Ambiance Bois, utopistes doux réalisateurs.

vendredi 3 octobre 2008
par  EcoRev’, Michel Lulek
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Loin de l’image spectaculaire de l’entreprise informationnelle à la pointe de l’ultime technologie en vogue, c’est dans un contexte économique difficile que les membre de l’entreprise autogérée Ambiance Bois tentent depuis plus de vingt ans de produire une "pratique utopique" dans le sillage -selon nous- de ce qu’André Gorz nommait "utopie concrète".
Michel Lulek, co-fondateur et membre de l’équipe d’Ambiance Bois, se fait ici le porte parole du collectif.

"[L’émancipation des travailleurs] ne peut naître spontanément à partir des activités qui se manifestent dans la production. Il faut en fait que tous les dispositifs de la marchandisation-valorisation du capital et de la captation du travail humain soient mis radicalement en question. La libération du travail doit être aussi une libération par rapport au travail. Les travailleurs ne peuvent s’émanciper eux-mêmes que s’ils arrivent à mettre de la distance entre leur vie et les activités productives. C’est en effet lorsque les possibilités d’un tel recul sont données que l’on peut concevoir la production autrement. La production n’a plus à être production pour la production, mais production et satisfaction de besoins maîtrisés et de relations sociales solidaires.
Dans cette perspective, l’émancipation sociale consiste à s’émanciper de l’économisme. Elle est en même temps réinvention de la politique."

Jean-Marie Vincent [1].


écoRev’ : La structure de votre entreprise vous permet de valoriser une richesse locale sur des territoires proches de votre lieu d’implantation, de ne pas dépendre d’un actionnariat dont l’objectif principal serait le profit, de développer une solidarité au sein et à l’extérieur de l’entreprise, etc.
Y a-t-il selon vous des présupposés fondamentaux dans le domaine des savoirs, des connaissances et plus généralement en terme d’éducation et de vie en société pour mettre en place le mode d’organisation qui vous permet cela ? Et si oui, quels sont-ils ?

Michel Lulek - Avant de répondre à cette question, il est nécessaire d’expliquer les motivations initiales des fondateurs d’Ambiance Bois lorsque dans les années 1980 ils pensèrent puis réalisèrent ce projet. Notre démarche n’était pas tant de créer une entreprise en soi, mais de créer une entreprise pour y expérimenter une organisation du travail autre que celle qui est majoritairement mise en œuvre dans les entreprises.
En effet, si Ambiance Bois est bien une scierie-raboterie qui transforme une matière première locale (le bois) pour en faire des matériaux de construction (lambris, parquets, bardages, bardeaux de toiture, etc.) et construire des maisons à ossature bois, on pourrait dire, sans vraiment mentir, que ces matériaux et ces maisons ne sont en fait que les produits dérivés d’une entreprise qui a été conçue, pensée et créée avant tout pour produire de l’expérimentation sociale et fabriquer de l’organisation sociale.
Pour bien comprendre notre démarche, il faut revenir en arrière. Nous sommes en 1981, année que l’Histoire (avec un grand H) retient pour l’arrivée de ce qu’on appelait encore sans sourciller la gauche à ce qu’on pensait être encore réellement le pouvoir. Cette année là, l’histoire (avec un petit h) commence quasiment dans un appartement que partagent six étudiants. Nous avons vingt ans, paraît-il le plus bel âge de la vie, en tout cas celui où tout effectivement est possible. Et là, nous refaisions le monde, nous rêvions de vies riches de sens, pleines de possibles, nous échangions de grands propos, partageant, outre l’appartement, une vieille 2CV et nos salaires de pions, le désir très fort d’organiser les années que nous avions en face de nous en relative cohérence avec nos utopies d’alors. Bref, alors qu’on ne cessait dans ces années là de parler de "nouvelle citoyenneté" et de "changer la vie", nous avions envie tout simplement d’apporter notre pierre à l’édifice.
Nous sentions bien que pour cela tous les chemins n’étaient pas aussi pertinents les uns que les autres, et que choisir telle ou telle voie n’était pas anodin. En gros, assez manichéens, nous ne repérions que deux stratégies.
La première était l’engagement politique. Pour faire changer les choses : dresser un programme, le défendre, l’exprimer, et par les chemins que l’on sait tenter de l’appliquer.
La seconde était l’expérimentation pratique. Pour faire changer les choses : commencer par se coltiner la réalité, agir sur ce quoi, indubitablement, nous avons prise : nos propres vies.
C’est cette seconde option que nous avons choisie. Dit autrement, et sans toutes les nuances que je serai le premier à concéder : la pratique plutôt que la théorie, le faire plutôt que le dire, la transformation par le bas plutôt que la décision par le haut, la cohérence pour soi plutôt que les principes pour les autres, l’action plutôt que le discours…
Et dans ce que nous voulons voir changer, ce sur quoi d’abord nous avons envie d’agir, est la question, déjà centrale il y a 25 ans, du travail, de la manière dont il est conduit, géré, organisé, et au-delà, de son sens et de sa finalité.
Donc travailler autrement.
Ne pas subir le travail, le choisir.
Ne pas séparer tâches intellectuelles et manuelles.
Ne pas avoir d’un côté des décideurs, de l’autre des exécutants.
Ne pas reléguer les tâches pénibles, de production, à je ne sais quel sous prolétariat, national hier, international aujourd’hui.
Ne pas, ne pas, ne pas… quand on tire le fil tout l’écheveau vient avec -et ça, ce fut une découverte de l’expérimentation-.
Donc : ne pas s’enfermer dans le salariat ("reste de servitude perpétué dans la société moderne" disait Godin).
Ne pas soumettre nos vies à l’impératif de la production.
Ne pas confondre "satisfaire des besoins" et "consommer sans fin".
Ne pas tomber dans la course aux revenus.
Ne pas rendre inhabitable la planète pour quelques gadgets de plus.
Ne pas se laisser dominer par le credo économiciste de la croissance et du développement.
Nous décidons donc de monter une entreprise de production de biens : transformation d’une matière, fabrication de biens matériels. Il s’agit de mener l’exercice là où les conditions de travail, les niveaux de salaire et de reconnaissance sociale sont les plus médiocres, là où le tableau sinistre de ce que nous refusons s’exprime le plus clairement, le plus nettement, là où, contrairement aux discours lénifiants des thuriféraires de la société de l’information et du virtuel, des hommes et des femmes -ces dernières avec tout de même moins 20% sur leurs fiches de paie- continuent à avoir les mains dans le cambouis…
Cette entreprise, nous la gérerons collectivement. Nous déciderons ensemble de ce qui s’y fera et comment nous le ferons. Nous partagerons les tâches de production. Nous nous paierons tous au même salaire. Nous développerons le temps partiel -choisi-. Nous mènerons in vivo, cobayes volontaires et volontaristes, l’expérimentation.
Nous cernons notre champ d’expérience : une petite entreprise mi-artisanale, mi-industrielle. Entre diverses options possibles, nous nous décidons à travailler le bois et pour cela à créer une scierie.
On atterrit sur le plateau de Millevaches, parce qu’il y a du bois et qu’un heureux hasard nous y mène en 1982. On s’installe en 1984 à Faux-la-Montagne, petit village de 400 habitants, parce qu’on s’y sent bien accueilli. On apprend tout -et on continuera à apprendre encore longtemps sur le tas-. On rassemble de l’argent en mobilisant tout un réseau d’amis, de parents, de voisins qui constituent l’essentiel des 90 actionnaires d’Ambiance Bois. On va rencontrer les élus, les chambres consulaires : on leur dit qu’on va faire une scierie -sans leur dire que ce serait "autrement"-. On cherche et on trouve un statut juridique qui nous convient : après avoir hésité entre la SCOP et un statut plus classique on dégotte finalement la perle rare : ce sera la SAPO, société anonyme à participation ouvrière : un "OJM" (organisme juridiquement modifié) qui est si bizarre qu’il n’a pas trouvé plus de 20 ou 25 amateurs depuis sa création en 1917. Tout cela dure presque quatre ans, et Ambiance Bois est enfin créée en 1988 pour commencer à produire en 1989.
Et là, nous expérimentons tout ce que nous avions décidé d’expérimenter. Plus tout ce que nous n’avions pas prévu :
Comment faire bien circuler l’information et décider vraiment ensemble lorsque tout le monde n’a pas forcément le même niveau d’investissement ou les mêmes motivations dans le projet.
Comment atteindre une certaine efficacité dans ce que nous faisons sans tomber dans la spécialisation des tâches.
Comment prendre en compte les désirs de chacun et les contraintes de l’entreprise.
Comment satisfaire la clientèle sans faire d’elle ce monarque autoritaire que décrivent les grands prêtres de l’économie (vous savez : "le client est roi" ou "le vrai patron c’est le client", etc.).
Comment prendre en compte dans un fonctionnement foncièrement égalitaire les différences entre les membres de l’équipe, en terme de compétences, d’intérêts, de capacités.
C’est le principe de l’expérimentation : soumettre à l’épreuve des faits des hypothèses définies a priori, les répéter, apporter les corrections que la réalité impose, adapter à celle-ci les outils préalablement imaginés, voir comment ça marche et si ça marche. Méthode hypothético-déductive qui nous permet de dire après vingt années de fonctionnement -et pas mal d’essais/erreurs- que l’autogestion, la gestion collective, la coopération ou l’association sont des formes tout à fait pertinentes et opérationnelles de fonctionnement d’une entreprise [2].
Pour revenir maintenant à votre question concernant ce qui a rendu possible la mise en place de ce fonctionnement, j’aurais tendance à dire : pas grand chose si ce n’est le désir non réfréné par les habitudes, le conformisme ou les modèles imposés. C’est donc moins en termes de compétences, de savoirs ou d’apprentissages (ou alors au sens très large) que je répondrais, qu’en termes d’imagination, de choix volontaires et de décisions "libres".
Il se trouve que, dans nos parcours antérieurs, nous avions déjà expérimenté au sein de mouvements de jeunesse -dans notre cas de scoutisme-, cette autonomie et cette liberté d’agir qui ne sont guère favorisées dans les lieux institutionnels de la formation (l’école en l’occurrence, encore que l’atmosphère qui y régnait dans les années 70 n’était pas spécialement sclérosante sur ce plan). C’est sur ce terreau d’expériences, vécues dans l’enfance et l’adolescence, que se sont bâties nos personnalités. C’est là que nous avons apprivoisé ou découvert sans vraiment nous en rendre compte des notions comme la responsabilité, la prise de décision en commun, la conduite de projets un tantinet insensés, le tout agrémenté par le plaisir évident du faire ensemble.
C’est ce genre de terrains d’expérience qui manquent sans doute aujourd’hui le plus à ceux qui seront les adultes de demain. Comment pourraient-ils imaginer possibles des choix et des modes d’organisation alternatifs dans le monde du travail, s’ils n’ont jamais la possibilité d’en croiser des exemples ou d’en pratiquer eux-mêmes à petite échelle des essais ? Ni l’école, ni les modèles véhiculés par les médias ou les expériences professionnelles des parents, ne permettent cette confrontation [3].

De la même manière, quels outils juridiques, intellectuels, etc. vous permettent actuellement de produire ce mode d’organisation et à l’inverse, quels sont ceux qui vous freinent ?

Les "outils" ne sont justement que des "outils". Prenons-les pour tels. Ils peuvent certes favoriser ou handicaper la mise en place de fonctionnements alternatifs, mais jamais, ni les rendre miraculeusement possibles, ni les empêcher d’exister. Au cas par cas, il faut faire avec, ruser avec eux, les contourner ou les exploiter, faire toujours attention que ce ne soient pas eux qui décident.
Prenons deux exemples liés à la législation. Notre statut juridique nous oblige à avoir un PDG -il n’existe en effet aucun statut juridique qui implique l’autogestion et aucune formule juridique ne propose par exemple une responsabilité collective partagée par l’ensemble de l’équipe de travail d’une entreprise-. Dit autrement, en droit, il faut toujours un "patron". Pour partager cette responsabilité entre chacun des membres de l’équipe nous avons décidé dans les contraintes imposées par la loi que cette responsabilité serait tournante. Tous les ans nous changeons donc de PDG en le tirant au sort parmi ceux et celles d’entre nous qui ne l’ont pas encore été et qui sont prêts à en assumer la charge, c’est à dire, dans notre cas, à aller en justice au cas où l’entreprise serait soumise à un problème majeur qui la mènerait devant les tribunaux.
Autre exemple. L’inspecteur du travail nous oblige à avoir un "délégué du personnel", chose absurde dans notre fonctionnement puisque nous nous réunissons tous plusieurs fois par mois -et même quasiment chaque jour- pour discuter de toutes sortes de questions concernant l’entreprise et que, par ailleurs, nous n’aurions pas d’interlocuteur "patronal" puisque celui qui l’incarne chez nous (le PDG) n’est que l’un d’entre de nous à tour de rôle ! Du coup nous nous plions à la loi : nous organisons des élections auxquelles... personne ne se présente. Devant la carence de candidats nous pouvons légalement faire admettre l’absence d’un délégué du personnel, ce que nous ne pourrions sans doute pas faire si nous cherchions à convaincre l’inspecteur que notre fonctionnement sans délégué va beaucoup plus loin que ce que réclame la loi.
A contrario, imaginons qu’il existe un statut juridique qui implique un fonctionnement autogéré. Est-ce parce qu’il existerait que plus d’entreprises se mettraient à fonctionner ainsi ? Certainement pas. L’invention de nouveaux fonctionnements dans le travail se fait lorsque des individus volontaires décident de les mettre en place ou quand une situation de crise oblige les salariés à prendre eux-mêmes en charge leur production (rappelez vous le bel exemple de Lip). Du reste il existe pour les SCOP (Société coopérative ouvrière de production) des avantages, comme par exemple l’exonération de la taxe professionnelle. Est-ce pour cette raison qu’on crée une SCOP ? Bien sûr que non.

Vous dites produire avant tout de l’expérimentation sociale.
Comment valorisez-vous cette production ? La mesure de la production telle que celle promue par le PIB n’est-elle pas totalement inadaptée à cette valorisation ?

Soyons clairs : notre production d’expérimentation sociale n’a pas besoin d’une valorisation monétaire ou en terme de PIB pour avoir toute sa raison d’être. Nous ne nous sommes jamais posé une telle question ! Ou alors, il nous faudrait convertir notre expérience en séminaires ou stages de formation grassement rémunérés pour alimenter la richesse nationale...
Plus sérieusement, nous avons tout de même mis en place des outils pour transmettre notre expérience, témoigner des possibles que nous avons explorés et diffuser auprès de ceux qui peuvent être intéressés les enseignements de nos pratiques collectives. Nous accueillons assez souvent pour des visites de l’entreprise et une présentation de son fonctionnement, des groupes de jeunes, des classes, des écoles, des étudiants. Nous avons écrit un livre qui raconte notre histoire et qui est diffusé par les éditions REPAS qui, au sein de la collection de livres "Pratiques utopiques", veut présenter des initiatives alternatives. Toujours au sein du réseau REPAS (Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires), nous participons à un compagnonnage alternatif et solidaire destiné à accompagner pendant plusieurs mois des personnes (souvent des jeunes) qui veulent découvrir des fonctionnements coopératifs, autogérés ou collectifs en action, au sein des différentes entreprises du réseau, pour pouvoir eux-mêmes développer des projets similaires qui leur soient propres. Tout cela pour dire que nous préférons parler de transmission plutôt que de valorisation.

Imaginez-vous des mesures politiques/juridiques qui pourraient porter favorablement un mode d’organisation tel que le vôtre ? Pensez-vous que certains cadres juridiques et sociétaux seraient prompts à encadrer d’autres structures, dans un maximum de secteurs d’activité même les plus complexes, afin de permettre a un maximum de celles et ceux qui le désirent de, comme vous le dites : "travailler pour vivre au lieu de vivre pour travailler" ?

Un mode d’organisation autogéré et collectif où prime la coopération et la modération en termes de création de richesses est tout à l’opposé des modes de fonctionnements hiérarchiques et délégataires où la concurrence et la course au profit et à la croissance à tout prix dominent. Ce ne sont donc pas quelques mesures noyées dans un océan de pratiques et de réflexes qui leur sont opposés qui pourraient vraiment changer les choses. En la matière ce n’est pas d’un "Grenelle de l’organisation du travail" dont nous aurions besoin, mais bien plutôt d’une véritable révolution copernicienne afin que le travail et les hommes cessent de tourner autour d’un seul objectif : la croissance mais, qu’au contraire, l’activité économique soit doucement et gentiment subordonnée à des objectifs raisonnables et mesurés. Il y a toujours eu au cours de l’histoire des pratiques minoritaires qui démontraient que d’autres chemins étaient possibles et ces pratiques n’ont jamais été favorisées par des mesures politiques ou juridiques que leur aurait octroyées, contre leurs propres croyances, les maîtres du moment. Prenez l’exemple de Godin et du familistère qu’il crée en 1880 et qui fonctionnera selon ses principes jusqu’en 1968 ! Cette invention date de la Révolution industrielle et de l’essor de la grande industrie. Godin du reste est menacé sous le Second Empire lorsqu’il crée ses premières usines. Et bien, son histoire montre que même dans un contexte qui est à l’opposé de ses idées, il réussit à réaliser celles-ci : propriété de l’outil de production par les ouvriers ; mutualisme ; association ; droit à l’instruction et au vote dans les instances du familistère aux hommes comme aux femmes, etc. [4]. En ce qui concerne votre question, je crois qu’il peut être intéressant de revenir au terme si fustigé d’utopie. François Espagne, historien et praticien de la coopération en donne une définition qui me paraît tout à fait opérationnelle. Pour lui l’utopie est faite de "l’ensemble des croyances et opinions des minorités qui ne trouvent pas dans l’idéologie dominante une réponse à leurs attentes ; elle a pour fondement la remise en question de l’ordre existant et pour fonction de démontrer par le raisonnement d’abord, l’expérimentation ensuite, la possibilité d’y substituer un ordre nouveau" [5].
En ce sens nous nous sentons de véritables utopistes comme furent les socialistes du même nom que Marx et ses disciples décrièrent tant. Mais non des utopistes "doux rêveurs" comme le pensent trop vite ceux dont l’horizon est bouché par les oeillères du "il n’y a pas d’autre politique possible". Nous serions plutôt des utopistes "doux réalisateurs" -comme le dit avec humour et sérieux un coopérateur d’Ardelaine- [6].

Vous dites qu’il n’est pas nécessaire d’être un esclave pour jouir d’un certain confort de vie, qu’entendez-vous exactement par là et que cela implique-t-il concrètement ?

L’esclavage n’est pas lié à des outils mais à une façon d’être soumis ou de se soumettre à des règles que l’on n’a pas choisies. Longtemps on a cru que l’homme serait libéré grâce à la machine et qu’il s’émanciperait ainsi du travail, "tripalium", pour enfin jouir des richesses créées par les mécaniques intelligentes qu’il aurait mises à son service. Même Paul Lafargue dans son fameux Droit à la paresse place ses espoirs dans cette croyance : "Aristote prévoyait que ’si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves’. Le rêve d’Aristote est notre réalité. (...) La machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidae artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté."
On retrouve cette illusion dans certains textes plus récents sur "la fin du travail" (Jérémy Rifkin) où la technologie et la science sont présentées comme les libératrices de l’homme. Or, la réalité c’est tout le contraire. Si les machines sont plus performantes, plus rapides, plus productives, on demandera au travailleur de se caler sur leurs rythmes. Paul Lafargue lui même devait en convenir : "Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus ; la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres : sa productivité les appauvrit."
Ce ne sont donc pas les mutations techniques qui peuvent libérer l’homme et de ce point de vue nous aurions sans doute à méditer les violences luddites, qu’il faudrait lire autrement que comme les réactions conservatrices de quelques ouvriers retardataires mais plutôt comme un avertissement précieux : derrière la machine veille la même oppression capitaliste -sauf si la machine est appropriée par la collectivité des travailleurs et cantonnée à une tâche définie par eux-. A Ambiance Bois, pour terminer en remettant les pieds dans nos ateliers, la plupart de nos machines ne fonctionnent qu’à 50% de leur capacité, soit deux à trois jours de huit heures par semaine. Ce qui peut apparaître comme une aberration économique est en fait une sorte de proclamation de la fin de l’esclavage...

Propos recueillis par Emmanuel Dessendier.


[1[NDLR] A propos du livre d’Antoine Artous, Travail et émancipation sociale. Marx et le travail., Éditions Syllepse, 2003

[2Sur l’histoire d’Ambiance Bois, Scions... on travaillait autrement ?, Michel Lulek, Éditions REPAS, 2003

[3L’exemple d’un lieu où cette confrontation est possible et qui fonctionne depuis plus de trente ans : le village coopératif du Viel Audon en Ardèche dont on peut lire l’histoire dans Chantier ouvert au public, Yann Sourbier, Éditions REPAS, 2007

[4Godin, inventeur de l’économie sociale, Jean François Draperi, Éditions REPAS, 2007

[5Coopération et participation : une antinomie historique ?, François Espagne, texte dactylographié, 1997, p.8

[6Sur l’histoire de cette coopérative, lire Moutons rebelles, Béatrice Barras, Éditions REPAS, 2003