Deux ONG environnementales dans la mondialisation

Entretien avec Raphaëlle Gauthier (Réseau Action Climat) et Sébastien Godinot (Amis de la Terre)
 janvier 2003
par  Raphaëlle Gauthier, Sébastien Godinot
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Sébastien Godinot est chargé de la campagne de réforme des institutions
financières aux Amis de la Terre ; Raphaëlle Gauthier des questions
internationales au Réseau Action Climat France. C’est dans ce cadre qu’ils
sont amenés à participer aux négociations internationales, l’un sur les
Institutions Financières Internationales, l’autre sur le climat. Ils nous
exposent dans cet entretien leur vision du mouvement altermondialiste et
des négociations internationales.

EcoRev’ : Les deux premiers Forums Sociaux Mondiaux en 2001 et 2002 avaient
pour premier grand thème la production des richesses (les campagnes
classiques de l’altermondialisation comme la dette, l’OMC, la taxe Tobin ou
le contrôle des multinationales), puis un deuxième grand thème sur l’accès
aux richesses (les thèmes environnementaux et d’autres - les
discriminations, par exemple). Suivaient deux autres grands thèmes sur les
questions de culture et d’institutions politiques.
Pour le Forum de 2003, les deux premiers axes vont a priori être fondus en
un seul ("Développement durable démocratique"), ce qui revient à dire que
les luttes contre l’OMC ou le FMI sont subordonnées à l’objectif du
développement durable. Confirmez-vous cette intégration de l’écologie dans
la mouvance altermondialiste, que ce soit au niveau des acteurs (la
présence effective des ONG environnementales) ou des revendications ?

Sébastien Godinot : Au niveau international, au Forum Social Mondial de
Porto Alegre, les revendications écologistes sont extrêmement présentes, au
moins autant que les revendications plus "sociales" comme la question de la
dette. En revanche, au niveau du Forum Social Européen (FSE), elles sont
beaucoup moins visibles.
Les organisations qui appellent au Forum Social Européen - et c’est vrai en
particulier pour le FSE qui se prépare en France pour 2003 - sont surtout
des syndicats ou des associations qui travaillent sur la mondialisation ou
la solidarité internationale. Les ONG environnementales sont beaucoup moins
impliquées en France, parce qu’elles sont moins nombreuses que dans
d’autres pays, mais aussi parce qu’elles se sentent moins concernées.
Certaines grosses associations comme France Nature Environnement [qui vient
de changer de position] ou le WWF ne sont pas présentes dans les réunions
préparatoires : elles ne semblent pas considérer le FSE 2003 comme une
priorité.
Porto Alegre prouve donc que l’environnement n’est pas une préoccupation de
riches. Bon nombre d’organisations du Sud font le lien entre environnement
et développement : si leur environnement est dégradé, ils n’auront plus de
développement possible.

Raphaëlle Gauthier : Le changement climatique est vraiment une question
globale. Et pourtant, on a très peu de contacts avec les militants de
l’altermondialisation, qui axent davantage leur action sur les flux
financiers.
Un des problèmes est qu’on a une faible capacité de mobilisation. Ensuite,
un concours de circonstance veut qu’à chaque fois qu’on organise des
mobilisations, ça tombe au même moment qu’un événement altermondialiste :
les dernières négociations sur le climat à Bonn tombaient en même temps que
la mobilisation de Gênes contre le G8 ! À Bonn, il n’y avait que 300
Français de mobilisés. C’est dommage. S’il est une critique que je ferais
aux altermondialistes, c’est qu’ils sont toujours partants pour discuter de
grandes problématiques, mais pas des conséquences directes de la
mondialisation.
L’idéal serait de penser les deux en même temps : les contre-sommets étant
plus médiatiques et la participation aux négociations internationales (sur
le climat, la biodiversité, etc.) étant essentielles pour lutter contre les
effets de la mondialisation. Le gros problème est qu’autant les décideurs
politiques ont peur quand ils organisent des G8 - alors qu’ils ne prennent
pas de décisions concrètes mises à part quelques ententes de couloir -,
autant les personnes qui prennent des décisions en matière climatique ne se
sentent absolument pas menacées. Pourtant, les questions telles que
"comment changer notre mode vie au Nord ?", "Quelle équité entre le Nord et
le Sud (hémisphère qui sera le premier touché par le changement
climatique) ?" concernent directement la mondialisation !

Pourtant certains altermondialistes se mobilisent sur la question des OGM,
par exemple.

Sébastien Godinot : C’est plus facile de se mobiliser contre les OGM, ça
remet moins de choses en cause : on peut continuer à manger à notre faim
sans OGM, on peut continuer à satisfaire nos besoins comme avant.
Alors que pour les solutions concernant le changement climatique, ça touche
absolument tous les domaines, partout et pour tout le monde. Au niveau
individuel, au niveau des entreprises, des collectivités, quand on dit aux
gens "il faut changer l’alimentation, les modes de déplacements, les types
d’habitation, la manière de travailler, les types d’industrie qu’on met en
place", cela leur paraît insurmontable et ils ne changent donc rien.

Raphaëlle Gauthier : On essaie tout de même de travailler sur des
propositions concrètes avec d’autres organisations, surtout des
organisations de développement, sur la question de l’équité : équité au
niveau de l’adaptation aux conséquences du réchauffement climatique qui
vont tomber d’abord sur le Sud (catastrophes naturelles, montée des eaux,
désertification.) ; et équité entre le Nord et le Sud dans le passage à un
autre mode de développement. Le climat, c’est à 90% du développement. Les
aspects de pollution sont importants, les aspects participatifs aussi :
populations locales, minorités ethniques, etc. L’accord de Kyoto comprend
des "mécanismes de développement propre". Depuis 1997, au niveau du RAC, on
travaille donc sur des procédures à mettre en place et on est confrontés
aux questions de développement : participation des populations locales,
accès aux droits, etc. Les écolos "climateux" se sont appropriés bon an mal
an la problématique développement. Mais il faut qu’il y ait réciprocité.

Sébastien Godinot : Et il y a un problème en amont qui est celui de
l’information et de la sensibilisation. Il y a beaucoup de groupes en
France qui ne prennent peu ou pas en compte les enjeux du changement
climatique ou du développement durable. Les syndicats ont du mal à mettre
sur le même plan les plans économiques, sociaux et environnementaux. Même
si la question environnementale prend quand même de l’ampleur au sein de
certains groupes. Il faut accélérer cette évolution, surtout auprès des
syndicats ou des mouvements des chômeurs ou des "sans" qui semblent à mille
lieux de se préoccuper du développement durable. Il y a pourtant des
analyses intéressantes dans le Sud sur le concept de pauvreté : certains
disent que la plus pénalisante des pauvretés, ce n’est pas la pauvreté
économique, c’est la pauvreté écologique. Les millions de personnes qui
dépendent vraiment des ressources naturelles ne bénéficieront plus de ces
ressources (l’eau, le bois, la terre, etc.) qui sont des biens gratuits, si
leur environnement est dégradé. La population sera alors obligée d’acheter.
Cela deviendra alors un problème économique, car elle n’en a pas les moyens
et ce sera bien pire.
C’est difficilement transposable au cas français, parce que notre société
est beaucoup plus éloignée de l’environnement : la plupart des biens
environnementaux gratuits ont disparu. On est loin de l’époque où dans le
milieu rural il y avait un champ à disposition de gens pour qu’ils le
cultivent, pour ramasser du bois. Aujourd’hui, les gens doivent acheter,
alors évidemment quand ils n’ont plus d’argent, ils se retrouvent
complètement marginalisés. Je n’idéalise pas ces temps anciens, mais il
n’en demeure pas moins que la disparition de ces biens gratuits est un
problème.

EcoRev’ : L’irruption du mouvement altermondialiste a-t-elle changé les
rapports de force sur les questions environnementales pour les ONG ? Est-ce
que vous pesez davantage lors des négociations mondiales ?

Sébastien Godinot : Les ONG commencent à être mieux reconnues au sein des
négociations internationales sur l’environnement.
Lors de l’Assemblée générale de la Banque mondiale, l’Assemblée elle-même
n’est ouverte qu’aux Etats membres, mais il y a une semaine de rencontre
avec les associations qui peuvent proposer des sujets, des projets. C’est
assez accessible, c’est même plus facile d’y rencontrer des responsables
que dans certains ministères en France. On essaie de nier le lobbying en
France ; il est beaucoup plus officiel au niveau de l’Union européenne. Il
y a peut-être des limites à trouver, mais je trouve que c’est jouer
davantage cartes sur table que de le reconnaître. C’est plus précisément de
l’advocacy, d’ailleurs : on fait pression, on amène des propositions, on en
critique d’autres et on demande que le processus démocratique soit
respecté.

EcoRev’ : Quel est le bilan du Sommet sur le développement durable de
Johannesburg ? Le lien entre environnement et développement a vraiment été
mis au coeur du débat et pourtant le sommet a été un échec cuisant...

Sébastien Godinot : Ce que les gouvernements ont annoncé à Johannesburg est
lamentable. Il n’y a eu que deux véritables propositions : diminuer de
moitié la proportion de la population qui n’a pas accès à l’eau d’ici
2015 ; améliorer l’observation des zones marines et limiter la pêche
illégale. À côté de ça, il y a une montée en puissance des multinationales.
Elles ont fait une opération de greenwashing en expliquant que non
seulement on ne pourrait pas faire de développement durable sans elles,
mais qu’en plus il faudrait leur en donner les moyens et ne pas les
contrarier avec des conventions, des contraintes supplémentaires. Et ce
sont elles qui vont donner la définition du développement durable. C’est
très dangereux.
Enfin, l’égoïsme des pays riches a émergé. Les Etats-Unis ont dit d’emblée
que leur mode de vie n’était pas négociable. Et les pays riches ont dit
qu’ils ne feront aucun effort pour partager le gâteau.
Il y a quand même une chose positive, c’est que les médias ont parlé du
climat grâce au sommet et que le grand public a entendu parler du concept
de développement durable.

Raphaëlle Gauthier : Ce qui est assez alarmant, c’est que ce sommet a
sanctionné l’intégration de la notion de développement durable par le
capitalisme, en faisant avaler à tout le monde qu’il n’y avait pas
d’incompatibilité entre le développement durable et le capitalisme. Au
Nord, les populations sont persuadées qu’elles vont pouvoir adopter le
développement durable tout en gardant leur mode de vie et que la
technologie va résoudre tous nos problèmes environnementaux, sociaux,
sociétaux.

Sébastien Godinot : Le système arrive très bien à intégrer les critiques en
faisant croire qu’elles sont à la marge et qu’il suffit de quelques
correctifs pour remédier au problème... alors que nous remettons vraiment
en cause le système capitaliste ! Mais ce n’est pas cette image du
développement durable qui est ressortie de Johannesburg. D’où l’intérêt de
renforcer les liens avec le mouvement altermondialiste.

Raphaëlle Gauthier : Ce qui aurait été génial pour Johannesburg, c’est
qu’aucune ONG sociale, environnementale, de développement, altermondialiste
n’y aille. Aucune. Car on savait que ça allait être une catastrophe. Mais
actuellement on n’est pas capable de prendre une telle décision.
Le mouvement altermondialiste se laisse lui aussi trop guider par les
grandes annonces du type G8. Il faut certes maintenir cette présence sur
les sommets symboliques, mais il faut aussi développer une stratégie plus
globale entre ONG et mouvement altermondialisation, être présents dans les
endroits où on ne nous attend pas.

EcoRev’ : Et au niveau des relations internationales, où en sont les
rapports de force ? Ne pouvez-vous pas en tant qu’ONG passer des alliances
avec certains groupes de pays, du Sud notamment ?

Raphaëlle Gauthier : C’est un peu difficile de parler du Nord et du Sud en
matière de climat : au Sud il y a l’OPEP (les plus gros pays pétroliers),
mais il y a aussi l’Afrique et l’Amérique du Sud qui n’ont pas le même
rapport au développement et à l’énergie, l’Asie qui a une croissance
économique en flèche et à côté de ça, il y a les petits pays insulaires qui
sont inquiets car ils doivent déplacer leur population.
Dans le Sud en général, les gens sont plus soucieux de l’aspect
environnemental : ils aimeraient que le Nord commence vraiment à agir. Et
pourtant ils constituent une menace pour demain puisque leur population
augmente, qu’ils continuent à se développer, donc à utiliser de l’énergie,
donc à devenir de gros pollueurs... Actuellement, le principe reste
toutefois que le Nord doit agir et que le Sud n’a pas d’obligations. Ils ne
se sentent pas tenus par une contrainte environnementale.
Dans les négociations, nous avons des alliances avec le groupe des pays
insulaires qui est exigeant pour les autres et pour lui-même. Mais c’est
une partie de la population mondiale tellement minime que cela ne suffit
pas.
Un autre allié traditionnel des ONG est la délégation européenne. Mais elle
s’amenuise, à cause des changements politiques récents. L’Union européenne
avait pourtant les positions les plus intéressantes, même si elle courbait
aussi souvent l’échine devant les Etats-Unis ou d’autres pays. Maintenant
on ne peut plus s’appuyer sur l’Europe, parce que le petit groupe qui
représente les pays socialistes refuse de parler avec le gros groupe des
pays de droite : c’est un retour au début des années 90 où la délégation
européenne passait son temps à se disputer sur des points de détail.

Sébastien Godinot : Au niveau des Institutions Financières Internationales,
c’est très différent. La Banque mondiale a mis en place dans les dernières
décennies des normes environnementales, de transparence. C’est surtout dû à
la pression des Etats-Uniens : les libéraux ont dit chez eux "on donne
plein de pognon à la Banque mondiale et ça ne sert à rien", et donc il y a
eu pression sur la Banque mondiale qui a eu besoin de davantage de
légitimité pour demander plus d’argent public. Pareil pour les agences
d’assurance-crédit à l’exportation (agences publiques dans chaque gros pays
riche qui favorisent les exportations nationales) : celles qui ont les
moins mauvaises normes sont celles des pays de l’OCDE hors UE - surtout le
Japon, un peu les Etats-Unis, le Canada, l’Australie. Celles qui ont les
normes les plus rétrogrades sont celles des pays européens, l’Allemagne en
tête.
Il y a en outre un problème de gouvernance mondiale : aujourd’hui la grosse
majorité des pays du monde ne sont pas du tout démocratiques. Les
gouvernements - seuls à être présents dans les instances internationales -
ne sont donc pas du tout représentatifs des populations. En amont de tout
cela, il y a par conséquent la question de la démocratie et de la
citoyenneté.


Entretien réalisé par Olivier Petitjean, Ariane Jossin, Christophe Noisette
Retranscription Ariane Jossin, Olivier Petitjean


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