Pour repenser l’écoféminisme

Le classique de ce numéro
mardi 14 octobre 2008
par  Janet Biehl
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Si les questions féministe et écologiste ont été prises en compte avec un succès inégalé par les écoféministes anglo-saxonnes, ce mouvement de pensée reste peu apprécié en France. Peut-on être féministe et écologiste sans être à proprement parler "écoféministe" ? Janet Biehl, qui fut la promotrice avec Murray Bookchin et Daniel Chodorkoff d’une "social ecology", répond dans son ouvrage Rethinking Ecofeminist Politics (1991). Après une décennie d’activité écoféministe pléthorique, mais avant la très utile contribution de Vandana Shiva et Maria Mies quelques années plus tard. Histoire critique d’une idée... toujours discutée ?

Il était un temps où il me semblait – et c’était le cas pour beaucoup de femmes – que féminisme et écologie pourraient s’enrichir mutuellement. J’avais l’espoir que l’écoféminisme se servirait des meilleurs éléments de la théorie sociale et les unirait avec les concepts radicaux de l’écologie afin de produire un mouvement véritablement anti-hiérarchique et éclairé. Un mouvement qui pourrait s’opposer au sexisme et aux nombreuses forces qui œuvrent à détruire la biosphère et entravent la liberté humaine. Considérer la libération sexuelle des femmes comme un élément de la "révolte de la nature" me semblait une contribution intéressante à la théorie féministe. Ces idées faisaient la promesse d’une réintégration de l’humanité dans la nature non-humaine, d’une appréciation nouvelle du rôle historique des femmes dans le soin et l’éducation des enfants, en leur permettant toutefois de s’émanciper des définitions régressives qui les cantonnaient à ce rôle. L’écoféminisme semblait pouvoir, de manière créative et sensée, permettre aux féministes de construire un mouvement écologiste.

Cependant, la littérature écoféministe [des années 1970 et 1980] ne remplit pas du tout cette promesse. Elle ne se sert pas du meilleur de cette théorie sociale, mais travaille en-dehors de ce champ, et le rejette même parfois comme "mâle" ou "masculin". Elle ne se sert pas non plus des meilleurs outils hérités de la culture occidentale – et malgré de nombreuses aberrations, la culture occidentale possède des héritages émancipateurs. Cette littérature écoféministe situe les femmes en-dehors même de la culture occidentale, les associant plutôt à une notion de "nature" mythifiée. Elle ignore ou rejette les idéaux occidentaux tels que la démocratie, la raison et l’étude de l’environnement par les sciences, au profit d’un mouvement libérateur plus radical. Car, si les femmes et la nature s’opposent radicalement à la culture occidentale, comme le prétendent de nombreuses écoféministes, celles-ci ne pourraient accéder à son héritage culturel. L’écoféminisme est donc devenu une idéologie qui, loin d’être libératrice, est régressive pour la plupart des femmes qui pensent.

[...] Bien que certains livres au sujet femmes et de la nature aient inspiré les écoféministes – [Mary Daly, Susan Griffin, Carolyn Merchant, Andree Collard] (1) – à ma connaissance il n’existe encore aucune exposition complète de la théorie écoféministe. En cette absence, la théorie écoféministe se définit largement par une pléthore d’essais courts et souvent contradictoires. Ces essais ont été collectés dans plusieurs anthologies [...] (2). Quelques thèmes traversent la plupart des essais qu’on y trouve : l’acceptation que "femmes et nature" doivent être opposées radicalement à la culture occidentale ; que les femmes ont un rôle unique à jouer dans le développement d’une sensibilité au "care" ("soin") ; qu’elles disposent seules du don d’apprécier les nombreuses connexions de l’humanité avec le monde naturel.

Mais outre ces thèmes fondamentaux, ces courts essais se contredisent souvent de façon éclatante. Certains plus récents évoquent par exemple un lien inné et même biologique entre les femmes et la nature, alors que d’autres avouent que ce lien est en réalité le produit d’une construction sociale. Certains soutiennent la croyance en une déesse, alors que d’autres sont fermement laïques. Certains voient les racines de la crise écologique dans l’Europe du Néolithique tardif, tandis que d’autres les voient dans le christianisme, et d’autres encore dans la révolution scientifique. Certains défendent que "tout est un", d’autres proposent le particularisme et la diversité. Certains sont influencés par l’écologie sociale alors que d’autres se réfèrent à la deep ecology. Certains voient dans l’écoféminisme un concept libérateur dans des proportions sans précédent alors que d’autres – même dans les anthologies mentionnées ci-dessus – rejettent l’appellation "écoféministe", qui insulterait leurs activités féministes.

La plupart des mouvements politiques sentiraient le besoin de régler les conflits, et leurs théoriciens présenteraient leurs positions divergentes, créant une discussion salutaire. Les écoféministes en revanche confrontent rarement leurs différends dans leurs écrits. Certaines écoféministes, qui reconnaissent l’existence de sérieux différends, tendent plutôt à se vanter de ces contradictions comme l’indice d’une saine "diversité" – probablement par opposition à des théories "dogmatiques", plus ou moins cohérentes et que l’on suppose alors "mâles" ou "masculines". Mais on peut être clair et cohérent sans être dogmatique pour autant. Comme on pourrait s’y attendre, il est même une écoféministe qui rejette la notion même de cohérence, au motif qu’elle est "totalisante" et par essence oppressive. […]

L’élément contradictoire de l’écoféminisme génère d’autres problèmes. Certaines écoféministes célèbrent l’identification des femmes avec la nature comme une réalité ontologique. En ceci, elles biologisent des traits de caractère que la société patriarcale leur associe. Les conséquences sont que les femmes restent enfermées dans ces définitions sociales régressives que les féministes ont longtemps et durement combattues. D’autres écoféministes rejettent un tel biologisme et considèrent à juste titre ces définitions, quasiment sociobiologiques, des femmes comme régressives.

Cependant, parmi ces mêmes écoféministes qui rejettent de telles définitions, certaines défendent néanmoins leur usage en vue de la construction d’un mouvement. Malgré leur rejet théorique, le fait de ne pas se confronter aux écoféministes qui soutiennent ces idées contribue à les diffuser. L’existence même du mouvement écoféministe dépend de l’adhésion de certaines à ces métaphores, que les théoriciennes leur accordent une vérité ontologique ou non. A mon avis, l’idée de construire un mouvement sur un fondement que l’on sait être une erreur réactionnaire pose des questions morales sérieuses, de tromperie ou de manipulation. Des questions que les femmes du mouvement écologiste auraient intérêt à poser aux écoféministes, et qui en général devraient inquiéter les féministes sérieuses aujourd’hui.

Certaines écoféministes très médiatisées ont bien profité de cet ensemble d’"idées" pour alimenter leurs carrières académiques et vendre leurs cours et leurs conférences. A écouter les écoféministes sur le thème des "femmes et de la nature", on pourrait supposer que chaque femme qui aurait jamais milité dans le champ de l’écologie est au moins une proto-écoféministe – de Rachel Carson (3) aux militantes anti-pollution du Love Canal (4), du mouvement chipko en Inde (5) aux femmes dans les mouvements éco-régionalistes, l’écologie profonde, l’écologie sociale, dans le groupe "Earth First !" (6) et les autres tendances de l’écologie. Bien sûr, certaines femmes qui militent dans ces mouvements se disent elles-mêmes écoféministes.

En tant que féministe gênée par les contradictions de l’écoféminisme, je reproche aux auteures écoféministes la volonté de vouloir inclure presque chaque sorte de militantisme écologiste et féministe sous leur bannière. Il est peu probable que toutes les militantes le voudraient. A cela s’ajoute que de nombreuses militantes écologistes se sentent obligées de mitiger leurs critiques en raison de pressions subtiles au nom d’une solidarité de genre. Cet "impératif écoféministe", selon leurs mots, s’apparente à une coercition morale et intellectuelle. Il n’est pas évident qu’une femme qui est à la fois féministe et écologiste radicale soit automatiquement écoféministe. En dépit des généralisations grandioses des écoféministes sur les femmes et la nature, il est tout à fait possible pour une féministe, qui serait aussi militante écologiste, de ne pas adopter cette position pleine de contradictions.

Dans un article intitulé "Qu’est-ce que l’écoféminisme social ?" (7), j’avais moi-même proposé une alternative à l’écoféminisme dominant. Dans cet article, je montrais quelles idées de l’écologie sociale étaient pertinentes pour les femmes et comment les préoccupations féminines pourraient être intégrées à l’écologie sociale. Avec cette notion d’"écoféminisme social", je cherchais à construire une alternative cohérente, rationnelle, démocratique et libertaire. D’autres théoriciennes comme Chiah Heller ont aussi participé à développer un écoféminisme social. J’encourage les femmes qui souhaitent poursuivre dans cette voie à le faire.

Mais pour ma part, le mot même d’écoféminisme à été à tel point corrompu par les différentes contradictions internes que je ne le considère plus comme un projet prometteur. Sans aucun doute une féministe peut-elle être très concernée par les questions écologiques, comme j’espère que les militants écologistes soutiennent la libération des femmes comme une partie intégrante de leur initiative politique. Mais à mon avis il n’y a guère de sens à continuer de construire un mouvement sur des idées confuses. Je ne pense pas non plus qu’il y ait beaucoup à gagner à poursuivre une route particulariste, qui mettrait en avant la sensibilité unique des femmes devant la question naturelle. L’important me semble plutôt que l’écologie soit un mouvement qui parle de l’intérêt général de l’humanité comme un tout. Je m’identifie donc d’abord avec l’écologie sociale – un ensemble d’idées antihiérarchique, cohérent, rationnel et démocratique. L’approche dialectique de l’écologie sociale – dont la première synthèse, et la meilleure à ce jour, est due à Murray Bookchin (8) – permet une compréhension claire des processus de domination et reste fondamentale pour une étude des problèmes sociaux et écologiques contemporains.

Comme une forme d’éco-anarchisme, le principe de l’écologie sociale est que nous ne pouvons nous débarrasser de l’idéologie de domination de la nature si nous ne dépassons pas aussi les structures sociétales de hiérarchie et de classe – parmi lesquelles non seulement le sexisme, l’homophobie et le racisme, mais aussi l’Etat-Nation, l’exploitation économique, le capitalisme et toutes les autres oppressions de notre époque. Ni la nature non-humaine, ni l’humanité ne cesseront d’être assujetties tant qu’un seul être humain le restera. Les femmes sont dominées, mais qu’elles n’ont pas de statut singulier parmi tout ce qui est dominé. Ce n’est qu’en supprimant la domination per se – y compris celle des hommes par les hommes –, en théorie et pratique, que les femmes seront capables de s’épanouir pleinement, non pas seulement en tant que femmes mais en tant qu’êtres humains.

Le féminisme radical de la fin des années 1960 et du début des années 1970, qui m’inspire le plus, revendiquait l’égalité des femmes dans chaque domaine de la vie sociale et domestique. Les féministes plus radicales qui ont initié le mouvement comprenaient que l’égalité complète des femmes nécessitait des changements profonds dans toutes les structures de la société. En revanche, la cosmologie confuse de l’écoféminisme introduit la magie, les déesses, la sorcellerie, des traits privilégiés quasi-biologiques, des atavismes néolithiques et du mysticisme, dans un mouvement qui cherchait jadis à extraire le meilleur des Lumières au profit des femmes, sur un pied d’égalité avec des hommes intelligents et humains. Ce qui était considéré comme un but à atteindre pour l’ensemble de l’humanité, sans distinction de genre, a été dissous par les écoféministes dans un corps de notions vagues qui accentuent les soi-disant traits quasi-biologiques des femmes et la relation mystique qu’elles sont censées avoir avec la nature.

Janet Biehl
Burlington, Vermont
7 octobre 1990

Extrait de Rethinking Ecofeminist Politics, South End Press, Boston, 1991, p.1-6.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Luke Haywood

Notes des éditeurs

(1) Janet Biehl fait allusion à
Mary Daly, Gyn/Ecology : The Metaethics of Radical Feminism, Beacon Press, 1978, préface traduite de l’anglais par Katherine Roussos, en ligne sur http://encorefeministes.free.fr/textedaly.php3.
Susan Griffin, Woman and Nature : The Roaring Inside Her, Harper & Row, 1978.
Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology, and the Scientific Revolution, Harper & Row, 1980.
Andree Collard, Joyce Contucci, Rape of the Wild : Man’s Violence Against Animals and the Earth, Indiana University Press, 1989.
Aucun de ces livres n’a été édité en France, preuve du peu d’intérêt pour cet écoféminisme naturaliste et radical dans notre pays. Le/la lecteur/ice français-e a à sa disposition sur ce sujet un ouvrage français et deux traductions tardives.
Françoise d’Eaubonne, Le Féminisme ou la mort, Pierre Horay éditeur, 1974.
Maria Mies et Vandana Shiva, Ecoféminisme, L’Harmattan, 1999 (Ecofeminism, Zed Books, 1993).
Starhawk, Femmes, magie et politique, postface d’Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003 (Dreaming the Dark, Beacon Press, 1982, 1988, 1997).
(2) Irene Diamond et Gloria Orenstein, Reweaving the World : The Emergence of Ecofeminism, Sierra Club Books, 1990.
Judith Plant, Healing the Wounds : The Promise of Ecofeminism, New Society Publishers, 1989.
Pas d’édition française.
(3) Biologiste états-unienne et auteur de Printemps silencieux, best-seller sur la crise écologique, voir l’article de Bruno Villalba dans EcoRev’ n°21 ou http://ecorev.org/spip.php?article453.
Rachel Carson, Printemps silencieux, Plon, 1963 (Silent Spring, Houghton Mifflin, 1962)
(4) Quartier de New York contaminé par une usine chimique, le scandale ayant éclaté en 1978-1979.
(5) Du mot hindi chipko qui signifie "étreindre" : pour s’opposer à l’exploitation de leurs forêts, dès 1973 les habitant-e-s de l’Uttar Pradesh, en particulier des femmes, entourent les arbres de leurs bras pour refuser qu’on les coupe et signifier un lien émotionnel avec eux ("tree-hugging" en anglais).
(6) "La Terre d’abord !" selon la traduction québécoise, organisation écologiste radicale, présente principalement dans le monde anglo-saxon.
(7) Théoricien écolo-libertaire, voir l’article de Patrick Dieuaide dans EcoRev’ n°21 ou http://ecorev.org/spip.php?article469. Murray Bookchin fut aussi le compagnon de Janet Biehl, qui lui consacre son blog : http://janetbiehl.blogspot.com.