depuis la fin des années 60, le psychologue social Serge Moscovici pense à la fois notre rapport à la nature tel qu’il s’est construit depuis le XVIe siècle et les moyens de le changer aujourd’hui. Stéphane Lavignotte, militant écologiste et étudiant en théologie protestante, montre comment ce militant de la naissance de l’écologie met en avant le rôle des minorités actives dans ce nécessaire changement.

Serge Moscovici, en publiant en 1968 Essai sur l’histoire humaine de nature [1] et La société contre nature [2], peut être considéré comme l’un des tout premiers théoriciens français de l’écologie. Adhérent dès le début aux Amis de la terre, candidat aux municipales à Paris en 1977, il participe à l’entrée en politique des écologistes tout en critiquant leur constitution en parti au début des années 80. La pensée de Serge Moscovici est marquée à la fois par son histoire familiale et ses travaux universitaires en psychologie sociale dont il est l’une des principales figures européennes, en rupture avec le comportementalisme américain.

Né en 1925 en Roumanie dans une famille juive dont le père est marchand de grain, il survit à un pogrom puis à l’enfermement en camp de travail pendant la guerre grâce à la lecture de Spinoza et Descartes. Arrivé en France en 1948, il suit des cours de psychologie à la Sorbonne tout en travaillant en usine, avant de continuer ses études aux Etats-Unis pour enseigner ensuite à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Tout son travail est marqué par une question : la modernité n’est-elle pas devenue un non-sens si elle aboutit aux figures de la mort que sont les camps de concentration nazis, le goulag soviétique et le champignon atomique ? Observant les modes de vie contemporains, il se demande si en prétendant libérer l’homme de la sauvagerie de la nature, la modernité ne l’a pas soumis à une série de contraintes pesantes et intenables. Avec son ami l’ethnologue Yves Jaulin, il alerte sur l’ethnocide des peuples indigènes, y compris de la paysannerie française. Il critique le désenchantement du monde dont Max Weber s’est fait le chantre : en abandonnant le monde enchanté, les esprits et la magie qui habitaient les arbres et les eaux, en n’ayant plus à se soucier de l’âme des astres et des animaux, l’homme ne se retrouve-t-il pas dans la solitude du désenchantement, dans un monde où n’existe plus que le fait, le marché et la machine, un autre "fétichisme" ?
À la recherche du pourquoi de cette situation, il commence son travail d’universitaire par une recherche critique sur l’histoire de la science. Rompant avec la vision classique où l’humanité progresserait inéluctablement d’invention en invention ("on n’arrête pas le progrès"), il introduit la notion de "représentation sociale", comprise comme un système de catégorisations des aspects du monde, propre à une culture donnée, guidant l’action des individus.
Remontant au XVIe siècle, il montre comment la volonté de classification et de quantification des phénomènes naturels a glissé vers un désir de trouver des lois universelles au détriment de la collecte patiente des faits. La conséquence principale a été de séparer radicalement nature et culture, nature et humanité, quand bien même cette coupure serait contestable : bien des espèces animales connaissent des formes de vie collective, d’apprentissage, d’invention, de communication symbolique ; inversement, il y a toujours de l’"animal" dans l’humain (impulsions agressives, sexuelles, etc.). Pour cette raison même, parce que la "domestication" de l’homme est toujours en échec, la société multiplie les interdits. Pour autant (et même s’il lui a été reproché de vouloir réhabiliter les communautés naturelles), Serge Moscovici ne fait pas l’hagiographie d’un état de nature auquel il faudrait revenir à la différence d’une approche "naturaliste conservatrice" à la Robert Hainard. Moscovici définit sa démarche comme du "naturalisme actif", "subversif" selon Jean Jacob [3]. Pour Moscovici, la nature est historique, elle est toujours le résultat de l’interaction entre humain et animal, il y a passage quotidien de l’un à l’autre, recréation permanente de leur différence, déplacement incessant de la frontière.
Il n’est donc pas question de revenir à la nature mais de réfléchir - à travers les liens entre types de société, de savoir, de technique - à la nature que l’on désire créer. Quelle méthode pour créer de la nature ? Il s’agit d’abord de modifier les représentations sociales : "réenchanter le monde" (ou "réensauvager la vie") en s’appuyant sur les minorités actives, plus que sur les élections et le système politique classique. Serge Moscovici a étudié du point de vue de la psychologie sociale le rôle des minorités actives dans une usine de chapeaux et dans des mines de charbon. Il a en tête l’histoire des premiers chrétiens. Il voit émerger dans les années 70 les mouvements écologistes, régionalistes, féministes, antinucléaires, les mouvements de la jeunesse et de la contre-culture, les listes autogestionnaires ou écologistes aux élections locales. Le psychologue du social constate que les minorités actives, en particulier dans les sociétés où les normes de la majorité deviennent vagues, produisent des effets bien plus importants que les majorités qui favorisent la stabilité. À condition qu’elles se considèrent et se comportent en minorités actives : se définir par elles-mêmes et non en négatif par rapport à la majorité ; disposer de modèles normatifs entraînant des modes de vivre, de penser et d’agir différents ; refuser les compromis et exprimer leurs points de vue d’une manière cohérente, répétitive et sans concession.

Enfin, elles doivent être capables d’affronter le conflit avec la majorité car c’est le moteur du changement. Ces minorités ne peuvent imposer leurs solutions, mais aider les gens à trouver leurs propres solutions en activant leur imagination et leur affectif. L’un des biais principaux de l’action minoritaire est celle de l’expérimentation de modes de vie alternatifs, d’où l’insistance de Moscovici pour la prise en charge par les écologistes des questions quotidiennes de mode de vie et pour l’investissement politique local qui permet ces expérimentations : "Réenchanter le monde n’est pas un culte, mais une pratique de la nature. Son moyen ne consiste pas à remédier aux malaises de notre forme de vie, mais à expérimenter de nouveaux modes de vie" (4).
Critique dès les années 70 de l’importance donnée par les écologistes à la présidentielle, puis du choix de se constituer en parti politique - ne plus être une minorité active mais "un petit dans la cour des grands" [4] - Serge Moscovici s’est petit à petit éloigné des organisations écologistes.

Pourtant la réédition de quelques-uns de ses principaux textes en 2002 en collaboration avec l’anthropologue Pascal Dibie [5], ses réponses régulières aux sollicitations venues de l’étranger pour colloques, contributions et hommages montrent de sa part un intérêt toujours vif pour l’écologie.

Face à ce qu’il nomme une "écologie d’intention", son appel à une "écologie d’invention" est particulièrement pertinent pour l’actualité de l’écologie, cernée par - selon son expression - le "vieillissement prématuré de l’écologie" sous sa forme parti, l’opportunisme des partis classiques et la tentation du mouvement de la Décroissance d’abandonner son statut de minorité active pour devenir à son tour une force électorale.

Stéphane Lavignotte

Parmi les autres aspects du travail et de la réflexion de Serge Moscovici :

Psychologie des minorités actives, PUF, collection Quadrige, 1996.
Chronique des années égarées, Stock, 1997.
Psychologie sociale, ouvrage collectif sous la direction de Serge Moscovici, PUF, collection Fondamental, 1998.


[1Essai sur l’histoire humaine de la nature, Flammarion, Nouvelle bibliothèque scientifique, 1968.

[2La société contre nature, Seuil, Points essais, réédition, 1994. et en 1972

[3Jean Jacob, Histoire de l’écologie politique, Albin Michel, 1999.

[5Serge Moscovici, De la nature, pour penser l’écologie, Métailié, 2002, page 140.


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