Qui a fait le jeu du Front National ?

 juin 2002
par  Pierre Tévanian
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La réponse de Pierre Tévanian, co-auteur de Stop quelle violence ? (Esprit frappeur), est sans appel : la ’’droite républicaine’’ et la ’’gauche plurielle’’, en instaurant un consensus raciste et sécuritaire, n’ont fait que banaliser et légitimer le discours d’extrême droite.

Le schéma est ancien, hérité de Platon : il y aurait d’un côté la plèbe,
’’bas-ventre’’ du ’’corps social’’, de l’autre les philosophes-rois qui en
forment la tête. D’un côté, par exemple, la ’’fièvre collective’’ de
décembre 1995, de l’autre la voix de la ’’raison’’ incarnée par Alain
Juppé, Nicole Notat et la quasi-totalité des éditorialistes [1]. Il en va
de même à propos des politiques d’immigration : les partisans de ces
politiques ne cessent d’afficher leur ’’raison’’ et d’invoquer les
’’émotions’’ et les ’’peurs des français’’. Ils se disent ’’à l’écoute’’ des ’’émotions populaires’’ - la formule, glaciale, est de Lionel Jospin - dans le but de les contenir. Ils affirment enfin qu’être sourd aux ’’inquiétudes’’ et aux ’’demandes de fermeté’’ de ’’l’opinion’’, c’est ’’faire le jeu du Front National’’...

À ces discours rebattus, il faut opposer une toute autre hypothèse : et si
le racisme venait d’en haut ? Et si la demande xénophobe était produite par
les ’’réponses raisonnables’’ des élites ?
Les résultats électoraux confirment cette hypothèse : les régions les plus
touchées par le vote FN ne sont pas celles où il y a le plus d’immigrés ou
d’étrangers, mais souvent celles où les élus ont rivalisé de démagogie et
de xénophobie avec le FN. Souvenons nous : au mois de février 1997, le
ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré affirmait qu’en l’absence de
résultats économiques ou sociaux, ses lois très répressives et ses charters
d’expulsés allaient assurer à la droite une victoire aux prochaines
élections. Trois mois après ces prédictions, la droite était largement
battue lors des élections législatives anticipées.

Il faut rappeler aussi qu’en janvier 1997, les électeurs de Vitrolles
n’avaient eu le choix qu’entre Bruno Mégret et un adversaire socialiste
déclarant : ’’ ce que le FN propose, nous l’avons déjà fait ’’ - et que,
suivant la formule lepéniste, ils avaient préféré l’original à la copie.

L’analyse d’un siècle de discours politique le montre : les poussées de
racisme populaire ont toujours été précédées par des discours venus des
plus hautes autorités politiques, largement relayés par le monde
médiatique. Au cours des années 1980 et 1990 notamment, il est devenu de
plus en plus fréquent de rendre les étrangers responsables du chômage, de
la délinquance et des déficits publics, de prophétiser l’invasion, la fin
de la République ou le ’’choc des cultures’’, de fantasmer sur l’Afrique,
la polygamie, le foulard islamique ou les ’’banlieues-ghettos’’, et même de
défendre ’’l’identité française’’, le ’’droit du sang’’ ou la ’’préférence
nationale’’. Ce sont des Présidents de la République et des Premiers
Ministres, toutes tendances confondues, qui ont appelé à ’’remplacer la
main d’ ?uvre immigrée par une main d’ ?uvre nationale’’, et qui ont parlé
d’’’invasion’’, de ’’seuil de tolérance dépassé’’, d’’’overdose
d’immigrés’’ ou de ’’bonnes questions du Front National’’ [2]. L’homme qui
s’est plaint du bruit et de l’odeur des ’’immigrés’’ est aujourd’hui à
l’Élysée.

On pourrait retracer la longue histoire de ces discours qui ont suscité,
entretenu, banalisé et légitimé les thèses du FN [3] :

- en 1976, le premier ministre Jacques Chirac déclare que ’’la France ne
devrait pas avoir autant de chômeurs puisqu’elle compte plus d’un million
d’immigrés’’ ;
- deux ans plus tard, le premier ministre Raymond Barre appelle à
’’substituer la main d’oeuvre française à la main d’oeuvre immigrée’’ ;
- en 1978, la secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, Alice Saunier-
Séïté, lance une grande campagne contre ’’le trop plein d’étudiants du
tiers-monde dans les Universités’’ ; le ministre de l’intérieur Christian
Bonnet dénonce ’’ces étudiants qui viennent semer la vérole dans nos
universités’’ ;
- au début des années 1980, Georges Marchais et plusieurs élus communistes
s’opposent à la construction de foyers de travailleurs immigrés dans les
municipalités communistes, au nom du ’’seuil de tolérance’’ ;
- en 1982, le premier ministre socialiste, Pierre Mauroy, qualifie
d’agitateurs ’’intégristes’’ des travailleurs immigrés en grève à l’usine
Talbot de Flins, et il précise qu’ils n’ont ’’rien à voir avec les réalités
françaises’’ ;
- en 1984, Laurent Fabius déclare que le Front national pose de ’’bonnes
questions’’ ;
- en 1989, François Mitterrand déclare que ’’le seuil de tolérance est
dépassé’’ ;
- en 1991, Jacques Chirac parle d’’’overdose d’immigrés’’, de bruit et
d’odeur, et il soutient le principe de la ’’préférence nationale’’ ;
- sans oublier, en 1993, 1997 et 1998, les lois Pasqua, Debré et
Chevènement.

Cette banalisation des stéréotypes racistes ou xénophobes doit beaucoup,
également, aux faiseurs d’opinion que sont les grands médias. Les
journalistes, les éditorialistes et les intellectuels apportent en effet à
ces stéréotypes le semblant de sérieux et de respectabilité morale qui leur
manque, et que ne suffit pas à leur apporter le monde politique, largement
discrédité. Les déclarations de Jean-Marie Le Pen l’attestent, par exemple
lorsqu’il invoque l’autorité scientifique de Jean-Claude Barreau, ancien
Président de l’INED (Institut National d’Études Démographiques) et
conseiller spécial de François Mitterrand puis de Charles Pasqua et Jean-
Louis Debré : ’’ De la bouche même du spécialiste, il est entré en trente
ans dans notre pays plus de 10 millions d’étrangers dont 5 millions de
musulmans, et qu’il compte aujourd’hui plus de 6 millions de légaux plus 1
ou 2 de clandestins en plus ’’.
Toutes les estimations sérieuses (par exemple celles du Bureau
International du Travail) ont beau évaluer à 300000 le nombre de sans-
papiers, que peut-on répondre à Le Pen puisque le président de l’INED donne
effectivement raison à ses fantasmes d’invasion ?
De même, lorsqu’un célèbre chercheur du CNRS déclare que ’’ deux millions
de Musulmans sont deux millions d’intégristes potentiels ’’, l’effet est
redoutable : les thèses de l’extrême droite sont en quelque sorte
homologuées. Elles acquièrent non seulement un label scientifique, mais
également un brevet de respectabilité, une caution morale et politique,
puisque, dans l’espace médiatique, l’auteur en question compte parmi les
figures les plus fameuses de l’antiracisme [4].
Il est vrai que, depuis trois ans, les discours se sont quelque peu
apaisés : on parle un peu moins du prétendu ’’ problème de
l’immigration ’’’, et les propos les plus franchement injurieux ou
dégradants tendent à disparaître de l’espace politique et médiatique. On
incrimine moins, par exemple, la responsabilité des ’’ immigrés ’’ dans le
chômage ou les déficits publics.

Il reste que trente ans de lepénisation ne s’effacent pas en deux ans, et
que certaines habitudes ont été prises, qui ne se perdront pas toutes
seules. Il faut se rendre à l’évidence : la ’’bataille du vocabulaire’’,
chère à Bruno Mégret, a été remportée par le Front National et perdue par
les démocrates.
Aujourd’hui, malgré le retour de la croissance et l’éclatement du Front
national, peu de choses ont changé sur le plan du vocabulaire : la majorité
des politiques et un nombre conséquent de journalistes et de chercheurs ont
adopté sans s’en rendre compte un lexique qui a toujours pour effet de
mettre à distance l’étranger. Par exemple,
- en parlant sans cesse des ’’préoccupations des Français’’, ils excluent
de notre champ de vision les quatre millions d’étrangers qui résident en
France ;
- en opposant ’’français et immigrés’’, ils laissent entendre qu’un immigré
ne peut pas être vraiment français - alors que près d’un tiers le sont, par
naturalisation ou par mariage avec un(e) français(e).

Le mot ’’immigré’’ lui-même fonctionne, dans le débat politique, comme une
catégorie raciale, puisqu’on appelle ainsi certains enfants d’origine
africaine ou maghrébine qui sont nés en France - et qui n’ont par
conséquent jamais immigré - et qu’inversement un cadre allemand ou
américain qui arrive en France n’est jamais appelé ’’immigré’’ - du moins
s’il est ’’blanc’’. Tout le monde ne va certes pas aussi loin dans
l’absurdité que l’’’expert’’ Jean-Claude Barreau, qui parle d’’’immigrés
nés en France’’ ; mais la compréhension raciale du mot ’’immigré’’ se
retrouve dans une expression désormais courante : ’’immigrés de la seconde
génération’’. L’immigration n’est alors plus un acte qu’on accomplit, mais
un stigmate transmissible de père en fils.

Une bataille sémantique importante a eu lieu aussi sur le nom des étrangers
en situation irrégulière : il a fallu plus d’un an de lutte pour que, dans
les grands médias, les ’’clandestins’’ deviennent des sans-papiers. On a, à
ce propos, assisté à d’étonnants retournements : on a pu voir par exemple
deux célèbres universitaires dénoncer la connotation ’’criminalisante’’ du
mot ’’clandestins’’, et user pourtant de ce mot quelques années plus tard,
lorsqu’ils s’employèrent à justifier le maintien de l’essentiel des lois
Pasqua [5].

La peur de l’’’immigré’’ est également omniprésente, de manière implicite,
dans les nombreux discours incantatoires qui en appellent à la ’’raison’’
ou à la ’’modération’’, et qui dénoncent ’’l’irresponsabilité’’ de
certaines revendications comme la régularisation de tous les sans-papiers,
le droit de vote des étrangers ou l’égalité complète des droits sociaux
entre français et étrangers. En effet, en parlant d’irresponsabilité, ces
discours laissent entendre qu’il existe un danger lié à la présence des
résidents étrangers, ou du moins à la reconnaissance de leurs droits - sans
jamais dire précisément quel danger.

Un autre lieu commun entretient la peur et le rejet : l’assimilation de
l’immigration à ’’la misère du monde’’, qui occulte toute la richesse
produite par l’exploitation des travailleurs immigrés. Une récente
circulaire officielle est à cet égard explicite : elle encourage les
préfectures à refuser des titres de séjour aux parents et aux conjoints de
français ou de résidents réguliers, autrement dit à séparer des familles,
et donc à violer la Convention Européenne des Droits de l’Homme, en
prétextant que l’atteinte à la vie familiale n’est ’’pas excessive’’ par
rapport au ’’ but légitime ’’ qu’est ’’ la protection du bien-être
économique du pays ’’ [6].

Au regard malveillant ou condescendant porté sur l’’’immigré’’ s’oppose un
regard on-ne-peut-plus complaisant sur les politiques d’immigration. Et au
langage brutal, voire ordurier qu’on adresse à l’un, s’oppose une langue
suave et euphémisée : on dit qu’on ’’renvoie chez eux’’ les expulsés, alors
qu’ils ont leur chez eux en France et qu’on les en chasse. Et on emploie le
mot ’’ reconduite ’’, qui évoque plus les joies du retour au foyer que la
douleur du bannissement.
Bien d’autres lieux communs méritent un examen critique, notamment :
- la tenace mythologie coloniale qui imprègne le discours médiatique et
politique sur les ’’banlieues’’, conçues comme des ’’zones de non-droit’’ à
’’reconquérir’’ [7] ;
- les métaphores biologiques comme l’’’assimilation’’ ou le ’’seuil de
tolérance’’, qui légitiment les réactions racistes en les faisant
apparaître comme des réflexes de défense du ’’corps social’’ rejetant
l’aliment trop différent (’’inassimilable’’) ou trop abondant (en
’’overdose’’).

Ce dernier point est important : pendant deux décennies, il y a souvent eu,
chez les journalistes de télévision ou de radio qui recevaient
complaisamment des dirigeants d’extrême droite, un silence aux effets
symboliques redoutables. En effet, qui ne dit mot consent : en n’apportant
pas la contradiction lorsqu’un chiffre mensonger était avancé, lorsqu’un
argument fallacieux était énoncé ou lorsque la loi contre l’injure raciste
était bafouée, les journalistes ont souvent laissé des mensonges apparaître
comme des vérités, des sophismes apparaître comme des arguments et des
propos illicites apparaître comme des opinions respectables.
L’effet de ces dérives est toujours le même : la banalisation et la
légitimation d’un discours intenable il y a vingt ans, et un climat propice
à la violence raciste. Car les mots engendrent des actes : le changement de
discours produit un changement de climat, qui entraîne chez tous ceux qui
ne prennent pas garde un changement de regard et donc de comportement.
La lepénisation du discours politique et médiatique se traduit aussi par
une lepénisation des pratiques administratives : aux guichets des
préfectures ou des services sociaux s’est développée une attitude de
soupçon systématique face aux étrangers, parfois accompagnée de délation [8].
La lepénisation se répercute enfin dans le droit lui-même. En vingt ans,
les résidents étrangers ont perdu une série importante de droits, alors
même qu’ils en avaient encore beaucoup à conquérir : restrictions du droit
à l’asile politique et du droit de vivre en famille notamment sans oublier
l’application plus fréquente de la double peine.

Il suffit, pour achever le tableau, de rappeler quelques-uns des très
graves évènements qui se sont produits en France durant les derniers mois,
dans une profonde indifférence [9]
- des arméniens entrés irrégulièrement en France ont été placés en
rétention dans un ancien camp d’internement de juifs ;
- des policiers ayant violé une femme nigériane en situation irrégulière
ont été laissés en liberté en attente de leur procès ;
- une femme enceinte de huit mois a été détenue plusieurs jours en ’’zone
d’attente’’ malgré sa demande de recevoir des soins, et l’enfant qu’elle
portait est mort ; - une autre, haïtienne, a accouché en prison, où elle
était détenue pour simple présence en France sans papiers ;
- une jeune fille française de douze ans, d’origine comorienne, a été
enfermée plusieurs jours en ’’zone d’attente’’ alors qu’elle avait sur elle
tous ses papiers, parce que les policiers des frontières la soupçonnaient
de fraude ;
- le gouvernement a annoncé un projet de loi sur les mineurs étrangers
remettant en cause un principe fondamental du droit français : le statut
spécifique du mineur, qui le préserve de la comparution en justice et donc
de la prolongation de la rétention et de l’expulsion ;
- près de 900 Kurdes, échoués sur la côte d’Azur, ont été maintenus quatre
jours dans un centre de rétention, et le gouvernement a attendu les
résultats (favorables) d’un sondage d’opinion pour les autoriser à déposer
une demande d’asile.
- le policier ayant abattu le jeune Habib alors qu’il volait un autoradio
n’a été condamné qu’à une peine de trois ans avec sursis, et le policier
ayant abattu Youssef Khaif d’une balle dans la nuque alors qu’il fuyait en
voiture a été acquitté.

Pour se faire une idée du chemin parcouru, il faut se rappeler qu’en 1978,
le Parti socialiste soutenait le droit de vote des résidents étrangers aux
élections locales, l’abrogation de la double peine et l’interdiction des
expulsions forcées.

Pour en savoir plus : voir le site web du Collectif " Les mots sont
importants " : www.ornitho.org/lmsi


[1M. Vakaloulis, ’’Faire mouvement, novembre et décembre 1995’’, PUF,
1997.

[2Il s’agit de MM. Chirac et Barre, Giscard d’Estaing, Mitterrand,
Fabius.

[3M. Abdallah, ’’J’y suis j’y reste, Les luttes de l’immigration depuis
les années soixante’’, Réflex , 2000.

[4L’auteur en question est Pierre-André Taguieff.

[5Il s’agit de Patrick Weil et Pierre-André Taguieff.

[6J.-P. Chevènement, Circulaire citée dans Charlie-Hebdo, 26/08/98.

[7M. Abdallah, op. cit.

[8Plein droit, ’’Dénoncer et expulser’’, n°27, mai 1995, et Causes
communes, ’’Le pouvoir du guichet : réalité du traitement des étrangers par
une préfecture’’, avril 2000

[9Il y a eu, bien sûr, les communiqués de protestation de quelques
associations, ainsi que des actions plus radicales, comme celles du
Collectif anti-expulsions. Mais rien qui ressemble au mouvement de masse que ces exactions appelaient, et qui aurait sans doute eu lieu sous le gouvernement Juppé.


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