Un ordre de la demande, l’institution du précariat

mardi 10 mai 2005
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Le travail précaire, sous ses multiples formes, ne peut plus être appréhendé comme un état d’exception en marges ou à la limite du salariat. Il est au contraire soigneusement entretenu et institutionnalisé afin de mettre les travailleurs en situation d’employabilité. Laurent Guilloteau, animateur de AC ! (Agir contre le Chômage), et l’un des fondateur du Collectif d’Agitation pour un Revenu Garanti Optimal, décrit dans cet article comment le précariat tend à envahir de manière diffuse toutes les relations de travail et montre comment, à travers les mouvements des chômeurs et précaires ou des intermittents du spectacle, se fait jour une demande sociale qui appelle de nouveaux droits salariaux.

"La publicité du PARE et du PAP faite par les Assedic auprès des demandeurs d’emploi a créé chez eux une demande"
Journal syndical de l’ANPE

Défini négativement, le précaire n’est pas salarié, dépossédé qu’il est de ce quantum minimal de dignité conféré par un rôle productif reconnu. Il serait, par exemple, celui qui précède le salarié au travers une "phase d’insertion". Mécompte du préjugé, l’insertion fait l’objet de multiples politiques publiques (formation, RMI, emplois aidés, etc.) qui visent bien d’autres phases du cycle de vie que la jeunesse. Art de la greffe devenu central au salariat, la politique de l’insertion prend des visages variés, de la visée répressive camouflée sous appellation altruiste (Plan d’Aide au Retour à l’Emploi), à l’incitation, davantage efficace. On a ainsi vu récemment le gouvernement instaurer une "prime pour l’emploi" qui exclut de très nombreux chômeurs de son champ d’attribution pour mieux accroître la disponibilité à l’emploi précaire des salariés pauvres. D’après sa définition négative, le précaire succèderait également au salarié une fois celui-ci atteint par la précarisation. Restructurés, licenciés, préretraités, combien de "garantis" ont déjà connu ces bouleversements sectoriels, ces mutations de l’activité sur le bassin d’emploi, la mobilité géographique, la reconversion ? Le faux salarié est devenu un moment du vrai.

Imaginaire nostalgie d’un monde de places assignées, on continue pourtant depuis un quart de siècle à méconnaître le précaire en le vouant au passager, à ce qui ne dure pas, au révocable. Mais ce passage perdure. Les innovations des politiques de l’emploi public et celles des entreprises l’annonçaient. Les luttes elles-mêmes ont emprunté cette voie d’un usage salarié de la mobilité. Deux jeunes sur trois passent par le chômage, 80 % des embauches s’effectuent sous contrat à durée déterminée (CDD), comment nier le caractère désormais paradigmatique du précaire ? C’est bien vers le contrôle de la mobilité des salariés que s’est déplacée une part essentielle du conflit capital-travail. La nouvelle carte du salariat ne repère plus guère l’appariement d’individus à un poste de travail, elle trace des flux de disponibilité.

Contrôler la mobilité des travailleurs

L’étymologie définit le précaire comme celui qui demande par la prière. Cette posture de quémandement, cette permanence renouvelée de la demande, constitue en effet comme tel le précaire, figure emblématique par ses contradictions de la disponibilité requise par le système productif. La contestation revendicatrice de cette situation par les mouvements de chômeurs et précaires vient redoubler la demande. Le quémandement devient commandement, la prière se fait injonction et l’exigence d’un revenu garanti transforme en ayants droits les demandeurs d’emploi, leur confère une autre forme d’existence. L’injonction ("c’est un dû !") déplace le tort et l’attente de réparation. C’est ainsi, pour intégrer préventivement cette demande, que chaque année, depuis les luttes de précaires de l’hiver 1997/98, le gouvernement prend des mesures, fonds d’urgence sociale, "primes de Noël" locales ou nationale, revalorisation rétroactive minimale de quelques minima, etc.

Avec le moment contre-révolutionnaire de l’après 68 et son profond revival de l’exploitation, le fugitif de l’emploi a vu son intermittence -et avec elle cette prise de distance par rapport au rôle productif où s’origine une faille béante- ramenée dans les rets d’une gestion réglée d’alternances de périodes de formation, de chômage et d’emploi. Au geste de la fuite ouvrière qui provoquait l’inquiétant mouvement brownien du turn-over, comme forme d’usage de sa propre mobilité vers des salaires supérieurs, des conditions de travail moins insupportables, a répondu, au milieu des années 70, le déclenchement de la crise. Là où se manifeste précisément une fonctionnalité pour le système productif, dans le renversement du contrôle de la mobilité au profit des employeurs, on a coutume de dénoncer un dysfonctionnement ! Mais ni le chômage ni la précarisation ne sont essentiellement des "problèmes", ils font avant tout figures de solution. Il s’agit bien de contrôler la fuite redoutée par les employeurs, confrontés là à une mesure brutale de la désaffection vis-à-vis de l’entreprise et de l’exploitation. Il s’agit bien d’endiguer et de redessiner ces mouvements de bougé pour les maîtriser au profit de la domination. On ne forge plus des statues de travailleurs, homme de fer ou homme de marbre. On préfère exalter la plasticité du travail vivant, la flexibilité, car c’est elle qui doit être développée, c’est-à-dire contrôlée et captée.

De manière croissante, depuis les années 30, les richesses sociales concédées à la reproduction de la force de travail l’ont été au moyen de mécanismes de "redistribution" (éducation, santé, retraite, allocation chômage, minima, etc.) qui s’ajoutent au salaire direct. Il n’est plus simplement question d’enchaîner le travailleur à son poste par des concessions qui le fixent à l’entreprise mais bien de gérer son cycle de vie et de modeler ses parcours, de saisir la mobilité en tant que telle, les transitions, la disponibilité. L’ode à l’entreprise des années 80 fut une illusion nécessaire. La visée réellement poursuivie par-delà cette apologie est bien de s’emparer du biographique à travers une pluralité d’emplois, d’entreprises, de dispositifs, et non de contrôler le salarié en un lieu unique. L’insertion est l’un des noms de cette politique de gestion des flux. L’État social est l’opérateur cardinal, nécessairement en crise permanente, de cette politique de la vie. À la demande réputée obséquieuse du précaire vient répondre un autoritaire "prière d’insérer". Et à cette transformation du fugitif en demandeur -à laquelle en France le "changer la vie" de l’alternance de gauche n’a pas que peu contribué- répondent, par le travail politique sur la demande qu’ils incarnent, les mouvements de précaires. C’est un mécanisme profond et décisif qu’ils tendent ainsi à réarticuler.

La diffusion de la précarité

L’institution de la précarité est le plus souvent lue superficiellement à l’aune de la proportion minoritaire de Contrats à Durée Déterminé dans la population active. Mais le CDD n’est rien d’autre qu’un arbre qui cache une plus ample jungle. Il faudrait aussi, et cela commence à être admis, prendre en compte les salariés à temps partiels, jeunes ou femmes, susceptibles d’accepter toujours, voire de réclamer, d’effectuer des "heures complémentaires" pour améliorer une faible rétribution. Le consensus autour de la "lutte pour l’emploi" est très matériellement étayé. Qu’ils apparaissent ou non comme tels, ces salariés sont des demandeurs d’emploi, d’heures d’emploi. Le calcul du chômage est sans cesse à modifier pour mimer cette hybridation des catégories, avec pour résultat concret de masquer l’ampleur de la demande par la sortie de la catégorie de chômage au profit des "activités à temps réduit" et autres saisonniers ou intermittents de l’emploi, autant de positions entre lesquelles oscille une bonne part de la population. L’emprise de la précarisation reste difficile à évaluer. Et attention aux visions confortables, le Contrat à Durée Indéterminée (CDI) n’échappe pas à la généralisation de la précarité. Quand les salariés qui y sont soumis sont également, à leur façon, des "demandeurs d’emploi", répertoriés ou non, quelle signification a encore le statut canonique du CDI ? Combien savent, par exemple que des métiers réputés précaires (comme ceux de la restauration rapide) apparaissent parmi les statistiques d’emploi comme régis par le CDI ? Ils en relèvent effectivement d’un point de vue juridique. Ici, c’est justement ce statut CDI, à l’allure classique et garanti, qui crée les conditions de la plus grande précarité puisque, outre l’acceptation des heures supplémentaires qu’entraîne un emploi payé une fraction de SMIC mensuel, ce statut est précisément celui qui permet de freiner un turn-over qui dans cette branche peut atteindre 130 % par an. Pour sortir d’un CDI il faut en effet soit être licencié, (ce qui peut ici représenter une libération et n’est donc que rarement offert sans être assorti du motif "faute grave" qui ferme temporairement le droit à l’allocation chômage), soit trouver un emploi mieux reconnu et payé, soit aller jusqu’à passer par la démission qui interdit de percevoir une allocation chômage ?

À ne pas voir ce qu’à de central dans la vie de salarié cette articulation salaire social/salaire direct, on se condamne à ne rien comprendre de la manière dont la précarité est aujourd’hui profondément instituée. Chaque année plus nombreux, les précaires, qui cumulent RMI et "mécanisme d’intéressement" (qui permet d’y ajouter du salaire direct), une Allocation Spécifique de Solidarité (ASS), une portion d’Allocation de Retour à l’Emploi (ARE) ou d’Allocation Unique Dégressive (AUD) et des ressources issues d’un emploi, restent difficile à dénombrer. L’institutionnalisation de la précarité n’a pas rendu les indicateurs officiels plus fiables ou descriptifs. La statistique s’est classiquement attardée à ses modèles anciens. Pendant qu’ils sont soumis à contrôle par une multiplicité d’institutions et d’acteurs, l’illisibilité des mouvements, des flux est apparemment maintenue. On comptabilise encore les contrats courts en équivalant temps plein sur l’année. À cette aune, l’intérim, par exemple, qui connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années, apparaît sous forme d’un stock purement conventionnel, selon des indicateurs qui ne disent rien du phénomène de rotation, des réalités de la circulation, de la mobilité des précaires.

Dans la "société apprenante" qui nous est promise par les prospectivistes, le salarié est déjà soumis à un élevage continu. Comme l’indique parfaitement la multiplication des stages, depuis l’enseignement secondaire à l’université, jusqu’à la "vie active", le brouillage de la frontière temps de travail/temps de vie s’accompagne d’une indistinction croissante du temps de travail et du temps de formation. Toujours demandeur d’un après, le présent n’est qu’un sas. La création des emplois jeunes s’est pleinement inscrite dans ce mouvement d’institutionnalisation de la précarité. On recrute ainsi des Bac +2 ou 4 pour des fonctions nouvelles, comme dans le cas de l’éducation Nationale. Il s’agit de contrats à durée déterminée d’un an, renouvelables cinq fois, qui ont pour avantage de faire passer l’obtention du salaire minimum mensuel pour une promotion, un résultat inespéré, auprès de jeunes qui sont partout ailleurs confrontés à la norme de "l’emploi d’insertion" qui tourne autour du demi SMIC mensuel (temps partiel ou Contrat Emploi Solidarité). Les emplois jeunes ont constitué une manière insidieuse de revenir aux projets de "SMIC-jeunes", à un salaire dévalué au prétexte fallacieux d’un manque d’expérience des générations les mieux formées. C’est cette norme d’emploi, dans des conditions encore dégradées, que connaissent, en Seine Saint-Denis, par exemple, ces lycéens de plus de 16 ans dont un sur quatre occupe déjà un emploi, en plus de son temps de scolarité, en raison de l’impécuniosité de familles de salariés pauvres, chômeurs et/ou précaires.

L’institutionnalisation de la précarité ne se révèle nulle part plus complètement qu’avec l’interdiction du RMI aux jeunes, en vigueur depuis 1988. Cette violente discrimination touche plus de 400 000 jeunes chômeurs officiellement inscrits qui ne sont ni indemnisés par les Assedic ni ayants droit du RMI. Quel meilleur dressage à la précarité que cette "phase de transition", sans cesse étendue, où l’insertion à tout prix d’entrants dans le salariat sans accès au droit salarial est de rigueur ? Il s’agit de protéger les jeunes d’une entrée dans la vie par la porte de l’assistance, disait Martine Aubry ? Mais au-delà de ces jeunes, le RMI, malgré le I de l’insertion, reste précisément interdit à ceux qui s’insèrent, étudiants et autres scolarisés. Comment ne pas admettre qu’il s’agit plutôt que d’éviter l’humiliation de l’assistanat de fournir à bas prix de la main d’œuvre aux entreprises privées ou publiques, de développer des services aux personnes sur la base d’heure de travail payées au SMIC horaire ? L’institutionnalisation de la précarité se lit jusque dans les têtes où la concurrence fait rage autour de diverses thèses affirmant la nécessité de la baisse du "coût" du travail. Comment comprendre les projets de développement d’un tiers secteur autrement que comme une façon de mettre au travail à bas prix, comme une tentative de légitimation et d’extension de formes d’exploitation déjà à l’œuvre ? Et ce, encore une fois, au nom d’un hypothétique intérêt général qui se résume à l’intérêt de ceux qui commandent...

Vers un droit salarial du précariat

La seule condition statutaire qui reconnaisse des droits réels à des précaires est celle actuellement concédée à une partie des "intermittents du spectacle". Depuis des années, parce que ce statut constitue un modèle, malgré ses faiblesses, et en particulier la difficulté d’y accéder ou de s’y maintenir, il est dénoncé par les organisations d’employeurs qui tirent pourtant profit de la disponibilité qu’il encourage et soutient. C’est en tout cas l’un des modèles possible d’un droit salarial du précariat, d’une position clivée, singulière, non plus simplement contre la précarité, à la manière d’inefficaces déplorations résistancialistes, autrefois rituelles en milieu syndical, mais à la fois dans, contre et hors la précarité. C’est à partir de l’expérience des précaires accumulée depuis vingt-cinq ans que cette transformation du regard sur le précariat peut s’opérer. Les luttes de chômeurs et précaires ont d’abord été tolérées comme expression difficilement réfutable de victimes de l’ordre productif avant d’être dénoncées, par les ministres et la presse, comme minoritaires et illégales en raison de la remise en cause d’ensemble de l’ordre social qu’elles charriaient avec elles.

La mobilisation de dizaines de milliers de chômeurs et précaires lors de l’hiver 1997/98, après six mois de gouvernement "gauche plurielle", a obtenu une hausse de certains minima, le principe de leur indexation à la hausse du coût de la vie ainsi que la création d’un Fonds d’urgence sociale destiné à enregistrer les demandes d’aide financière. La création de ce fonds avait permis de découvrir 800 000 demandeurs d’aide et, fait marquant, un tiers d’entre eux, soit plus de 250 000 personnes, étaient totalement inconnues des services sociaux. C’est ainsi que très classiquement l’instauration d’un ouvroir révèle la demande, la réponse gouvernementale au mouvement dévoile une nouvelle demande, jusqu’alors parfaitement invisible, totalement ignorée des institutions. Cette fonction de révélation remplie par les suppliques des demandeurs coalisés transforme, chacun est à même de le percevoir, la litanie de la plainte elle-même. Derrière la minorité agissante et "illégaliste" surgissait une autre minorité, demandeuse de secours, de reconnaissance, minorité dont l’expression se coulait dans la forme administrative concédée par l’ordre de la demande et ses représentants éminents, chiches dispensateurs des mannes du social. Qu’après ceux de Cellatex, les licenciés de Moulinex résument à leur tour leur point de vue du mot d’ordre "Du fric ou bien boum !" indique amplement que cette demande sociale d’accès à la richesse, dont les manifestations n’ont le plus souvent rien de spectaculaire, est apte à migrer d’un mouvement l’autre, à contaminer encore un social dont la privatisation et la dissolution ne sont en rien avérées. Nos gouvernants y auront appris le risque que comporte la création d’un ouvroir, tel le Fonds d’urgence social de 1998, où vient confluer une demande qui redessine un social méprisé et tu, une socialité menaçant de subordonner le politique. Mais, au sein du consensus de la transparence démocratique, anticiper et conjurer cette émergence de l’iceberg de la demande, n’a rien d’évident. L’ouvroir du salaire potentiel est toujours déjà-là, tapi, dissimulé, actif, sous-jacent. L’institué aura encore à courir ou à cheminer péniblement derrière cette force instituante de la demande.

Laurent Guilloteau