Perspectives économiques pour nos petits enfants

vendredi 1er décembre 2006
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Keynes est un libéral. Il croît en une possible harmonisation des intérêts. Mais il ne croît pas en la main invisible de ce cher "vieil Adam" pour guider les marchés et les passions vers la richesse et l’action collective. Publié en 1930, le texte "Perspectives économiques pour nos petits enfants", sensible, corrosif et plein d’humour, ne fait aucune concession au bourgeois de son temps. Fustigeant l’Avarice, l’Usure, la Prudence, Keynes dresse un plaidoyer pour que la question de l’émancipation des individus de la nécessité économique soit autre chose qu’une fatalité ou une malédiction. "Et il se trouve, dit-il en préface, que pour une subtile raison tirée de l’analyse économique, la foi, dans ce cas, peut agir. En effet, si nous agissons continûment sur la base d’une hypothèse optimiste, cette hypothèse tendra à devenir réalité, tandis que nous pouvons nous maintenir à jamais dans l’enfer du besoin en prenant pour base de nos actions une hypothèse pessimiste". Aussi, la question ne manquera pas d’être posée : les défenseurs du revenu garanti seraient-ils tous keynésiens ?

A ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, l’oisiveté apparaît comme une friandise ardemment désirée... jusqu’au moment où elle est obtenue. On connaît l’épitaphe traditionnelle rédigée pour sa propre tombe par la vieille femme de ménage :

Pas de deuil pour moi, amis, et de pleurs jamais,
Car je n’aurai rien à faire, jamais, jamais.

Tel était son paradis. Comme d’autres qui se réjouissent à l’avance de l’oisiveté qu’ils connaîtront plus tard, elle se représentait combien il serait merveilleux de passer son temps à écouter de la musique. En effet, il y avait aussi cette strophe dans sa composition poétique :

Au ciel douce musique et psaumes sonneront,
L’effort de chanter d’autres, pas moi, le feront.

Et pourtant la vie ne sera supportable que pour ceux qui font l’effort de chanter ; et combien sont rares ceux qui, parmi nous, savent chanter !

Ainsi pour la première fois depuis sa création, l’homme fera-t-il face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? Comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ?
Il se peut que la détermination et l’effort acharné des faiseurs d’argent nous transportent tous avec eux dans le giron de l’abondance économique. Mais ce seront les peuples capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance, qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là.
Toutefois il n’est point de pays ni de nation qui puisse, je pense, voir venir l’âge de l’abondance et de l’oisiveté sans craindre. Car nous avons été entraînés pendant trop longtemps à faire effort et non à jouir. Pour l’individu moyen, dépourvu de talents particuliers, c’est un redoutable problème que d’arriver à s’occuper, plus redoutable encore lorsque n’existent plus de racines plongeant dans le sol ou les coutumes ou les conventions chéries d’une société traditionnelle. A en juger par le comportement et les exploits des classes riches aujourd’hui dans n’importe quelle région du monde, la perspective de ce qui nous attend est très déprimante. Car les gens appartenant à ces classes sociales sont en quelque sorte notre avant-garde, les éclaireurs qui explorent à l’intention de nous tous la terre promise et y plantent leur tente. Or il me semble que la plupart de ces gens qui ont un revenu indépendant mais ni liens, ni obligations, ni solidarité avec leur prochain, ont échoué lamentablement devant le problème qui leur était posé.

J’ai la certitude qu’avec un peu plus d’expérience nous emploierons tout autrement que les riches d’aujourd’hui cette munificence de la nature qui vient d’être découverte, et que nous nous tracerons un plan de vie tout différent du leur.

Pendant longtemps encore, le vieil Adam sera toujours si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un certain travail afin de lui donner satisfaction. Trop heureux d’avoir encore des petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches. Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant les tranches de pain aussi fines que possible, et la quantité de travail qu’il sera encore nécessaire de faire, nous nous arrangerons pour que le plus grand nombre d’entre nous ait sa part. Trois heures de travail par jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment. En effet, trois heures par jour font une ration suffisante pour assouvir le vieil Adam chez la plupart d’entre nous !

[...] Quand l’accumulation de la richesse ne sera plus d’une grande importance sociale, de profondes modifications se produiront dans notre système de moralité. Il nous sera possible de nous débarrasser de nombreux principes peudo-moraux qui nous ont tourmentés pendant deux siècles et qui nous ont fait ériger en vertus sublimes certaines caractéristiques les plus déplaisantes de la nature humaine. Nous pourrons nous permettre de juger la motivation pécuniaire à sa vraie valeur. L’amour de l’argent comme objet de possession, qu’il faut distinguer de l’amour de l’argent comme moyen de se procurer les plaisirs et les réalités de la vie, sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. Nous serons enfin libres de rejeter toutes sortes d’usages sociaux et de pratiques économiques touchant à la répartition de la richesse et des récompenses et pénalités économiques, et que nous maintenons à tout prix actuellement malgré leur caractère intrinsèquement dégoûtant et injuste parce qu’ils jouent un rôle énorme dans l’accumulation du capital.
Bien entendu, il y aura encore bien des gens, dotés d’une "intentionalité" puissante et inassouvie, qui poursuivront aveuglément la richesse, à moins qu’ils ne sachent trouver un succédané acceptable. Mais tous les autres d’entre nous cesseront d’être obligés de les applaudir et de les encourager.

[...] L’homme plein d’ "intentionnalité", celui qui est occupé à viser des buts, est toujours en train de chercher à procurer à ses actes une immortalité illusoire et factice en projetant dans l’avenir l’intérêt qu’il peut leur porter. Il n’aime pas son chat, mais les chatons de son chat, ni même, en vérité, les chatons, mais les chatons des chatons, et ainsi de suite jusqu’à la consommation des temps dans l’univers des chats. Pour lui, de la confiture n’est pas de la confiture, à moins qu’il s’agisse d’une caisse de confiture pour demain et jamais de confiture pour aujourd’hui même. Ainsi en rejetant toujours sa confiture loin dans l’avenir, essaie-t-il d’assurer l’immortalité à son acte confiturier.

[...] Je me réjouis donc de voir se réaliser dans un avenir pas si lointain le plus grand changement qui se soit jamais produits dans les conditions matérielles de vie des êtres humains considérés globalement. Mais, bien entendu, cela se fera graduellement et non pas en un bouleversement soudain. Au vrai, cela a déjà commencé. Le cours de l’évolution tiendra simplement en ce que des classes sociales toujours plus larges et des groupes humains toujours plus nombreux seront délivrés pratiquement du problème de la nécessité économique. Le point critique sera atteint quand cette situation sera devenue si générale que la nature de nos devoirs vis-à-vis d’autrui en sera changée. Car il restera raisonnable d’avoir une intentionnalité économique au profit des autres quand il ne sera plus raisonnable d’en avoir une pour soi-même.

[...] Mais surtout, ne nous exagérons pas l’importance du problème économique, ne sacrifions pas à ses nécessités supposées d’autres affaires d’une portée plus grande et plus permanente. Ce problème devrait rester une affaire de spécialistes, tout comme la dentisterie. Si les économistes pouvaient parvenir à se faire considérer comme des gens humbles et compétents, sur le même pied que les dentistes, ce serait merveilleux !

John Maynard Keynes, 1930

"Perspectives économiques pour nos petits enfants" repris de Essais sur la monnaie et l’économie, Ed. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1971. Extraits.


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