L’émergence des "Sans" dans l’espace public

 2005
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Professeur de science politique à l’université de Poitiers, Daniel Mouchard enseigne également à l’université Paris 1 et à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Sa thèse de doctorat (à paraître aux éditions Economica) portait sur les logiques de représentation au sein des mobilisations de groupes "exclus" (sans-papiers, mal-logés et spécifiquement chômeurs) dans la France contemporaine. Ses recherches actuelles portent sur les usages de la contre-expertise au sein des mouvements sociaux, spécifiquement des groupes à faibles ressources et du mouvement altermondialiste. Il participe également à une recherche collective portant sur le Forum Social Européen de Saint-Denis (2003).

Il est par ailleurs co-rédacteur en chef de la revue Raisons politiques.

EcoRev’ - Votre thèse porte sur "Les exclus dans l’espace public. Mobilisations et logiques de représentations dans la France contemporaine." Pourquoi avoir choisi ce terrain d’étude, quelle était votre hypothèse de départ ?

Daniel Mouchard - Le choix du terrain d’étude, et la question de recherche qui le sous-tend, résultent de la conjonction de deux observations faites à titre personnel. La première est celle de la diffusion, menant à une quasi-hégémonie, du terme d’ "exclusion" dans la France du début des années 1990. Ce terme, utilisé aussi bien dans les champs scientifique et politique que médiatique, fonctionne alors comme une sorte de "mot-valise" pour décrire les différents phénomènes de pauvreté et de précarisation résultant, entre autres, de la crise économique persistante depuis les années 1970. De la même façon, le terme d’ "exclus" est employé pour classer et désigner des groupes sociaux par ailleurs fort hétérogènes : chômeurs de longue durée, personnes mal logées ou sans domicile, voire étrangers en situation irrégulière. Une catégorie floue et hétérogène donc, mais également fortement stigmatisante : dans la logique du discours qui dit "exclu" dit expulsé hors du jeu social, condamné au silence et à l’inaction. De fait, une des conclusions récurrentes des analystes de l’ "exclusion", est que les "exclus", placé dans une situation de fort préjudice social, ne protesteront pas pour autant contre celle-ci, en raison de leur position sociale précaire, qui serait un obstacle insurmontable à la mobilisation.

Or, précisément, cette première observation pouvait être confrontée à une seconde, potentiellement contradictoire : celle de l’apparition et du développement, depuis le début des années 1990, de différentes organisations visant à porter la cause des groupes désignés comme "exclus" dans l’espace public. C’est notamment le cas de Droit au logement (DAL), qui sera en quelque sorte précurseur. L’expérience de DAL sera suivie par la création d’autres organisations : Agir ensemble contre le chômage (AC !), Droits devant (DD !), et les différents collectifs de sans-papiers qui se multiplieront à partir de 1995.

Si ces différentes organisations, qui réunissent des "exclus" et des militants politiques, syndicaux et associatifs, ont chacune une histoire et des conditions d’apparition propres, il n’en reste pas moins qu’elles construisent, au fur et à mesure de la décennie, un système d’action commun, dont un des effets est de produire des événements protestataires marquants : occupation de la rue du Dragon, occupation de l’église Saint-Bernard, mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998… Ce système d’action sera rapidement désigné, selon un terme forgé par les acteurs eux-mêmes, comme "mouvement des sans" (sans emploi, sans logis, sans papiers… plus généralement sans-droits).

La question qui sous-tend ma recherche apparaît à ce point : si, contrairement aux prophéties qui prédisaient son confinement dans le silence, la cause des "exclus", ou des "sans", est portée dans l’espace public, quelles sont les conditions de cette expression publique ? Comment les organisations qui portent cette cause opèrent-elles, comment la représentent-elles (au double sens du terme : représenter symboliquement et représenter politiquement) ? Y a-t-il des modes de mise en représentation spécifiques à cette conjoncture de mobilisation ? C’étaient les hypothèses, ou plutôt les questions, qui se posaient au début de cette recherche.

Votre travail s’est essentiellement concentré sur A.C ! (Agir contre le chômage), pourquoi ce mouvement en particulier ? Que représente-t-il de spécifique ?

Pour tester ces hypothèses, il fallait, parmi la multitude d’organisations qui composent le mouvement des "sans", choisir un terrain d’étude plus précis, pour pouvoir mener une investigation empirique en profondeur. Le cas d’AC !, parmi d’autres, présentait certaines caractéristiques spécifiques qui le rendaient particulièrement intéressant : premièrement, AC !, fondé en 1993, est une organisation fortement hétérogène, qui regroupait d’abord des intellectuels et des militants chevronnés, puis a agrégé en son sein des chômeurs et des personnes en situation de forte précarité. C’est donc une sorte de "laboratoire" de la rencontre entre des individus et des groupes aux positions fortement disparates.

Deuxièmement, AC ! est également un "laboratoire" au sens où ses fondateurs avaient pour projet d’inventer une structure originale, ne ressemblant pas aux schémas partisans ou syndicaux traditionnels, mais se pensant plutôt comme un réseau d’action et de proposition critique sur l’ensemble du territoire, à différents niveaux. Ces spécificités rendaient le cas d’AC ! particulièrement riche à étudier, dans le cadre d’une recherche s’interrogeant sur les phénomènes de représentation.

Pourquoi ces mouvements sont-ils apparus au début des années 90 ?

Cette question est complexe : l’apparition d’un mouvement, pas plus qu’elle ne s’opère ex nihilo, ne résulte jamais d’une cause univoque.

On peut à tout le moins évoquer quelques éléments explicatifs : premièrement, et logiquement, l’évolution de la conjoncture économique et sociale, dont la dégradation accélérée, au début des années 1990 (que reflète d’ailleurs la diffusion du terme "exclusion" - voir aussi le succès de La Misère du Monde, dirigé par Pierre Bourdieu, en 1993), fait émerger publiquement de multiples situations "intolérables" (ceci étant complété par des causes plus spécifiques dans certains cas : ainsi, le durcissement de la législation sur l’immigration au début de la décennie qui "fabrique" des irréguliers et donc d’autres situations de précarisation). Pour autant, il n’y pas d’effet mécanique de la conjoncture sur la mobilisation : pour que la mobilisation se déclenche, il a fallu une mise en forme politique, et une prise en charge matérielle, de ces situations intolérables.

Or, cette structuration de la cause a été largement opérée par des acteurs extérieurs aux groupes "exclus" proprement dits : il s’agit de militants politiques, syndicaux et associatifs bénéficiant d’une importante expérience militante, et de fortes ressources logistiques et politiques. Ces militants ont souvent été socialisés politiquement dans l’après-1968 ou dans les années 1970, ont poursuivi leur parcours par la suite, et choisissent, au début des années 1990, d’investir cette nouvelle cause.

Les raisons qui motivent cet investissement sont complexes (il peut s’agir par exemple de phénomènes de concurrence interne au champ syndical, politique…) : mais, en tout état de cause, l’apport de ces militants "chevronnés" est décisif pour la structuration de la mobilisation.

Quelles sont les conditions nécessaires à la formulation de ces revendications ?

L’accès à l’expression publique, à la représentation d’un groupe mobilisé résulte de plusieurs opérations qui sont menées plus ou moins simultanément : une opération de construction identitaire ou "subjectivation" (J. Rancière) qui permet l’énonciation d’un "nous" publiquement revendiquable ; une construction organisationnelle qui inscrit la subjectivation dans une structure matérielle ; enfin, l’inscription dans un espace public donné, ce qui suppose aussi une confrontation avec les acteurs déjà là, au premier chef l’Etat.

Dans le cas des mobilisations qui nous occupent ici, on voit bien ces différentes opérations s’articuler : la construction d’une identité collective passe par l’invention du terme de "sans", qui s’oppose explicitement au terme d’ "exclus", en ce qu’il se veut à la fois unificateur sur une base d’activité commune (et on d’une catégorisation statique comme dans le cas du terme d’ "exclusion"), et offensif (le terme de "sans" connote la privation, mais aussi la revendication contre cette privation - la référence historique aux sans-culottes est ici évidente). Cette construction identitaire est adossée à la tentative de mettre en place des formes d’organisation spécifiques, fondées sur un refus des formes traditionnelles, syndicales ou partisanes, sur une limitation maximale de la délégation politique, et sur la préservation de l’autonomie face aux acteurs partisans et syndicaux. Enfin, l’inscription dans l’espace public passe par des modes de confrontation spécifiques, fondés notamment sur l’occupation physique et symbolique de l’espace (occupations, grèves de la faim telles que J. Siméant a pu les analyser) et sur la pratique de l’illégalisme ("réquisitions de ressources"). Cela dit, ces différentes opérations ne se déroulent pas sans difficultés et sans tensions.

Derrière leur apparente nouveauté, la structure organisationnelle de ces mouvements ne révèle-t-elle pas une permanence des logiques de la représentation politique ? Si spécificité il y a de la part de ces mouvements, où se situe-t-elle ?

C’est justement un exemple des tensions mentionnées précédemment. Comme je l’ai souligné, les différentes organisations qui composent le mouvement des "sans", et spécifiquement AC !, cherchent à se donner des formes en rupture avec le modèle partisan et syndical traditionnel, formes fondées notamment sur la volonté de limiter au maximum la délégation, et le refus de codifier les rôles institutionnels, notamment celui de porte-parole. Or, précisément, ce refus de codifier la division du travail mènera, dans un contexte de mobilisation tendu, où les contraintes d’efficacité sont fortes, à une résurgence de fait de cette division du travail : les militants les plus chevronnés assument le plus souvent, dans ce contexte, le rôle de porte-parole et de représentant. Cette évolution amènera des conflits et des critiques de la part de la "base" contre la confiscation de la parole par les plus dotés politiquement : ce qui équivaut à un retour à des logiques assez traditionnelles de la représentation politique… pour autant, ce constat ne vise pas à nier la spécificité de ces organisations. Comme l’observation empirique permet de le montrer, les projets organisationnels alternatifs évoqués ici ne sont pas une simple "idéologie" qui masquerait la réalité de la domination politique. Ceci est une vision trop simpliste : en réalité, c’est bien à un conflit de logiques et de rationalités qu’on assiste, entre projet d’une organisation plus "horizontale" et "délibérative" et contraintes stratégiques d’efficacité.

Peut-on parler de tentatives de construction d’un rapport alternatif à l’Etat ? Ce changement de rapport à l’Etat est-il si nouveau ?

Parler de rapport alternatif à l’Etat, dans le cas des mobilisations de "sans", signifie deux choses. Premièrement, que ces mouvements doivent conflictualiser leur rapport à l’Etat, rapport a priori marqué par une forte dépendance (l’Etat étant le pourvoyeur de ressources essentielles : allocations, papiers, etc), et par une forte domination, notamment par le biais de l’objectivation juridique (le sans-papiers représentant à cet égard le cas limite).

Deuxièmement, que cette conflictualisation passe par des actions symboliques fortes, visant à marquer une rupture et à poser un rapport agonistique : c’est notamment le cas des différentes formes d’illégalisme auxquelles les mouvements ont recours (occupations, "réquisitions de richesse", "opérations transports gratuits", etc.).

Toutefois, ces illégalismes ont deux caractéristiques essentielles et liées : d’une part, ils refusent le recours à la violence physique offensive ; d’autre part, leur visée globale ne peut en aucun cas s’apparenter à un projet révolutionnaire de renversement de l’Etat, mais bien plutôt à un approfondissement critique et radical de l’ordre démocratique, qui passe par une "civilisation" de l’institution étatique. C’est ici que le thème de la désobéissance civile, souvent utilisé pour qualifier ces formes d’action, prend son sens.
Ce rapport à l’Etat des mouvements sociaux n’est effectivement pas si nouveau. On peut en chercher la racine la plus immédiate (outre les références historiques qu’évoque le terme de désobéissance civile) dans la période de l’après-68. Durant cette période se déploient en effet deux processus concomitants : le déclin progressif de l’horizon révolutionnaire qui structurait les attentes de beaucoup d’acteur de cette période, et, en même temps, l’émergence de luttes "spécifiques" (pour détourner la célèbre expression de Michel Foucault), qui cherchent non pas à retourner globalement l’ordre social, mais pousser des évolutions radicales dans tel ou tel secteur de la société. C’est là entre autres qu’on peut chercher les origines de ce "radicalisme autolimité" (pour reprendre l’expression de Arato et Cohen) qui caractérise les mobilisations de "sans".

Finalement quels rapports ces mouvements entretiennent-ils avec les "instances" plus "traditionnelles" que sont les partis politiques et les syndicats ?

On peut parler ici, notamment dans le cas d’AC ! mais pas uniquement, d’un rapport ambivalent, directement lié à la tentative de mettre en place un nouveau modèle organisationnel. En premier lieu, le principe affirmé, et constamment réaffirmé, est celui de l’autonomie vis-à-vis de toutes les organisations politiques et syndicales. Derrière ce mot d’ordre réside une profonde méfiance vis-à-vis de toute "récupération" politique, c’est-à-dire partisane. Mais, en second lieu, cet impératif d’autonomie doit composer avec certains faits, dont celui que certaines organisations politiques et syndicales (SUD, LCR…) apportent des soutiens de toutes sortes indispensables au mouvement, et que certains militants-charnière du mouvement, ont une double, voire multiple appartenance (voir l’exemple de C. Aguiton).
Cette ambivalence peut alors se cristalliser autour de controverses spécifiques (par exemple la question de l’inclusion de personnalités du "mouvement social" sur les listes présentées aux élections, comme aux européennes de 1999).
Elle laisse en tout cas ouverte la question du "débouché politique", qui apparaît comme des plus problématiques.

Propos recueillis par Sonia Pignot