Le vol du temps de travail

Le classique de ce numéro
vendredi 3 octobre 2008
par  Karl Marx
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Dans ces extraits des Grundrisse, Marx apparaît plus lucide que bon nombre de nos contemporains. Il y envisage déjà -de manière visionnaire et dix ans avant Le Capital- l’épuisement de la valeur-travail dont il fait la base de la valeur d’échange et du capitalisme. Mais si le capitalisme est un productivisme condamné à l’amélioration constante de la productivité ainsi qu’à la réduction du temps de travail nécessaire -sans que cela ne nous laisse aucun temps libre-, le développement des forces productives doit également finir par déconnecter la valeur produite du temps de travail, constituant dès lors un nouveau système de production auquel pourrait peut-être s’appliquer le slogan St Simonien repris par Marx -dans Critique du programme de Gotha- à Prosper Enfantin ou Etienne Cabet : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".
Publiés de façon posthume, les Grundrisse ont eu une grande influence sur la pensée d’André Gorz et sur celle de Toni Négri, entre autres.

L’échange de travail vivant comme du travail objectivé -c.-à-d. la position du travail social sous la forme de l’opposition entre capital et travail salarié- est le dernier développement du rapport de valeur et de la production reposant sur la valeur. La condition implicite de celle-ci est et demeure : la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse. Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour -leur puissance efficace- n’a elle même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. [...]
[La production s’automatise et ainsi la force de travail du producteur n’est plus exploitée.] Il vient se mettre à côté du procès de production au lieu d’être son agent essentiel. Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, en un mot le développement de l’individu social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange, et le procès de production matériel immédiat perd lui-même la forme de pénurie et de contradiction. C’est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du surtravail, mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous. Le capital est lui même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition -question de vie et de mort- pour le travail nécessaire. D’un côté donc, il donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature, comme à celles de la combinaison et de la communication sociales pour rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail qui y est affecté. De l’autre côté, il veut mesurer au temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur, la valeur déjà créée. Les forces productives et les relations sociales -les unes et les autres étant deux côtés différents du développement de l’individu social- n’apparaissent au capital que comme des moyens, et ne sont pour lui que des moyens de produire à partir de la base bornée qui est la sienne. Mais en fait elles sont les conditions matérielles pour faire sauter cette base. [...]
Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. [...]

La création de beaucoup de temps disponible en plus du temps nécessaire pour la société en général et pour chacun de ses membres (c.-à-d. de loisir pour que se développent pleinement les forces productives des individus, et donc aussi de la société), cette création de non-temps de travail apparaît du point de vue du capital, comme du point de vue de tous les stades précédents, comme simple non-temps de travail, comme temps libre pour quelques-uns. Le capital ajoute ceci, qu’il augmente le temps de surtravail de la masse par tous les moyens de l’art et de la science, parce que sa richesse consiste directement en l’appropriation de temps de surtravail ; étant donné que son but est directement la valeur, non la valeur d’usage. Il contribue ainsi, malgré lui, activement à la création des moyens du temps social disponible, tendant à réduire le temps de travail pour la société toute entière à minimum décroissant et à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur développement propre. Mais sa tendance est toujours de créer d’un côté du temps disponible , et, d’un autre côté, de le convertir en surtravail . S’il réussit trop bien dans la première entreprise, il souffre alors de surproduction et le travail nécessaire se trouve interrompu faute de ce que du surtravail puisse être valorisé par le capital. Plus cette contradiction se développe, plus il s’avère que la croissance des forces productives ne peut plus être enchaînée à l’appropriation de surtravail d’autrui, mais qu’il faut que ce soit la masse ouvrière elle-même qui s’approprie son surtravail. Lorsqu’elle fait cela -et que, par là, le temps disponible cesse d’avoir une existence contradictoire-, alors, d’un côté, le temps de travail nécessaire aura sa mesure dans les besoins de l’individu social, d’un autre côté, le développement de la force productive sociale croîtra si rapidement que, bien que la production soit désormais calculée pour la richesse de tous, le temps disponible de tous s’accroîtra. Car la richesse réelle est la force productive de tous les individus. Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse. Le temps de travail comme mesure de la richesse pose la richesse comme étant elle-même fondée sur la pauvreté et le temps disponible comme existant dans et par l’opposition au temps de surtravail où à la position de l’intégralité du temps d’un individu comme temps de travail et donc à la dégradation de cet individu en simple travailleur, entièrement subsumé sous le travail. La machinerie la plus développée force donc l’ouvrier à travailler maintenant plus longtemps que ne le fait le sauvage ou lui-même ne le faisait avec les outils les plus simples, les plus rudimentaires.

Karl Marx, Manuscrits de 1857/1858 "Grundrisse", tome 2, Éditions Sociales, 1980, pp. 192-196.