Et la Conf’ inventa l’agriculture paysanne

mercredi 3 mai 2006
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Retour sur les origines de la Confédération paysanne, premier syndicat agricole français à conjuguer l’ambition sociale avec un discours et des pratiques écologistes affirmés. Ce texte de Jean-Philippe Martin est extrait d’un article paru dans la revue Ruralia.

Dès le début de ce siècle, des syndicats agricoles de gauche s’étaient constitués, animés par des militants de la SFIO ou du PCF : ils affirmaient refuser l’agrarisme, cet attachement sentimental à la terre qui considère que tous les "paysans" ont les mêmes intérêts, différents de ceux des urbains et qui glorifie l’exploitation familiale. Pour ces gauches, les paysans, petits voire moyens, sont les alliés des ouvriers des villes mais ces courants demeurent minoritaires parmi les paysans. Après 1945, la FNSEA majoritaire est dirigée par des hommes proches de la droite ; elle est contestée, à partir de 1959, par un courant animé par des militants communistes, le Mouvement de défense et de coordination des exploitations familiales (MODEF) qui progresse avant de s’essouffler à la fin des années 1970.

Une nouvelle rupture dans le syndicalisme paysan intervient dans les années 1970. Le terme de "nouvelle gauche" a parfois été utilisé pour qualifier les équipes qui rompent avec la FNSEA et le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) après 1968 car elles étaient alors indépendantes vis-à-vis tant du Parti communiste français (ils ne rejoignent pas de ce fait le MODEF) que du Parti socialiste et proches soit du Parti socialiste unifié soit de la gauche extra-parlementaire (divers groupes maoïstes, libertaires...). Ces militants ont souvent été formés par la JAC (Jeunesse Agricole Catholique, puis Chrétienne) qui plaidait, dans les années 1950, la modernisation des campagnes, le départ des paysans archaïques et la parité sociale pour ceux qui restaient. Afin de faire progresser ces idées, la direction de la JAC s’était emparée du CNJA puis avait rejoint la FNSEA, mais les fruits de la modernisation sont amers, la parité tarde à venir, le nombre d’agriculteurs qui cessent leur activité est massif et le spectre de la "prolétarisation" guette le grand nombre pendant qu’une minorité profite de cette modernisation. Un courant critique s’affirme, alors, dans le CNJA qui s’oppose, de plus, à la politique menée par les gouvernements de droite, se rapproche de la gauche et est influencée par les événements de mai 1968, en particulier en Loire-Atlantique d’où est issu un de ses leaders, parmi les plus actifs, Bernard Lambert.

Le livre de Bernard Lambert, Les paysans dans la lutte des classes et l’échec de la conquête du CNJA par ce courant sonnent, à partir de 1970, l’heure de la rupture avec le CNJA et la FNSEA. (...) Le courant qui naît de ces multiples ruptures avec le syndicalisme majoritaire prend le nom de Paysans-Travailleurs (PT). (...) Entre 1970 et 1981, le courant PT se structure quelque peu (...) mais n’adopte pas la forme syndicale ; il conserve une forme très souple et traverse plusieurs crises et scissions alors que ceux qui voulaient mener le combat à l’intérieur de la FNSEA y sont marginalisés.

Ces années sont marquées par un fort activisme avec des luttes symboles sur le plan national (le Larzac, voir encadré page suivante), des actions régionales ou en défense d’une filière (la "grève du lait" en 1972, la viticulture du Languedoc) mais aussi des luttes locales. De nouvelles cibles sont désignées (le Crédit agricole), des moyens d’action spectaculaires et inédits sont utilisés. En parallèle, un discours très virulent dénonce les "exploiteurs" des "paysans" et leurs alliés, affirme que le plus grand nombre de paysans sont des "exploités" et donc parties prenantes de "la lutte des classes". Ce discours marxisant très véhément dénonce les grands exploitants, souligne donc des divisions sociales parmi les paysans, ce qui peut choquer l’aspiration à l’unité de nombre d’entre eux. Les militants PT, très peu nombreux en fait, à l’exception de quelques départements, semblent nourrir un goût immodéré pour la dispute politique et les anathèmes, ce qui les divise et les affaiblit.
À la fin des années 1970, les gauches paysannes sont divisées, ne sont pas présentes dans tous les départements, elles ne sont pas reconnues par les pouvoirs publics et ne peuvent donc pas distribuer de services sauf dans quelques départements. La logique pourrait laisser penser à un lent dépérissement et à une marginalisation comme en a connu l’extrême-gauche politique dans les années 1980. Cependant, ces gauches paysannes saisissent les opportunités qui s’ouvrent à partir de 1981 et trouvent des ressources pour se transformer et accroître leur influence.

Quelles sont les raisons qui expliquent que ce courant ait pu finalement résister et se structurer alors que ses forces sont des plus réduites au début des années 1980 ? La première est à rechercher en dehors du champ syndical. La victoire de François Mitterrand en 1981 offre une opportunité aux gauches syndicales agricoles. D’autant plus qu’Édith Cresson, ministre de l’Agriculture, semble vouloir s’opposer à la FNSEA et reconnaît les gauches syndicales. Opportunité immédiatement saisie puisque ces courants adoptent la forme syndicale. Les PT créent avec des syndicats départementaux indépendants la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans (CNSTP) et le courant qui était resté dans la FNSEA donne naissance, en 1982, à la Fédération nationale des syndicats paysans (FNSP). (...)
Toutefois quand, après 1983 et surtout 1986, le ministère de l’Agriculture reçoit en priorité voire exclusivement la FNSEA et que les critères de représentativité avantagent le syndicat majoritaire, ces courants résistent en s’adaptant à la nouvelle situation. C’est au moment où François Guillaume, ancien président de la FNSEA, est ministre de l’Agriculture du gouvernement de Jacques Chirac que la FNSP et la CNSTP se rapprochent et fusionnent en 1987 pour donner naissance à la Confédération paysanne, choix de l’efficacité certes, mais aussi fruit du rapprochement des idées et du recul des anciens clivages tactiques. (...)

Du côté de la base paysanne, nombre de jeunes modernisés mais endettés ne trouvent ni dans la FNSEA ni dans le MODEF des réponses aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Les néo-ruraux, présents et actifs dans certaines zones du sud de la France, parfois porteurs d’innovations, ont en général rejoint ce courant, eux qui se sont vus souvent opposer les critères préconisés par le syndicalisme majoritaire pour l’ouverture du droit aux subventions et aux aides, en particulier à l’installation. Enfin, les électeurs paysans de gauche ont pu trouver l’opposition du syndicalisme majoritaire au gouvernement trop systématique et son action trop politique entre 1981 et 1986.

Enfin, le discours de la gauche paysanne a changé : le marxisme a été abandonné et les premières analyses critiques du "productivisme", sans que celui-ci soit encore très bien défini, s’affirment en 1980-1981. Ce renouvellement a été rendu possible par la progression des idées écologiques dans la société, par le fait que le refus du corporatisme et l’acceptation de la modernisation étaient présents sous le discours marxiste chez les PT et par l’influence des néo-ruraux dans ce courant.

Une invention... "l’agriculture paysanne" !

Faut-il que la production agricole soit devenue technicienne et capitalistique pour que l’ajout de l’adjectif "paysanne" au substantif "agriculture" suffise à différencier le projet de la CP de celui de la FNSEA ? Syndicat pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs, la CP affirme en 1987 que "l’agriculture paysanne" est "une nécessité pour une société moderne et solidaire". Le titre du Rapport d’orientation témoigne de la volonté de lier défense des producteurs, modèle d’agriculture et projet de société qui conjugue modernité et solidarité (apports de la JAC). Pour elle, l’agriculture productiviste est en crise sous le poids des excédents, des dépenses de la Politique agricole commune (PAC) qui contribuent à renforcer des inégalités croissantes entre les producteurs et les régions et ce alors que le nombre d’agriculteurs continue à diminuer sans que l’Europe soit entièrement auto-suffisante. Cette agriculture contribue sur le plan mondial à ruiner les agricultures des pays en voie de développement qui recourent à des importations de denrées alimentaires produites intensivement et donc moins chères sur le marché mondial que les productions locales. La CP refuse donc le libéralisme, et s’affirme partisane d’une action régulatrice de l’État afin de maintenir le maximum d’agriculteurs sur tout le territoire tout en réduisant les disparités de revenus. Le projet d’agriculture paysanne qu’elle commence à élaborer rappelle la fonction traditionnelle de l’agriculture qui est de nourrir les hommes en quantité mais, souligne-t-elle, aussi en qualité. Il vise à rémunérer correctement le plus grand nombre de producteurs, les moyens pour y parvenir sont peu à peu définis, il faut selon elle, maîtriser la production entre tous et la répartir équitablement. Les pouvoirs publics sont invités, fussent-ils de gauche, à mener une politique active et innovante d’installation car ce syndicat fait remarquer que le modèle défini dans les années 1960 n’est plus valable et que le nombre d’installations non aidées car "hors normes" a beaucoup augmenté, en particulier dans le sud de la France. Le modèle d’agriculture paysanne ébauché s’inspire des évolutions constatées dans plusieurs régions dans lesquelles la diversification s’est développée, les activités non agricoles se sont affirmées et où la recherche de circuits courts, la transformation artisanale, l’affirmation de la qualité voire le " bio " ou la vente directe ne sont plus le fait de quelques néo-ruraux illuminés mais font vivre correctement des ménages agricoles ou en partie agricoles.

Depuis 1987, la CP affine son projet dans sa dimension revendicative mais aussi pratique, avec un projet d’agriculture paysanne. Elle met au centre de celui-ci la nécessité de la solidarité. Solidarité entre les paysans, ce que traduit son slogan "trois petites fermes valent mieux qu’une grande" ou sa volonté de soutenir l’agriculture dans les régions difficiles ou enclavées refusant ainsi la concentration de celles-ci le long des côtes ou dans le Bassin parisien et le Nord. Solidarité avec les autres ruraux non agricoles car le paysan est un citoyen qui doit participer à l’animation des campagnes et lutter contre la "désertification" pour maintenir "des campagnes vivantes". Solidarité avec les exclus et ceux qui luttent contre le libéralisme, d’où son soutien aux luttes des chômeurs, des sans-papiers ou à celle des fonctionnaires en décembre 1995. Solidarité avec les paysans des pays pauvres du Sud car ce syndicat défend leur droit à l’autosuffisance et ne les considère pas seulement comme des marchés à conquérir. Le refus du corporatisme est sensible dans la volonté de tisser des alliances avec les couches urbaines sensibles à la thématique écologique et les associations de consommateurs, d’où le combat pour la qualité des aliments ou celle de l’eau en Bretagne. Ce qui peut amener à s’opposer à certains gros producteurs porcins qui polluent et ne veulent pas limiter la taille de leurs ateliers. Ce discours, en construction, pèse sur l’orientation de la FNSEA dont les référents ne sont plus opératoires et dans laquelle certains demandent des aides qui ne profitent pas surtout aux plus gros mais bénéficient plus aux régions défavorisées. (...)

L’action menée à Millau (contre le Mac Donald’s, voir encadré ici) s’inscrit dans un nouveau contexte : depuis la crise de "la vache folle", la méfiance vis à vis des dérapages de l’agro-industrie est très vive, la demande de qualité, d’authenticité des produits agricoles s’est accrue et le sentiment que les agriculteurs peuvent être aussi des pollueurs s’est répandu dans les couches moyennes urbaines. Ce nouveau contexte rend plus difficile la médiatisation d’un combat limité à la défense professionnelle des agriculteurs. (...) La place minoritaire de la Confédération dans le champ du syndicalisme agricole l’oblige à élargir le combat et à montrer que le nouveau combat des paysans pose des questions qui concernent la société dans son ensemble et ses choix d’avenir, condition indispensable pour être entendu des médias. Cette action s’insère dans une série de mobilisations contre les organismes génétiquement modifiés (OGM) qui ont permis en 1998 et 1999 à la CP de populariser ses propositions, de se faire connaître des médias et du grand public, et de nouer des liens avec des organisations de consommateurs et d’écologistes, voire de mener des combats communs avec des organisations de paysans indiens ou d’autres pays

Jean-Philippe Martin

Auteur de Histoire de la nouvelle gauche paysanne.
Des contestations des années 1960
à la Confédération paysanne
. La Découverte, 2005.

Extraits de "La Confédération paysanne et José Bové, des actions médiatiques au service d’un projet ?", Ruralia, juin 2000. Article intégral en ligne ici :
http://ruralia.revues.org/document142.html.


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