Agricultures et alimentations du monde en 2050 : Les scénarios d’Agrimonde®

vendredi 16 juillet 2010
par  EcoRev’
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A propos de INRA et CIRAD, Agrimonde®. Agriculture et alimentation du monde en 2050 : scénarios et défis pour un développement durable, Paris, 2009.

Une équipe de chercheurs de l’Institut national de recherche agronomique (INRA) et du Centre de coopération internationale de recherche agronomique pour le développement (CIRAD) a présenté récemment deux scénarios exploratoires et prospectifs sur la situation alimentaire de l’humanité en 2050. Directement issu des résultats du Millenium Ecoystem Assessment (Carpentier et al. 2005), le premier scénario (Agrimonde Global Orchestration) « repose à la fois sur la libéralisation des échanges et des progrès techniques majeurs en matière de rendement agricole » ; le deuxième (Agrimonde 1), considéré comme étant plus « souhaitable en matière de devenir des écosystèmes », est inspiré de la « révolution doublement verte » envisagée par Michel Griffon (2006). Les deux scénarios font les mêmes hypothèses en matière de « pression démographique » mais divergent assez sensiblement quant aux niveaux de consommation alimentaire, aux modalités d’extension des surfaces cultivées et aux accroissements de rendement.

Le scénario Agrimonde 1 envisage explicitement la possibilité de « nourrir la planète en préservant les écosystèmes », suite à la « diffusion de pratiques d’intensification écologique », elles-mêmes rendues possibles grâce au « développement de l’emploi » et à « l’amélioration des revenus en zone rurale ». Ce scénario repose aussi sur « une lutte efficace contre les pertes (alimentaires) après mise à disposition du consommateur final ». Ses auteurs ne manquent pas de souligner le fait qu’il supposerait « des options sociales, économiques, spatiales et politiques, qui ne sont pas anodines et n’ont pas encore été suffisamment explorées ». Voilà donc de quoi susciter l’attention du lecteur.

Mais une première surprise vient de l’affirmation selon laquelle les « techniques d’intensification écologique » ne pourraient être disponibles qu’après une première phase « d’intensification classique » en Afrique du Nord, en Afrique sub-saharienne et en Asie. Or on sait que c’est précisément dans les régions d’agricultures paysannes où l’on peut d’ores et déjà observer des techniques agricoles faisant un usage très intensif des ressources naturelles renouvelables et ayant peu recours aux engrais de synthèse et aux produits phytosanitaires, ces pratiques étant malheureusement entravées par les conditions actuelles d’accès à la terre, au crédit et aux marchés (Dufumier M. 2004). Ce scénario semble curieusement sous-estimer l’importance de l’appel des scientifiques impliqués dans la récente « Évaluation internationale des connaissances, des sciences et technologies agricoles, pour le développement » (IAASTD, International Assessment of Agricultural knowledge, Science and Technology, 2009) vivant à prendre davantage en compte les pratiques et savoir-faire "traditionnels" accumulés par les paysans et à repenser totalement la fonction des chercheurs en agriculture. Pourquoi ne pas reconnaître que l’objet de travail des agriculteurs ne se réduit jamais à un simple terrain cultivable ou un troupeau mais consiste plutôt à chaque fois en un agro-écosystème d’une plus ou moins grande complexité ?

Une deuxième surprise surgit dans les conclusions de l’étude : le scénario Agrimonde 1 montre en effet clairement qu’il serait possible de nourrir globalement l’humanité en 2050 avec des techniques d’intensification écologique, moyennant la mise en œuvre de nouvelles modalités d’organisation sociale et spatiale de la production agricole. Mais du fait que dans le cadre des hypothèses de rendement les plus basses, certaines régions du monde ne parviendraient pas à l’autosuffisance alimentaire, les auteurs concluent à la « nécessité du développement accéléré des échanges internationaux des produits agricoles et alimentaires au cours des prochaines décennies ». Car, nous dit-on, « trop de protection pourrait entraver la progression des importations dans les pays déficitaires » ; et d’affirmer que « des régions déficitaires auraient eu intérêt à une conclusion positive du cycle de Doha ». Les auteurs de l’étude ne mentionnent évidemment pas comment les 800 millions de familles paysannes encore dotées exclusivement d’outils manuels pourraient résister à la concurrence des grandes exploitations moto-mécanisées deux cent fois plus productives, dégager des revenus suffisants pour s’équiper et améliorer la fertilité de leurs agro-écosystèmes, et accroître ainsi leur productivité.

Telle sont bien les insuffisances de ce travail conjoint de l’INRA et du CIRAD : une sous-estimation des performances des systèmes de culture et d’élevage déjà mis en œuvre par les paysanneries les plus pauvres et un manque d’analyse des rapports d’échange dans lesquels celles-ci pourraient effectivement étendre et améliorer encore davantage leurs systèmes de production agricole les plus « écologiquement intensifs ».

Marc Dufumier
Professeur d’agriculture comparée et développement agricole à AgroParisTech