La Russie aujourd’hui

Boris Kagarlitsky
lundi 16 mai 2005
par  Jean-Louis Peyroux
popularité : 5%

Parangon, 2004, 384 pages, 25 euros.

Les observateurs étrangers ont qualifié les changements survenus en Russie de "réformes". En 1999, on tablait pourtant sur une décennie avant de retrouver l’état du pays en 1990. Les réformes néolibérales déclenchées début 1992 par Egor Gaïdar, un jeune économiste, ont fait leur effet... Comment qualifier aujourd’hui ce pays ? "La Russie est un pays capitaliste. En même temps, elle demeure communale, corporatiste, autoritariste “à l’asiatique” et même féodalo-bureaucratique." C’est ainsi que débute ce livre très documenté et fort agréable à lire.
Il commence par les années soixante. "La tentative, faite entre 1965 et 1969, de remettre de l’ordre (...) par la décentralisation et l’extension des droits des administrations économiques locales échoua largement, car les services centraux et les chefs du parti n’étaient pas prêts à céder une part de leur pouvoir." Au contraire, les ministères pullulèrent, tandis que la "propriété du peuple" se transforma en propriété privée... de l’Etat. Les pénuries quotidiennes rongèrent toute la population, tandis que "le niveau de corruption (...) est inversement proportionnel à l’efficacité de son administration ".
Les réformes néolibérales se lovèrent dans l’héritage social du totalitarisme, la population ne connaissant pas ses intérêts. "L’implantation forcée, par le sommet, des formes de propriété capitalistes a été incompatible avec le mûrissement progressif de l’esprit d’entreprise “à la base”." L’absence d’une véritable bourgeoisie, à laquelle s’est substituée une nomenklatura embourgeoisée, entraîne des rapports entre vie politique et vie économique différents de l’Occident : les "nouveaux Russes" aspirèrent à un Etat fort, plus autoritaire. Boris Eltsine incarnera celui-ci. A l’idéologie communiste se substitua un capitalisme patriarcho-communautaire. L’auteur, à ce moment, fait une proposition : nationaliser certaines structures apparues dans les années 90 (les banques commerciales et les sociétés de portefeuille). Il prône une économie mixte, "avec des éléments de socialisme démocratique, de gestion par l’Etat et de capitalisme démocratique".
Le chapitre suivant s’attaque à l’intelligentsia russe. Les personnes cultivées se pâmèrent devant Egor Gaïdar. Pendant la deuxième guerre en Tchétchénie, elles furent les premières à demander l’extermination des Tchétchènes. Là, l’auteur se fait volontiers iconoclaste : "Les mouvements de 1989 furent autant une révolte de consommateurs enragés qu’un réveil et un soulèvement de la “société civile”." La faiblesse de celle-ci a d’ailleurs permis au modèle néolibéral de se propager plus rapidement. L’existence formelle des libertés démocratiques ne suffit pas pour qu’elles se développent. D’ailleurs, elle représente "un réel danger. Moins on en sait, plus on est satisfait de sa condition." " Les journaux sont de moins en moins lus ; la presse spécialisée consacré au théâtre et au cinéma a quasiment disparu. La télévision sert avant tout à diffuser la propagande ", constate Boris Kagarlitsky.
Le chapitre trois est consacré à l’ascension de Boris Eltsine dont la biographie ressemble à ces hagiographies des héros communistes. Démuni de principes, il dépend de ses conseillers, "derrière lesquels se profilaient les organisations financières internationales et le capital de l’ombre". C’est ainsi que la Constitution de 1993 fut adoptée : "Le journal Izvestia publia des documents indiquant que l’on avait gonflé les chiffres officiels de participation au scrutin afin de permettre la validation du référendum et l’adoption de la Constitution." La guerre en Tchétchénie eut deux motifs : l’un, intérieur, pour accroître la popularité du gouvernement ; l’autre, économique, pour contrôler le pétrole de la Caspienne. Sur ce dernier point, la Russie a perdu. En revanche, la nomenklatura embourgeoisée a profité des privatisations. Tout fut vendu pour une bouchée de pain. Mais "la construction du capitalisme fut vouée dès le départ [de ce fait] à un fonctionnement non marchand ou, pour être plus précis, antimarchand ". Périphérique, le capitalisme post-soviétique fut un réservoir de matières premières à bas coût. La privatisation, elle, a provoqué des drames dans la population russe. Les combinats n’étaient pas seulement une ressource de travail, mais aussi le lieu de satisfaction de besoins sociaux (garde d’enfants, logement, loisirs, soins médicaux). Le transfert aux municipalités n’a pas arrangé les affaires. La fuite des capitaux précéda celle des cerveaux. Le taux de natalité baissa brutalement, à l’inverse de celui de la mortalité. "En 1993, un régime alimentaire de qualité nettement inférieure exigeait 70 % des revenus." Les entreprises criminelles proliférèrent.
Dans un quatrième chapitre, Boris Kagarlitsky analyse la "république monarchiste". Le président russe était en position de faire chanter la Douma par les menaces de dissolution. Tandis que la Tchétchènie provoquait une campagne extraparlementaire des démocrates radicaux, des pacifistes, des trotskistes, des anarchistes, Eltsine avait le soutien de l’extrême droite, des partis de Vladimir Jirinovski ou d’Alexandre Barkachov. Eltsine eut aussi le soutien des médias. "Les images télévisées, les panneaux publicitaires et les slogans scandés par les politiciens étaient destinés à installer, chez les personnes peu enclines à réfléchir, un système de réflexes quasi pavloviens." Même la chaîne NTV, pourtant critique en 1994-95, se rangea sous la bannière d’Eltsine en 1996. Cette année-là, en jouant sur la peur des électeurs, le président sortant fut réélu.

Le cinquième chapitre analyse l’économie post-soviétique. Le peuple fut attiré par l’économie informelle. Les dépenses qu’il en tirait allaient essentiellement dans la nourriture et les vêtements. Mais l’essentiel de la population, malgré une hostilité latente contre les autorités, céda à la fatalité. Si le syndicat anti-communiste KSPR se développa jusqu’en 1993, ainsi que le Sotsprof (composé de socialistes et d’anarcho-syndicalistes), ils ne réussirent pas à entraîner une majorité des ouvriers. La Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), elle, était plus orientée vers le soviétisme mais elle s’acoquinait avec les patrons. Pendant ce temps, si le secteur des matières premières a su se reconvertir, ils n’en fut pas de même pour les industries des produits manufacturés et du complexe militaro-industriel. Puis l’industrie extractive elle-même fut touchée par la crise, à partir de 1994. A l’été 93 éclata une protestation massive contre la suspension de l’Accord général sur les salaires, mais elle cessa avec la crise politique de l’automne 1993.

Très original est le chapitre six, sur la gauche post-soviétique. Après la chute de l’Union soviétique, on trouvait la Confédération anarcho-syndicaliste, le Parti marxiste des travailleurs et le Parti social-démocrate, plus à droite. Plusieurs se retrouvèrent sur les barricades du Parlement en octobre 1993. Mais ils ne purent devenir des partis de masse. Le Parti socialiste des travailleurs (SPT), créé par la suite, comptait 80 000 membres, surtout d’anciens communistes. Il se référait au programme de Gorbatchev. A l’automne 1992, se tient le Congrès des forces démocratiques de gauche, à l’iniative du SPT. Mais cette unification échoua, devant les prétentions hégémoniques du Parti socialiste des travailleurs. De son côté, le Parti du travail fut constitué par le Parti socialiste, une partie de la Confédération anarcho-syndicaliste et le groupe Marxisme XXI. Mais sa prétention "travailliste" échoua devant l’apolitisme des syndicats. Le Parti agraire, lui, était l’aile paysanne du KPRF (Parti communiste de la Fédération de Russie), soutenue par le syndicat agroalimentaire. Une nouvelle tentative "de gauche" fut faite à l’occasion des élections de 1995. La FNPR s’allia à l’Union des industriels et des entrepreneurs et au Parti industriel uni. Elle ne recueillit que 1,55 % des voix. Paradoxalement, le KPRF s’occupait peu des syndicats. "Mais à la différence des autres partis communistes [d’Europe de l’Est], il n’a réussi ni à se rénover, ni à se scinder, ni même à préserver ses traditions". Guennadi Ziouganov, son leader, veut allier "liberté économique et forte autorité de l’Etat". De même, pour la direction du KPRF, "l’essentiel n’est pas l’opposition travail-capital" mais "la contradiction plus vaste entre cosmopolitisme et patriotisme". Ziouganov aime s’inspirer d’Oswald Spengler, un historien de droite allemand, mais aussi de Francis Fukuyama et Samuel Huntington. "Parmi les auteurs de l’époque soviétique, ajoute Kagarlitsky, "Ziouganov ne retient que Lev Goumilev, idéologue de la nouvelle droite."

C’est dans le chapitre huit que l’auteur aborde la crise de 1998. "Notre oligarchie n’est pas née du processus de modernisation, mais du déclin du système soviétique" , rappelle Kagarlitsky. "Elle n’a pas accumulé son capital par la création de nouvelles entreprises, mais par la redistribution de la propriété." Les oligarques, une quarantaine de superriches au plus, ont mis la main sur la majeure partie du pays. Pour financer la dette, on créa les bons du Trésor, les fameux GKO, dont les intérêts étaient pharamineux. Alors que la presse occidentale se montrait optimiste, la chute de la production entraîna celle du rouble. A l’été 1998, le total des salaires impayés s’élevait à 60 %. Le gouvernement prononça la dévaluation du rouble, un moratoire de 90 jours sur la dette extérieure et la cessation du paiement des GKO.
La Russie avait servi de laboratoire pour le FMI, tandis que peuple était hostile aux privatisations. Le gouvernement d’Evgueni Primakov, issu de la crise, se positionna au centre gauche. "Contre toute attente, le gouvernement Primakov [a] réussi (...) à limiter la sévérité de la crise. La catastrophe annoncée n’avait pas eu lieu, la famine avait été évitée, le rouble stabilisé et on avait même assisté à un début de reprise économique. Les salaires étaient versés plus régulièrement."
Le régime de Vladimir Poutine, selon le chapitre dix, démontre que la guerre servait désormais de moyen de propagande. Unité, le parti de l’ancien chef des services secrets, emporta les législatives de décembre 2003, puis Poutine gagna la présidentielle de mars 2000 dès le premier tour, malgré une atmosphère de fraude électorale. Le programme de Poutine se poursuivit sans obstacle : la fédération fut découpée en sept régions avec à leur tête un fidèle du président, le ministre de l’Economie German Gref fit adopter un plan ultralibéral (abolition de l’impôt progressif sur le revenu, baisse de l’imposition sur les entreprises privées, privatisation de la santé, de l’enseignement et des services municipaux, recul de l’âge de la retraite, suppression des droits syndicaux sur le lieu du travail). La politique étrangère fut dégagée de tout obstacle : l’administration Bush, à la différence de Clinton, ne s’embarrassait pas des violations des droits de l’homme dans ce paradis libéral. Poutine fut triomphalement réélu en 2004. "Le spectre qui hante la Russie n’est pas celui du communisme, mais d’une nouvelle division de la propriété. La presse libérale effraie ses lecteurs en affirmant que toute réclamation des richesses volées par l’oligarchie se finirait par un bain de sang", conclut Boris Kagarlitsky, un authentique intellectuel de gauche, comme il n’en existe malheureusement que peu en Russie.

Jean-Louis Peyroux


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