La Condition prostituée

mercredi 21 mai 2008
par  Bruno Villalba
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LA CONDITION PROSTITUÉE, Lilian Mathieu

"Tu me fais jouir deux fois, dit la prostituée à son
client. La première fois quand tu me payes et la
seconde quand tu te casses
". Cette remarque, que
rapporte Lilian Mathieu, insiste sur le rôle central
de la prostituée : de son acte et de sa parole. Lilian
Mathieu, sociologue, chargé de recherche au
CNRS, a longtemps écouté cette parole. Pendant
plus de 10 ans, il a rencontré les prostitué-ées,
femmes, hommes, travestis, transsexuels. Il
observe, spectateur lucide et compréhensif, les
pratiques et leurs évolutions (notamment avec l’arrivée
du sida, dont il fera une étude exemplaire —
Prostitution et Sida, L’Harmattan, 2000), ou bien
encore les Mobilisations de prostituées (Belin,
2001). Le présent livre clôt un parcours : en six
chapitres (qui reprennent des communications
scientifiques), il établit un état des lieux des enjeux
intellectuels construit autour de la question de la
prostitution et interroge les postulats actuels en
matière de sécurité publique.

Lilian Mathieu établit une distance critique avec les
deux approches traditionnelles de la question prostituée.
La première, dite abolitionniste, y voit l’une
des pires formes de violence que la société patriarcale
fait subir aux femmes, au bénéfice des proxénètes
et avec l’hypocrite complicité des pouvoirs publics. La seconde estime qu’il s’agit d’une
expression de la libre disposition de son corps,
autorisant à en faire une source de revenus, voire
d’une voie d’émancipation sexuelle pour les
femmes. Ces positions, dominantes dans l’espace
public, inconciliables, sont pourtant des discours
"déconnectés de la réalité concrète" (p.12). l’auteur
propose un éclairage sociologique —dans la
continuité d’une approche critique issue des travaux
de Pierre Bourdieu. Cet éclairage permet de
saisir les limites effectives des deux approches
classiques : non pas qu’elles n’aient pas leur utilité
pour comprendre la complexité conceptuelle de la
prostitution, mais elles ne sont que d’une maigre
contribution à l’élaboration de solutions politiques
adaptées. Car l’approche abolitionniste réduit caricaturalement
la personne prostituée au seul acte de
la prostitution : elle dénie toute capacité d’action
et de compréhension — aucun rôle actif — à la
personne prostituée. Réduite à une succession de
stéréotype qui enferme la diversité du réel (ainsi
l’usage abusif de la catégorie de proxénète, qui
empêche d’appréhender la complexité des relations
affectives entre la personne prostituée et son
conjoint ou dans son rapport au logement, etc.).
Même lorsqu’elle est actrice — dans sa volonté de
construire sa sécurité par exemple, ou de voir son
statut plus clairement établi sur le plan fiscal —,
cette approche n’y voit que de pathétiques efforts
pour assumer ce stigmate social. La seconde
approche, qui semble mieux appréhender la personne
prostituée, en mettant en avant sa capacité à
construire une distance avec la pratique de la prostitution,
tombe pourtant dans une vision qui conduit
à survaloriser l’autonomie de la personne prostituée.
Ainsi, la théorie d’une approche contractuelle
dans la construction d’un "travail" dans la prostitution
présuppose que la personne prostituée est en
mesure de passer d’une manière équitable un tel
accord. Or, l’observation du monde de la prostitution
témoigne, explique Lilian Mathieu, d’une difficulté
de construire une telle autonomie de
décision (on pourra lire sur ce volet, l’excellente
contribution de Stéphanie Pryen, Stigmate et
Métier, Une approche sociologique de la prostitution
de rue
, Presses Universitaires de Rennes,
Collection Le Sens Social, 1999). En décentrant
l’analyse à partir de ses observations empiriques,
Lilian Mathieu montre que la prostitution n’est pas
l’élément central de la personne prostituée (p. 127) :
elle n’est qu’une composante, parmi d’autres, de
son identité. Pour se définir, la personne prostituée
peut puiser dans un registre qui ne se résume pas à
cette pratique. La prostitution n’est pas l’élément
explicatif du parcours d’une personne, mais au
contraire une étape ultime (mais pas définitive) qui
vient s’agréger à une multiciplicité d’autres facteurs.
L’analyse des conditions socio-économiques
ayant généré (et consolidé) la situation de prostitution
vient préciser le propos (p.131). L’exclusion
sociale prédispose nettement plus à la prostitution
que les supposées inadaptations sociales des personnes
prostituées (discours abolitionnistes). Il faut
donc chercher les causes de la prostitution dans
les contraintes sociales qui y prédisposent. La
domination masculine y a incontestablement sa
part de responsabilité, ainsi que la précarité qui
touche davantage les femmes de milieux modestes,
ayant connus des difficultés de scolarité. La prostitution
témoigne d’une manière exemplaire des
mécanismes de "désaffiliation sociale" (Robert
Castel) qui renseignent sur les zones de vulnérabilité
(sociale, sanitaire, générationnelle, logement,
insécurité…), de plus en plus importantes, qui
échappent aux approches duales (insérés/exclus).
Par ailleurs, Lilian Mathieu démontre que la pratique
actuelle de lutte contre la prostitution s’inscrit
davantage dans un registre d’exclusion des
marques sociales de la pauvreté de notre espace
public (chasser les prostituées des centre-villes par
exemple) que d’une logique de prise en considération
de la situation réelle. Ainsi, on passe d’une
approche d’état social à un état pénal (selon des
analyses de Loïc Wacquant). Loin de limiter la
question prostituée à une approche misérabiliste ou
volontariste, il convient de la réinscrire au coeur de
la question sociale : ne pas l’envisager dans un
rapport de sexualité homme/femme (voir le très
pertinent chapitre sur " Prostituées et féministes
en 1975 et 2002 "), mais dans une réflexion sur
l’extension de ces zones de vulnérabilité qui frappent
l’ensemble des catégories socialement disqualifiées.

Bruno Villalba