Le Plan B. Pour un pacte écologique mondial

mercredi 21 mai 2008
par  Jean Zin
popularité : 4%

LE PLAN B, POUR UN PACTE ÉCOLOGIQUE MONDIAL, Lester R. Brown, préface de Nicolas Hulot

Lester R. Brown dirige l’Earth Policy Institute après
le World Watch Institute. C’est l’un des écologistes
les plus respectés, notamment des économistes. Ses
propositions ne sont certes pas nouvelles : une écoéconomie
qui voudrait écologiser l’économie marchande
par la vérité des prix écologiques (c’est-à-dire
par des écotaxes) ainsi que par des normes ou des
éco-labels, sans exclure pour autant des politiques
étatiques (éducation, contrôle des naissances, santé).
Bien qu’on nous détaille le processus "d’effondrement"
de notre civilisation par la surexploitation de
nos ressources (génératrice de conflits, de migrations,
de pauvreté, de terrorisme), le "plan Brown"
pour sauver la planète semble d’une facilité déconcertante,
témoignant d’un optimisme technologique
sans réserves et persuadé même que cette mobilisation
générale pour un monde plus durable sera
générateur d’une nouvelle période de croissance,
très loin de menacer notre économie ou notre
confort. Vraiment pas de quoi s’inquiéter, juste un
coup de collier à donner pour redresser la barre !
Il ne faut donc rien attendre de vraiment révolutionnaire
dans ce livre qui date de 2006, même si on
y parle de "révolution environnementale" mais uniquement
dans le sens d’une nouvelle "révolution
industrielle" boostée par de nouvelles énergies et de
nouveaux marchés. Pour autant, on aurait bien tort
de mépriser ce qui constitue une sorte de "programme
minimum" de survie, même s’il ne vise
qu’à rendre un peu plus durable notre mode de développement,
car il reste à peu près le seul programme
actuel des écologistes qui soit considéré comme
crédible (repris notamment par Nicolas Hulot). Il
présente l’avantage de sembler pouvoir être mis en
place assez rapidement, puisqu’il ne change rien au
système, et d’attirer au moins l’attention sur les
grands chantiers du moment même si on peut trouver
avec quelques raisons que c’est bien insuffisant,
trop irréaliste et complètement déconnecté des transformations
de l’économie à l’ère de l’information...
Lester Brown est un agronome, comme René
Dumont, c’est donc une écologie agricole qui s’attache
surtout aux défis qu’il nous faut relever pour
nourrir la population mondiale et les moyens dont
nous disposons pour cela. On peut considérer que
c’est cela l’écologie, la gestion des ressources rares,
mais on peut considérer aussi que c’est un point de
vue bien trop unilatéral et économiciste, négligeant
beaucoup trop la dimension politique. D’un autre
côté, il y a des écologistes qui défendent une mystique
de la nature complètement hors de propos et
déconnectée des enjeux réels, diabolisant un peu
trop la technique et le marché en même temps qu’ils
idéalisent le pouvoir de la politique ou de la transformation
personnelle. On voit que l’éventail est
large.
Entre les deux, pas facile de trouver la bonne mesure
pour construire, dans le sillage d’André Gorz, une
écologie politique émancipatrice qui ne soit pas une
pure utopie mais épouse la richesse des possibles et
tire parti des opportunités du moment et des nouvelles
technologies pour sortir du productivisme
salarial. (...) C’est l’écologie-politique de l’avenir
qu’il nous faut construire, pas celle des mondes
industriel ou agricole qui font un retour remarqué
mais temporaire sans doute et qui n’arrêtera pas leur
déclin (de 80% à moins de 10% des emplois pour
l’agriculture, et l’industrie suit !).
On pourrait considérer que les démarches sont
complémentaires. C’est le point de vue que je
défendais dans ma tentative d’évaluation des alternatives
écologistes où je mettais l’éco-économie au
plus immédiat de ce qu’on peut faire. Cela n’empêche
pas de véritables divergences, notamment
sur l’importance que doit prendre l’immatériel
puisque, pour Lester Brown, l’économie de l’environnement
est une nouvelle "économie matérielle"
prenant le relais de l’industrie : activités de recyclage,
de gestion environnementale, production
d’éoliennes en série, etc. Dès lors, si les produits et
les énergies changent, rien ne change dans la production
ou l’organisation du travail. L’accent est mis
sur la consommation, ce qui semble certes complètement
logique sauf qu’à changer le travail lui-même
on change la vie bien plus sûrement, et les modes de
consommation, en sortant de la logique productiviste
du capitalisme salarial au profit du travail autonome
et de la réappropriation de sa propre activité, en
libérant les énergies et en développant l’autonomie
plutôt qu’en renforçant les contrôles. (...)
En dépit de ces divergences profondes sur les analyses
ou le mode d’action, et même si ce n’est qu’un
minimum ou de simples voeux pieux, nous nous
accordons malgré tout sur la plupart des objectifs
que nous allons passer en revue avant d’en faire la
critique.

Au premier chapitre, nous avons conclu que le
modèle économique occidental - l’économie du
jetable, fondée sur les carburants fossiles et centrée
sur l’automobile - n’était pas viable pour notre
monde. Au contraire, la nouvelle économie sera
basée sur un recyclage extensif, sur les énergies
renouvelables et sur un système de transport diversifié
s’appuyant plus sur le rail, les bus, les bicyclettes
et moins sur la voiture.

Eradiquer la pauvreté et stabiliser la population

Vaste programme... La grande idée c’est que la
réduction de la population permet de réduire la pauvreté,
ce qui permet de réduire la population, etc.
Pour enclencher cette boucle de rétroaction positive
(ce cercle vertueux), l’éducation, des femmes surtout,
semblerait suffisante et on peut démultiplier
rapidement l’éducation en formant des éducateurs.
La distribution d’un repas aux enfants qui viennent
à l’école serait le moyen d’assurer cette scolarisation
des plus pauvres tout en participant à la réduction
de la pauvreté. C’est sûrement à encourager mais
pour éradiquer la pauvreté cela devrait s’avérer malgré
tout un peu court. On ne peut négliger ici la
dimension politique dont Amartya Sen a montré le
caractère décisif. L’auteur souligne avec raison l’importance
du planning familial et de l’accès aux
moyens de contraception. C’est aussi le préalable à la
lutte contre le SIDA mais il faudrait pour cela fabriquer
d’abord 10 milliards de préservatifs par an !
Pour la santé, la grande idée cette fois, c’est les toilettes
sèches qui préservent l’eau des contaminations
fécales. Pour le reste il faut compter sur la vaccination,
la prévention (l’information) et la réduction du
tabagisme qui est déjà bien entamée (la France étant
considérée comme un des pays où l’on fumait le
plus mais en net régression désormais).
Là-dessus, en réduisant la dette des pays pauvres et
les subventions des pays riches à leur agriculture, on
espère recréer les conditions d’une concurrence plus
loyale. C’est assurément une condition nécessaire
mais c’est loin d’être la seule et l’annulation de la
dette elle-même, on le sait, n’est pas sans effets pervers,
sans compter que ses bienfaits dépendent des
gouvernements en place...
Combien cela coûte de s’acheter un monde sans
pauvreté ? Pas cher du tout, 68 milliards de dollars
(à ce prix là, c’est donné) dont 16 pour l’éducation
et 33 pour la couverture maladie.

Remettre la planète en état

Pour les forêts, la solution c’est le papier recyclé, la
fin des Kleenex (sortez vos mouchoirs) et la réduction
du bois de chauffage (pas en France encore).
Pour les sols, c’est le "non-labour" qui permettrait de
les reconstituer. Pour l’eau ou la pêche, la solution ne
peut être que politique (réserves marines). Le succès
repose sur l’existence d’institutions capables de
mettre en oeuvre une procédure de répartition entre
des utilisations qui entrent en compétition, d’une
façon optimisant le retour vers la société dans son
ensemble, plutôt que vers un petit nombre de parties
prenantes au dépend des autres.

Cette fois, c’est un peu plus cher de remettre la planète
en état, mais rien d’excessif, 93 milliards.

Nourrir correctement 7 milliards d’individus

Là, on est dans la partie de Lester Brown, celle
d’une agriculture durable. Il faudrait d’abord des
polycultures optimisées en fonction des sols.
Ensuite, le goutte à goutte serait la réponse au
manque d’eau. Enfin, il faudra changer de régime,
la consommation de viande étant très coûteuse en
ressources. Il ne faudrait pas pour autant devenir
végétariens mais privilégier simplement le poulet
sur le boeuf, de même que pour les poissons (d’élevage),
il faudra abandonner les poissons carnivores
comme le saumon au profit de la carpe ou du poisson-
chat. Plus généralement, il s’agit de "se déplacer
vers le bas de la chaîne alimentaire", évolution
déjà en cours dans les pays riches pour de simples
raisons de santé.

Stabiliser le climat

Sur le climat, je serais plus réservé car l’éolien qui
est présenté comme LA solution à la production
d’énergie ne me semble pas tellement d’avenir
même si c’est ce qui est le plus rentable pour l’instant
et qui se développe exponentiellement. Les
progrès accélérés du solaire devraient généraliser
plutôt le photovoltaïque sans doute d’ici quelques
années. De toutes façons on peut penser qu’on aura
besoin de combiner effectivement toutes sortes
d’énergies (solaire, éolien, géothermie, agrocarburants).
Bien sûr le premier gisement est celui des
économies d’énergie et de l’efficacité énergétique
(mais il faut se méfier de l’effet rebond où la baisse
de consommation obtenue entraîne une hausse de
l’usage et finalement une hausse des consommations !).
Pour les voitures, la solution viendrait des
moteurs hybrides et de la réduction de leur poids. Je
ne m’appesantis pas sur le sujet mais on peut trouver
son traitement un peu faible. Ce n’est pas que la
question n’y soit pas considérée comme fondamentale
puisque la fabrication massive d’éoliennes est la
pièce maîtresse de l’industrie écologique exigeant
une mobilisation comparable à une économie de
guerre devant produire des avions par milliers !

Concevoir des cités pérennes

Voilà, on a presque tout réglé. Reste la vie en ville
et les bidonvilles qui font désordre. Les villes sont
faites pour les piétons ou les bicyclettes et non pour
les voitures, d’où l’importance des transports urbains
et des voies piétonnières, mais l’urbanisation ne se
poursuivra peut-être pas et pourrait même s’inverser
grâce à internet en particulier, qui fait ici une toute
petite apparition... La grande idée cependant, ce
n’est pas de mettre les villes à la campagne, c’est de
faire de l’agriculture en ville (jardins communautaires),
ce qui est une bonne idée sans aucun doute
mais qui ne peut assurer une partie notable de
l’approvisionnement dans les zones urbaines surpeuplées.
Il faudrait aussi remplacer les égouts
par le compostage et le recyclage des déchets. On
avouera que là aussi, on peut trouver que c’est un
peu décevant quand même, surtout à cause de l’absence
de toute dimension politique.

La construction de la nouvelle économie (critique)

Tout cela est fort bien, tous nos problèmes résolus
pour 161 milliards, une paille par rapport aux mille
milliards de dépenses militaires. On s’affolait pour
rien, au fond. Il suffit d’en convaincre notre gouvernement
mondial et notre Terre pacifiée.

La "nouvelle économie" dont il est question ici,
n’est pas très différente de l’ancienne. Ce n’est pas du
tout la "nouvelle économie" de la bulle internet mais
juste une relativement légère correction à un système
capitaliste qui serait inévitable, sinon naturel ou bon
en soi, mais en tout cas sans alternative pensable. La
"révolution environnementale" ne consiste qu’à
prendre la suite de la révolution industrielle avec de
nouvelles énergies, une nouvelle fiscalité et de nouveaux
produits.
Pour l’auteur, le premier principe d’une économie
écologiste serait la transparence des coûts afin de
pouvoir piloter l’économie, une nécessaire "vérité
des prix" écologique, c’est-à-dire l’internalisation
des externalités par des taxes (c’est le mot d’ordre
"pollueurs payeurs") et l’orientation des mécanismes
de marché vers les solutions les plus écologiques
(écolabels, normes, subventions). Ces mécanismes correctifs (de régulation par le marché) sont sensés
rendre le productivisme capitaliste plus efficace écologiquement,
moins destructeur et plus durable.
C’est donc ce que j’ai appelé le "productivisme
durable".
Dans cette perspective, il n’y aurait aucune antinomie
entre écologie et croissance économique, bien
au contraire. On est d’autant plus éloigné de toute
décroissance que la croissance est un facteur de
réduction de la population. On est même plutôt dans
une "économie de guerre" qui mobilise toutes les
capacités productives. On est tout aussi loin d’un
changement de civilisation puisqu’il s’agit de "se
mobiliser pour sauver notre civilisation" ! Il suffirait
pour cela de fabriquer des éoliennes et des bicyclettes
plutôt que des voitures et de généraliser le
recyclage, d’interdire les produits jetables, etc.
L’environnement constituerait ainsi une nouvelle
économie matérielle créatrice d’emplois (avec plein
de réparateurs de bicyclettes !).
Si la lutte contre la pauvreté est une des priorités de
ce "plan B", il n’en est pas de même de la lutte
contre les inégalités qui ne semble pas être un problème
alors même que le développement des inégalités
et la perte de légitimité de la classe dominante
ont été la cause de l’effondrement d’au moins autant
de civilisations que des causes purement environnementales.
C’est d’ailleurs la faiblesse du livre de
Jared Diamond (Collapse), auquel il est fait référence
de façon récurrente, de privilégier l’étude des
causes adaptatives (y compris culturelles) par rapport
aux causes internes (politiques), ce qui amène
Lester Brown à négliger un peu trop la question des
inégalités (qu’il ne s’agit pas de supprimer mais de
réduire : les inégalités sont le produit de la civilisation
et facteurs de richesse tant qu’elles restent modérées
et ne fracturent pas le corps social). En effet,
loin de militer pour une réduction des inégalités,
c’est ici la diminution de l’impôt sur le revenu qui est
présenté comme la contrepartie possible des écotaxes
(même si on parle un peu après de réduire
plutôt les cotisations salariales ce qui est une bien
meilleure solution dans les pays qui n’ont pas les
niveaux d’imposition de la Suède).

Plus généralement, le moins qu’on puisse dire c’est
qu’il n’y a aucun souci d’écologie sociale dans les
écotaxes qui sont supportées par les plus pauvres
sans gêner les plus riches. Comme tous les mécanismes
de marché, les écotaxes aggravent les
inégalités en donnant l’exclusivité du droit de polluer
aux riches mais, par dessus le marché, elles prétendent
donner un prix à la pollution, ce qui s’avère bien
souvent impossible. La faiblesse de ces théories
économiques, c’est de croire un peu trop à une possible
mesure objective de la valeur (que ce soit le
CO2 incorporé ou l’énergie incorporée, appelée
"émergie" par certains !). Le juste prix est un mythe.
Depuis longtemps (Pigou 1920, Odum 1955,
Georgescu-Roegen 1966) on a cherché à intégrer
dans l’économie les coûts écologiques mais non seulement
il est difficile de les évaluer et de s’accorder
sur leur valorisation mais on ne peut absolument pas
internaliser toutes les externalités, tout n’est pas
mesurable ni quantifiable ou linéaire ! Enfin, on
sait depuis Hayek au moins que l’hypothèse d’une
information parfaite est intenable et qu’on est toujours
dans une dissymétrie de l’information.
L’économiste néoclassique est ici en retard sur
l’ordre spontané du néolibéralisme qui n’est pas forcément
un ordre juste (d’ailleurs Lester Brown s’en
méfie et parle d’une "main invisible aveugle").
Ce n’est pas dire qu’on pourrait se passer d’écotaxes
mais cela n’empêche pas que c’est un point de vue
qu’on peut trouver légitimement beaucoup trop
unilatéral, ne tenant pas compte des différences de
civilisations et de situations, de la cohésion des
sociétés, de la forme des gouvernements, des rapports
de force, des incertitudes... C’est le défaut de
l’économie de raisonner trop globalement en faisant
abstraction des divisions sociales et des rigidités
structurelles. On fait comme s’il y avait unification
du monde et gouvernement mondial sous prétexte
qu’on a déjà la globalisation !

Je me moque, mais j’ai tort car le meilleur argument
ici, je le répète, c’est la faisabilité à court terme
puisqu’il n’y a rien à changer, ou presque, en dehors
de la fiscalité et de normes, avec des effets à court
terme qu’on ne saurait négliger.
Reste qu’on peut regretter d’occulter ainsi la nécessité
d’alternatives locales à la globalisation marchande et
surtout que ces théories restent prisonnières de
l’ancien schéma industriel fordiste, incapables de
prendre en compte les transformations considérables
que nous vivons dans la production comme dans la consommation, le passage de la société énergétique
à la société de l’information. La relocalisation de
l’économie est à peine abordée dans le livre alors
qu’elle est un des fondements d’une écologisation de
l’économie avec l’humanisation du travail. Ce n’est
pas tant du côté de la consommation qu’il faut
prendre le problème, mais de la production, de l’épanouissement
du travailleur et de sa valorisation.
Certes, l’alternative semble impensable d’être pensée
selon les anciens modèles révolutionnaires, centralisés,
étatiques. Il y a pourtant des modèles plus
adaptés à une production de plus en plus immatérielle
et en réseaux, une économie de service et de
la connaissance ou de la créativité. Ce sont des
modèles décentralisés où il n’y a besoin que d’un
pouvoir local (des monnaies locales notamment).
Bien que ces modèles ne soient pas familiers et
sembleront bien exotiques, ce sont les voies de l’altermondialisme
et d’un écologisme municipal dont
il ne faut pas sous-estimer toute l’importance. Audelà
de la réorientation de l’économie par les écotaxes,
qu’on sache du moins qu’une alternative est
possible dès maintenant au niveau local, institutions
du travail autonome (d’une alternative au salariat),
du développement humain et de la relocalisation de
l’économie : coopératives municipales, revenu
garanti et monnaies locales qu’il faudrait faire mieux
connaître même si elles semblent si loin des préoccupations
actuelles...

Jean Zin