Globalisation du précariat, mondialisation des résistances

vendredi 13 mai 2005
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Droits Devant vit le jour dans l’immeuble de la rue du Dragon (Paris) occupé le 18 décembre 1994 pour y reloger 60 familles. Présente sur tous les fronts, l’association milite aux côtés des précaires, des sans-papiers, etc., pour une mondialisation des résistances et pour la défense de tous les droits. Retour avec Jean-Claude Amara, son porte-parole, sur les évolutions de ces dernières années.

Si l’on distingue les droits politiques, les droits économiques, mais aussi les droits dits de troisième type (logement, liberté du corps, etc.), où se situe l’action militante de Droits Devant ?

On ne fait pas de séparation entre ces droits fondamentaux. S’il y a un mot qui peut caractériser Droits Devant, c’est la “transversalité” ou la “convergence”. Ce n’est pas pour rien qu’on a mis “Droits” au pluriel. Lors de l’occupation de la rue du Dragon, on a essayé de relier les solidarités concrètes, les échanges de savoirs, et enfin la création et la culture. Ce qui caractérise nos sociétés où les droits se démantèlent peu à peu, c’est justement la parcellisation. Ce qui fait qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’associations, de syndicats très ancrés sur des spécificités, mais pour lesquels il manque un ensemble coordonné de ce que d’aucuns appellent le mouvement social-culturel-économique. Pendant les grandes grèves contre le plan Juppé en décembre 1995, Droits Devant a occupé Beaubourg et lancé l’Appel des “Sans”, une plate-forme convergente avec des syndicats comme la CGT, la FSU, les SUD, certaines fédérations de la CFDT, la Confédération Paysanne, le Syndicat de la Magistrature et des associations de lutte comme le Comité des Sans-Logis, le DAL, AC !, APEIS, le MNCP, GISTI, etc. : c’était l’embryon du mouvement social d’aujourd’hui. On le voit dans tous ces lieux alternatifs, squats, friches, etc. qui germent en ce moment à Lyon, Toulouse ou Rennes, mais aussi en milieu rural : on y retrouve les ingrédients du vivier de la rue du Dragon. On ne peut pas seulement intellectualiser une lutte, il faut aussi être très concret et reconquérir les terrains laissés en jachère dans l’espace public.

Par exemple, si on prend la lutte des sans-papiers où Droits Devant a été parmi les tout premiers à monter au créneau le 18 mars 1996 au moment de l’occupation de l’église Saint Ambroise, on ne se contente pas de demander une régularisation, on fait aussi un lien avec le désastre de la globalisation économique : pourquoi le Sud vient au Nord ? C’est quoi les conséquences d’un plan d’ajustement structurel du FMI, c’est quoi les politiques de la Banque mondiale ? On fait énormément de formations avec les intéressés, sachant que c’est l’ignorance et le maintien dans l’ignorance qui font que les droits sont bafoués : il ne faut pas simplement s’intéresser aux conséquences d’un système, il faut absolument remonter aux causes !

Est-ce que cela correspond à l’idée que tu as de la citoyenneté ?

Tout à fait. Citoyenneté, pour moi, ça rime avec dignité. Dignité, ça rime avec connaissance. Les militants et les associations sont riches en informations, mais si celles-ci restent à notre niveau et n’irradient pas vers les principaux intéressés, vers ceux qui subissent, on n’avancera pas ; on tombe alors dans une forme de complaisance, d’assistanat, de militance caritative. Pour nous, cette notion de lutte collective passe par la connaissance : il n’y a pas de citoyenneté sans connaissance. Il faut trouver l’antidote à ce poison de la fatalité qui est distillé, à dose homéopathique mais cons-tante, dans la tête de celles et ceux qui subissent le système... On leur dit inévitablement “Ecoutez, vous avez les Restos du Cœur, le Secours Catholique, le Secours Populaire, etc.”, toutes ces structures qui sont faites pour éponger les carences d’un système d’exclusion ! Notre but est donc la connaissance, la mise en réseau et tout ça passe par un triptyque qui est pour moi fondamental : l’analyse/expertise, la pédagogie et l’action collective.

Après quatre ans de gouvernement de la “gauche plurielle”, quel bilan ferais-tu des questions sociales que tu viens d’évoquer ?

Je pense que je ne vous surprendrai pas en disant que le constat qu’on fait de quatre années de pseudo-gauche est plus que faible. Quand on a lancé le slogan de “gauche plus rien”, on savait ce qu’on faisait ! Je crois que Jospin l’a jouée très finement en créant cette gauche dite plurielle, un échiquier politique censé représenter toutes les couches de la société et faire en sorte de marginaliser les associations de lutte comme la nôtre, en disant qu’elles n’ont rien à faire puisqu’ils s’occupent de toute la vie sociétale : le PC pour les catégories populaires, les Verts pour le courant écolo/classe moyenne, la gauche socialiste pour dire “on a même une gauche de gauche”, les Chevènementistes qui sont la caution “républicaine”. Parallèlement, la répression des mouvements sociaux s’est considérablement accentuée par rapport à ce qu’on voyait sous la droite. C’est pour signifier que nous devons disparaître. Jospin est un gestionnaire... et tout son gouvernement avec lui, car qui ne dit mot consent. Il a décidé de se plier à la gouvernance économique et de transformer le mot “politique” en “gestion”, c’est-à-dire qu’il fait du cas par cas (pour les sans-papiers, pour les chômeurs, etc.).

Je crois d’ailleurs qu’actuellement le grand problème d’à peu près tous les partis politiques est de ne se concentrer que sur la gestion et de ne plus aborder l’angle politique sociétal de l’égalité des droits, de la répartition des richesses. Ce qui fait qu’il y a une jeunesse qui se structure en marge de l’appareil politique, mais qui fait bien de la politique ! Moi, quand on m’a proposé d’être député européen, n°5 sur la liste “Bouge l’Europe”, pourquoi j’ai dit non ? J’ai quand même réfléchi avant : 37000 F par mois, plus les privilèges... C’est loin de mon SMIC à Droits Devant ! (rire) Mais on voit bien le but de ces appareils politiques de la gauche plurielle : ils montent des listes dans lesquelles ils récupèrent les soi-disant leaders des mouvements sociaux pour leur faire jouer le rôle de caution.

Est-ce qu’il ne faut cependant pas maintenir un lien avec la politique institutionnelle ? Il y a peut-être une stratégie possible en s’appuyant sur certains partis, en jouant sur le rapport de force pour faire passer certaines de vos revendications ?

Je crois que le contre-pouvoir ne doit pas passer par la reconstitution d’un parti. J’ai beaucoup discuté avec les Motivé-e-s qui sont en pleine interrogation là-dessus. Nous, on pense qu’on est plus utile en dehors de l’appareil, parce qu’on a plus de libertés pour constituer ces réseaux. Mais lorsqu’on monte des actions importantes, on interpelle les politiques pour qu’ils relaient au niveau des institutions les revendications venant du mouvement social. Actuellement, aucune démocratie digne de ce nom ne peut fonctionner avec cette pensée unique et ces prises de décisions unilatérales : c’est un bien pour la citoyenneté, pour la démocratie, pour les droits, qu’il y ait ces mouvements qui mettent les politiques devant leurs responsabilités. Et que représente l’élection quand on voit que Strauss-Kahn est entré à l’hémicycle avec 12 % d’électeurs ? C’est une mascarade. Il y a une vraie dégringolade de l’éthique dans l’appareil politique. S’il ne sert plus qu’à la maintenance du pouvoir et qu’à part ça il n’y a que de la gestion, je crois qu’on est très mal ! Il faut donc que nos mouvements se structurent, travaillent ensemble et passent du sempiternel “contre” au “pour”, beaucoup plus difficile... Que les propositions émergent !

Face à la généralisation du “précariat”, est-ce que la revendication d’un droit au revenu, déconnecté du travail salarié, t’apparaîtrait pertinente pour reconstruire la citoyenneté telle que tu l’as définie ?

C’est bien d’utiliser ce mot “précariat” : c’est Droits Devant qui l’a lancé il y a un an et demi dans une tribune de L’Huma, où je parlais de la “globalisation du précariat”. Il faut voir, au-delà du maquillage savant selon lequel il y aurait moins de chômeurs, à quel point ce “précariat” est inscrit dans le devenir des pays riches. Tous les ingrédients sont réunis pour qu’il se généralise. Pour nous, il ne peut pas y avoir égalité des droits sans, pour commencer, une répartition des richesses. Où va-t-on trouver l’argent, quels moyens coercitifs prendre ? C’est là qu’il faudrait dire “On fait de la politique, on est de gauche et au risque de perdre des élections futures, on va quand même faire le boulot pour préserver l’avenir”. Sauf que ça ne se fait pas. Est-ce qu’on peut accepter qu’environ 7 millions de personnes en France vivent en dessous du seuil de la pauvreté ? Les normes européennes de la pauvreté, c’est 50 % du salaire médian européen, c’est-à-dire de 11000 F. Si on ponctionne là où c’est possible, par exemple sur les 78 milliards de stock-options détenues par 20000 super-cadres, si on prend les moyens législatifs de faire ce travail-là, on va pouvoir avancer. Ce million et quelques de RMIstes déclarés, ces contrats emploi-solidarité, ces intérims qui participent à cette globalisation du précariat estompent complètement la vraie réalité de la pauvreté, de l’exclusion vécue par l’individu qui a de 2000 à 4000 francs en poche par mois.

Tu reviens de Gênes et tu t’apprêtes à repartir en Palestine avec une délégation du mouvement social français. Que penses-tu de la tournure violente que prennent les contre-sommets, les mouvements “anti-globalisation libérale” ? Est-ce que tu pourrais faire un lien avec une autre forme de violence, celle du Proche-Orient ?

C’est important en effet de ne pas dire “anti-mondialisation”, mais d’employer la notion de “globalisation”. Parce qu’il y a d’un côté les mouvements citoyens qui mondialisent les résistances, et de l’autre côté il y a la globalisation sociale, économique et culturelle. “Globaliser”, ça veut dire englober dans un tout, c’est la pensée unique. Les mots sont importants. Au même titre qu’on a avancé de manière considérable quand les 350 “clandestins” de Saint Ambroise en mars 1996 sont devenus les 350 “sans-papiers” de Saint Bernard quelques mois après.
Au fur et à mesure que ces mouvements anti-globalisation montent, l’inquiétude de ceux d’en face grandit... Ils ont quand même subi deux échecs retentissants en trois ans : la non-ratification de l’AMI à l’OCDE et l’avortement de la Conférence ministérielle de l’OMC à Seattle. C’est considérable ! Il n’y a pas un système capitaliste qui n’utilise pas la répression pour se préserver. Ils essaient de terroriser ce mouvement par les médias, pour la plupart totalement soumis, qui ne retranscrivent que la violence, en éludant complètement le fond. Et ce qu’on a vu à Gênes, c’est avant tout une manipulation policière : ils instaurent la peur dans l’esprit des gens quant à la contestation de la globalisation économique. Il ne faut pas stigmatiser les militants du Black Block, qui ont été totalement infiltrés, et respecter la forme de lutte qu’ils ont choisie... Je comprends qu’on puisse être violents. Nous, on a choisi le principe de la non-violence active, mais qui sait ? Peut-être qu’un jour on sera obligé de recourir à d’autres moyens.

Quand j’entends qu’il y a dans les sommets anti-globalisation des gens aussi armés que les forces répressives qui sont en face, ça me fait penser au peuple palestinien qui se bat avec son caillou contre un F16... C’est la même intoxication tendant à renvoyer dos-à-dos Palestiniens et Israéliens, alors que c’est la fronde contre la roquette. Où est la violence ? Combien de millions de personnes dans le monde subissent, jusqu’à la mort, les conséquences d’un plan d’ajustement structurel du FMI ? Combien meurent du SIDA actuellement ? Et qui est derrière tout ça ? Il y a comme une insolence à cristalliser les regards sur une petite violence ponctuelle et manipulée, et à éluder complètement la violence meurtrière d’un système qui mène à une banalisation de l’intolérable !
Quand on va affirmer en tant qu’Européens un soutien actif à la lutte du peuple palestinien, avec les quelques forces israéliennes pour la paix, on défend l’idée de “forces civiles de protection” des Palestiniens, justement pour casser cette manipulation. Les mots sont cruciaux : quand certains parlent d’ ”interposition”, ça sous-entend qu’il y a deux parties sensiblement égales et qu’il faut s’interposer entre les deux. C’est évidemment moins tragique à Gênes qu’à Gaza ou en Cisjordanie, mais ce sont les mêmes ingrédients. On ne doit pas cloisonner les choses, tout ça est un ensemble. Et concrètement, les solidarités progressent : j’ai vu les indiens du Québec au côté des écolos américains, les sans-terre du Brésil faire référence à la lutte des sans-papiers en France, les indiens du Chiapas soutenir les Palestiniens, etc. C’est cette mise en commun des connaissances et des expériences qui fait avancer la lutte. C’est vraiment la société civile qui doit se réveiller face à la lâcheté, aux carences des politiques !

Tu dis que les mouvements anti-globalisation avancent, mais vers quoi ? Par exemple, on peut être contre l’OMC, mais si le seul cadre réglementaire existant disparaît, ne va-t-on pas en revenir à la loi du plus fort, c’est-à-dire des Etats-Unis ?

S’il doit y avoir une instance internationale pour assurer un équilibre, une harmonie entre les pays pauvres et les pays riches, ce n’est pas l’OMC, dont la politique n’a fait qu’accentuer les inégalités au niveau mondial. Les 74 pays du Sud qui ont refusé de signer une déclaration finale à l’OMC savent ce qu’ils disent. Et si la prochaine conférence de l’OMC en novembre au Qatar échoue à nouveau, ce ne sera pas grâce à nos manifestations, ce sera avant tout le fait de ces pays. Il faut passer de la critique de ce que l’on ne veut pas, à une phase propositionnelle : celle d’une structure respectueuse des droits fondamentaux, du partage des richesses, de l’équité. On est dans une période charnière où plus ces institutions qui se considèrent comme incontournables subiront des failles et des revers, plus elles auront des difficultés à tenir leurs grand-messes habituelles et plus les mouvements de résistance seront à même de porter d’autres propositions pour de nouvelles structures. Mais je crois qu’il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : ça ne fait que trois ans que nos mouvements commencent à former un ensemble cohérent !

Que ce soit au Forum Social Mondial ou à l’occasion de la campagne contre les licenciements qui a mobilisé beaucoup d’élus locaux, les rapports entre politiques et mouvements sociaux ne sont-ils pas en train de se recomposer face à la globalisation ? Est-ce qu’on ne risque pas de voir se passer la même chose qu’en France, une intégration de certains mouvements par les partis de gauche et une marginalisation des autres ?

Je pense effectivement que le niveau local est important : les maires, en particulier, sont bien placés pour ressentir les conséquences de la globalisation. Mais il faut faire attention, avec des événements comme le Forum Social Mondial, à ne pas en rester à l’expertise, sans les dimensions de pédagogie et d’action collective. La récupération politique est le grand danger de cette lutte anti-globalisation : Mégret a soutenu Bové, ainsi que Madelin, Pasqua, Chevènement ! On comprend que Chevènement soit contre la globalisation par rapport à l’Etat-nation, mais il est un des premiers pourfendeurs des droits de celles et ceux qui sont victimes de la globalisation économique. Il faut préserver une certaine éthique et garder la référence aux victimes de la globalisation.

Entretien réalisé par Ariane Jossin, Olivier Petitjean et Marc Robert. Mise en forme : Ariane Jossin


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