Penser l’oppression : la philosophie de Simone de Beauvoir

A propos du livre Simone de Beauvoir Philosophe
jeudi 1er mars 2007
par  Richard Sobel
popularité : 11%

Contre une doxa machiste et qui a la vie dure, l’essai de Michel Kail, Simone de Beauvoir Philosophe (Puf, Philosophies, 2006) opère une salutaire mise au point : Simone de Beauvoir n’a rien d’une philosophe secondaire, dont l’unique mérite aurait été d’avoir "appliqué" l’existentialisme sartrien à un objet particulier, " les femmes".

C’est évidemment à l’occasion d’une recherche sur l’oppression sociale des femmes que Simone de Beauvoir conquiert progressivement son propre espace philosophique ; mais celui-ci déborde très largement la formulation d’une simple "philosophie féministe" par la radicalisation de la notion phénoménologique de "monde" seule à même de faire pièce à la notion essentialiste de "nature" pour rendre véritablement compte de la condition humaine.

Constater et décrire finement ce fait constitutif de la condition féminine qu’est la "domination" masculine est une chose. Mais, sous une exigence antinaturaliste conséquente, qu’en penser exactement qui puisse plus largement valoir pour la condition humaine ? On pourrait penser que Simone de Beauvoir s’attaque simplement à cet essentialisme récurrent dans la pensée humaine : celui qui fonde la domination sur une "essence" spécifique de la femme. Or aucun phénomène social-historique ne peut être expliqué par le recours à la catégorie de l’essence qui se déploie de l’extérieur pour structurer la réalité. Il faut l’envisager comme une construction pleinement immanente à la société dans laquelle il s’inscrit, même si bien sûr le processus peut se voir - fétichisme ou idéologie obligent - occulté en tant que tel, laissant croire qu’il s’agit d’un quasi "donné" pour l’ordre humain.

Est-ce à dire pour autant que Simone de Beauvoir se situe de plein pied dans l’espace théorique du constructivisme social ? Le croire serait un affadissement considérable de sa pensée, voire un contresens ! Car le constructivisme - pour intellectuellement libérateur qu’il soit contre le substantialisme - se maintient encore dans un horizon ontologique contestable d’un point de vue antinaturaliste : celui de l’opposition Nature/Culture ou de l’opposition Objet/Sujet - lesquelles restent finalement... naturalistes en ce qu’elles figent une relation dont il faut au contraire dire qu’elle est constitutive de l’être même des choses.
Pour faire pièce à cette ontologie substantialiste-dualiste, Simone de Beauvoir développe une ontologie relationnelle : la liberté en situation est constitutive du monde en tant que dévoilement de l’être. La liberté n’est pas une qualité, parmi d’autres, du sujet, à savoir : une puissance d’agir grâce à laquelle le sujet pourrait déployer sa volonté et s’affirmer contre le donné. L’homme n’a pas une liberté ; il est liberté et par là-même se fait dévoilement de l’être, étant entendu qu’à proprement parler - sauf à maintenir en sous main une nature - il n’y a rien en dessous du voile ! Rien si ce n’est l’être en soi dont on ne dira finalement rien d’autre...qu’il est. Le monde humain n’a en rien la permanence d’une nature homogène, mais se trouve d’emblée frappé au coin de la fragilité et de l’hétérogénéité - ambiguïté de la condition humaine.
Conséquence cruciale pour les sciences sociales : toute situation ne peut jamais se réduire à un ensemble de conditions extérieures dans lesquelles on plongerait, après coup, un sujet volontaire doté d’une puissance d’agir et dont on se demanderait dans quelle mesure l’objectivité de la situation le détermine. Ce n’est pas parce qu’en tant que telle la liberté en situation ne saurait relever d’un ordre de causalité, qu’elle est solitaire et omnisciente. Elle rencontre d’autres libertés en situation, au sein d’un monde humain, "où chaque objet est pénétré de significations humaines" (S. de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguité, Gallimard, 1947, p. 107). Quelle définition peut-on alors donner à l’oppression pour peu que l’on refuse de s’abandonner aux facilités sociologisantes du déterminisme ? Pour Michel Kail, celle-ci : est en situation d’oppression toute liberté qui en vient à réfléchir son être-au-monde comme un être-dans-le-monde, c’est-à-dire qui en vient à se réfléchir comme le produit de sa situation, oubliant ainsi qu’une situation n’est rien d’autre que ce qu’une liberté faite être. On est loin d’une explication volontariste faisant appel à un "consentement" du "sujet" à sa "domination". En effet, comment comprendre - ontologiquement - qu’un homme puisse abandonner... sa liberté ? Bien évidemment, une violence peut s’exercer sur lui ; pour autant, elle ne s’exerce jamais sur sa liberté en tant que telle, mais toujours sur ce que Sartre appelle la facticité de cette liberté et, de ce point de vue, cette violence ne fait qu’affecter la puissance d’agir du sujet. Dès lors, ceux qu’on appelle "dominants" - à vrai dire les "oppresseurs" - ne sont que ceux qui sont capables de maîtriser la signification de la situation en maîtrisant les conditions de la relation "si bien que les opprimé(e)s ont le sentiment de prendre place" tout naturellement "dans un cadre objectivement planté" (p. 53). L’oppression ne disparaitra jamais (vraiment) - elle est inhérente à la condition humaine.
Qu’en est-t-il alors de la question de l’émancipation ? S’agit-il d’une action collective visant à retrouver une intersubjectivité pacifique que tel ou tel évènement historique (l’instauration du patriarcat, si l’on parle de la domination des hommes les femmes ; l’instauration du salariat, si l’on parle de la domination du capital sur le travail, etc.) serait venu dénaturer en oppression collective ? Pour Michel Kail, la réponse est assurément non. L’idéologie progressiste en prend fondamentalement un coup. Pour autant cette position ne conduit pas au nihilisme. Construire un monde commun sans oppression : ce n’est finalement rien d’autre qu’une possibilité de la condition humaine, possibilité qu’il appartient aux humains, à travers tels ou tels processus singuliers d’auto-émancipation, d’actualiser - ou pas.

Richard Sobel
Lille 1/Clersé - UMR 8019 CNRS