L’Invention de l’environnement en France

Florian Charvolin, Ed. La Découverte, 2003, 134 pages, 15 euros.
mercredi 14 janvier 2004
par  Jean-Louis Peyroux
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Voici un livre assez abstrait - mais pas abscons - sur un sujet très concret. L’auteur, chargé de recherches en sociologie appliquée, a choisi "d’approcher l’institutionnalisation de l’environnement par le biais des pratiques documentaires dont l’environnement est l’objet avant qu’il ne devienne un label administratif estampillé".

Cet effort vise à lever le paradoxe qui veut que l’on parle partout de l’environnement alors que les fonds publics en la matière sont réduits. Les documentations sont minces. L’historien ou l’anthropologue devront utiliser la littérature grise (brouillons…) pour faire leur travail. Il peut se servir également des bibliographies. Dans les années 69-76, la notion d’"environnement" est construite à travers plus de 200 réunions, colloques, etc. Les ouvrages spécialisés, tout comme la revue 2000, vont en stabiliser peu à peu le contenu. Mais une différence d’approche entre partisans de la nature, plus orientés vers la campagne, et tenants de l’environnement, plus versés vers la ville, va nuancer les attitudes. Cette dichotomie se retrouve au sommet de l’Etat, entre le président Georges Pompidou, rural avoué, et Jacques Chaban-Delmas, son Premier ministre, dont la "nouvelle société" est d’abord urbaine et industrielle. Quand naît le premier ministère ad hoc le 7 janvier 1971, le compromis sera de l’intituler "de la Protection de la nature et de l’environnement".

Le deuxième type de document est les rapports. En 1964, la Délégation générale à la recherche scientifique et technique missionne Jean-Antoine Ternisien pour faire une synthèse sur les pollutions. Ses rapports, publiés en 1966 et 1967, concernent les pollutions de l’eau, de l’air, l’hygiène alimentaire et les nuisances sonores. Ils sont non seulement descriptifs mais aussi prescriptifs. Il mettent plutôt en avant le mot "nuisance".

Le troisième type de document est bien sûr l’archive. Celle-ci se révèle utile dans l’affaire de la Vanoise. En 1969, des promoteurs immobiliers veulent construire dans le parc naturel. La Fédération française des sociétés de protection de la nature va batailler, jusqu’à la victoire, contre ces opérations. Le stockage de l’archive est un instrument de combat : "la promotion de la transparence de l’affaire, la traçabilité des décisions et des propos, l’authentification des positions, la factualisation des données sur la faune et la flore" constituent autant d’éléments en faveur des naturalistes. A la fois produits d’une lutte inscrite dans l’histoire et matériaux primaires pour l’écriture de celle-ci, les archives permettent de chronologiser l’affaire de la Vanoise, qui devient, selon les termes du journaliste Jean Carlier, "une victoire pour demain".

En quatrième position, on trouve les programmes gouvernementaux. Avant la mise en place du ministère, une série de mesures (100 pour faire un chiffre rond) sont élaborées par un groupe de fonctionnaires, entre novembre 1969 et juin 1970. Chaban-Delmas veut faire vite pour combler le trou de la politique environnementale. Mais "derrière le discours de la nouveauté se glisse en fait le recyclage des politiques publiques existantes". Pourtant, l’équipe avait envoyé un questionnaire à 526 associations ! En fait, les problèmes qui fâchent sont écartés : la Vanoise, le nucléaire bien sûr, la chasse, la résorption des bidonvilles.

Quand le ministère est créé - et ce sera le cinquième type de documents -, on passe trois mois à fabriquer des organigrammes. Le premier est centré sur le ministère lui-même, autour duquel s’agglutinent des branches d’autres ministères. Le deuxième est plus technocratique : s’il continue à tisser des liens horizontaux avec les autres ministères, il est vertical en ce qui concerne son existence propre. Le troisième, élagué des liens interministériels, empile une série de liens verticaux internes au ministère. C’est la technocratie (qui, avec l’industrie, constitue l’origine principale des "hommes de l’ombre" du ministère) qui a gagné.

En conclusion, Florian Charvolin remarque que la réalité des 100 mesures n’a pas été due à "leur cohérence intellectuelle" mais à "la connivence et au carnet d’adresses" de l’un des acteurs principaux, Serge Antoine. Le côté humain de l’entreprise est donc souligné. "Il s’agissait en fait d’une organisation de la négociation, pour une grande part non conflictuelle, et qui devait en même temps échapper au corporatisme des ministères", souligne l’auteur. Il restera que ce "ministère de l’impossible" (selon le titre de l’ouvrage de Robert Poujade, son premier titulaire) relève encore plus de la littérature grise que des documents officiels.


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