La biodiversité : une façon écologique de comprendre notre monde

jeudi 8 décembre 2011
par  Robert Barbault
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Le mot "biodiversité" est récemment devenu à la mode. Mais que se cache-t-il derrière ? Quelle est sa nature ? Robert Barbault, spécialiste de la biodiversité et professeur à l’université Paris VI, montre le fonctionnement en réseau des êtres vivants et met en évidence les relations de coopération entre eux. Il nous invite à repenser notre lien à la nature.

Depuis que, de la Baie de Rio, le mot « biodiversité » a envahi le monde, on sait que le vivant doit son succès – 3,8 milliards d’années d’existence, d’expérience, d’inventions – à sa diversité. Pourtant, s’il est devenu de bon ton de se gargariser chaque matin ou presque au sirop du « développement durable », force est de reconnaître que gentils oiseaux et jolies fleurs ne font guère le poids à l’aune de ce que l’on appelle les « réalités économiques ». « L’environnement, ça commence à bien faire ! » a pu dire un certain Nicolas Sarkozy, élément fugace de cette vaste biodiversité. Comme si ça ne nous concernait pas avant toute chose : notre cadre de vie, nos ressources, nos origines et notre avenir. C’est là, dans la biosphère, que s’enracine l’économique, construction de nos sociétés, elles-mêmes produits de notre histoire de primate humain, donc de la dynamique de la biodiversité.

Parler des valeurs de la biodiversité, sujet de ce numéro d’Ecorev, suppose d’en comprendre la nature – c’est-à-dire d’abord la représentation du monde qui s’y exprime. Dans cette perspective, il m’apparaît nécessaire d’oublier les définitions classiques de la biodiversité (voir encart 1) : ce n’est pas une addition de choux, de carottes et de ratons laveurs mais bien, tout simplement, la réalité vivante du monde.
Il est normal de se repérer dans la profusion du vivant en commençant par identifier, décrire et classer la variété des organismes qui peuplent la Terre. C’est ce que font les paléontologues et les systématiciens, botanistes ou zoologistes puis microbiologistes, depuis l’émergence des sciences de la nature, grâce au concept d’espèce et au système de classification qui en a résulté : l’arbre du vivant, sur lequel les espèces se rangent en fonction de leur proximité génétique, c’est-à-dire leurs relations de parenté. Un arbre où nous sommes perchés, nous Homo sapiens, à proximité du gorille, du bonobo et du chimpanzé.

Cette gigantesque famille du vivant résulte d’une diversité première mais cachée : la variabilité génétique qu’abrite toute population animale ou végétale. Et derrière, comme mécanismes fondamentaux, le hasard et la sélection naturelle.

Ce qui conduit à une troisième approche majeure de la diversité du vivant, l’approche fonctionnelle ou écologique, qui s’intéresse à la façon dont se tissent les relations entre les espèces, au fonctionnement des écosystèmes qu’elles constituent avec leur environnement et à la diversité des fonctions qu’ils assurent.

En appréhendant la diversité du vivant à travers le tissu des vies qui animent notre monde, on est conduit à dégager quelques grandes propriétés du vivant qui devraient changer nos manières de voir le monde.

Encart 1 - La biodiversité c’est la diversité du vivant

● Définition « officielle » : Selon l’article 2 de la Convention sur la diversité biologique, la biodiversité biologique, la biodiversité est « la variabilité des êtres vivants de toute origine, y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie : cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes ».

On remarquera que cette définition (particulièrement inélégante) ne part pas des gènes ou des espèces, comme le feraient des biologistes classiques, mais privilégie l’entrée « écosystème ».

● La plupart des auteurs définissent la biodiversité comme la somme des diversités génétique, spécifique et écologique.

Le tissu vivant planétaire : une affaire de 3, 8 milliards d’années

Vivre c’est interagir. Le réseau du vivant s’est d’abord tissé à partir d’interactions entre les organismes et leur environnement minéral, chimique et physique, mais aussi très vite entre organismes se mangeant les uns les autres. C’est ainsi que se sont constitués les réseaux trophiques, entrelacs de chaînes alimentaires qui forment la trame vivante des écosystèmes et de la biosphère tout entière.

Démaillons un fragment de ce tissu vivant pour faire comprendre la réalité « réseau » derrière l’espèce regardée. Nous sommes dans l’archipel des Aléoutiennes, près des côtes de l’Alaska, dans les années 1990. Un drame afflige les protecteurs de la nature : la population de loutres de mer, pourtant intégralement protégée et jusque là florissante, est en train de s’effondrer. Que se passe-t-il ? Aucun signe de pénurie alimentaire : les oursins dont se délecte notre loutre sont en train de pulluler. Et pour cause : il y a dix fois moins de loutres à s’en repaître ! La cause du problème est donc à rechercher de l’autre côté de la chaîne alimentaire, du côté des « ennemis » de la loutre – en l’occurrence, dans l’entrée en scène d’un redoutable prédateur, l’orque. Pourquoi donc ces grands prédateurs des mers en sont-ils venus à mettre les loutres à leur menu – des proies de taille ridicule et qu’elles négligeaient jusque là ? Parce que les phoques dont ils avaient l’habitude de se nourrir sont devenus rares dans la région, victimes de l’effondrement des bancs de poissons consécutif à la surpêche pratiquée par un autre grand prédateur – il faut bien vivre –, Homo sapiens. Ainsi, une maille se défait – la maille « poissons » – et c’est tout le « vêtement » qui se déchire … Côté oursins, cela ne va pas mieux : la forêt de laminaires – ces algues géantes qui tapissent les fonds marins côtiers et font vivre quantité de vers, mollusques, crustacés et poissons – part en lambeaux, broutée par des échinodermes de plus en plus nombreux, d’où une destruction sans précédent de la biodiversité qui en dépendait.

Voilà ce qu’est un réseau trophique : un système complexe d’interactions mangeurs-mangés, où circulent matière et énergie depuis les algues qui fabriquent de la matière organique à partir d’éléments minéraux grâce à la photosynthèse, jusqu’au prédateurs en bout de chaînes, dont l’Homme – et sans oublier les décomposeurs, absents du schéma, qui recyclent cadavres et déchets (fig. 1).


Fig.1. Un fragment de réseau alimentaire sur les côtes de l’Alaska, en partant des loutres de mer et des déboires qu’elles connaissent depuis les années 1990 (voir texte). Les flèches relient les proies à leurs consommateurs.

Depuis son apparition sur Terre il y a 3, 8 milliards d’années, la Vie n’a cessé de se diversifier tout en traversant crises et cataclysmes divers (glaciations, dérive des continents, éruptions volcaniques, amples variations du niveau des mers, irruption de chaînes de montagne, etc.) – et c’est pour cela qu’elle s’est maintenue jusqu’à nos jours : la diversité qu’elle déploie est une stratégie d’adaptation aux changements – une stratégie de développement durable pourrait-on dire ! Prenons-en de la graine, nous autres qui en parlons beaucoup quand tout s’effondre autour de nous, faute à « la crise ».

Si les relations de type mangeurs-mangés paraissent dominer la scène, avec les phénomènes de compétition que cela suppose (pour les ressources alimentaires mais aussi pour l’espace qui donne accès à ces ressources et permet de s’installer, nicher ou s’abriter), il ne faut toutefois pas sous-estimer l’importance, dans l’évolution et le succès du vivant, des relations de coopération (mutualismes et symbioses), ni le rôle stabilisateur des prédateurs (voir encart 2).

Encart 2 - Un prédateur écologiquement nécessaire

Sur les bans rocheux de la zone de balancement des marées (estran) des côtes américaines, l’écologue Bob Paine avait relevé l’association remarquablement constante de moules, de balanes et d’une étoile de mer faisant fonction de prédateur de sommet à cette échelle spatiale d’analyse. En d’autres termes, parce qu’elle se nourrit des balanes, moules, et autres petits crustacés, l’étoile de mer se trouve fonctionnellement placée au sommet de ce petit réseau trophique. En juin 1963, Bob Paine élimine l’étoile de mer sur des bandes de 8 m x 2 m. Dès septembre, il observe l’expansion d’une espèce de balane, Balanus glandula, qui occupait selon les sites 60 à 80 % de l’espace rocheux disponible. En juin de l’année suivante, les balanes étaient repoussées par la croissance rapide de la moule de Californie qui domina peu à peu tout l’espace avec la subsistance sporadique de la balane à cou d’oie : la richesse spécifique locale, en absence de l’espèce clé de voûte (selon le concept proposé par Paine), est passée de 15 à 7 espèces.
Ainsi, la présence du prédateur de sommet permettait la coexistence de nombreuses espèces en compétition pour la colonisation de la bande rocheuse de l’estran. Sa disparition entraîna un appauvrissement de la communauté par exclusion compétitive des espèces les moins efficaces dans la colonisation du substrat rocheux. L’étoile de mer Pisaster ochraceus est une espèce clé de voûte et l’hypothèse de Paine est que « la diversité spécifique locale est directement dépendante de l’efficacité avec laquelle les prédateurs empêchent la monopolisation des ressources par une seule espèce ».
Qui ou quoi empêchera Homo sapiens de monopoliser toutes les ressources à son seul profit ? Un code de développement durable !

Des interactions de prédation et de compétition, mais aussi des relations de coopération

Les évolutionnistes John Maynard Smith et Eörs Szathmary relèvent dans l’histoire du vivant ce qu’ils appellent les huit transitions majeures (1997). Ces transitions consistent en sortes de sauts évolutifs, permettant l’accès à des types d’organisation biologique plus complexes, qui ouvrent de nouveaux horizons et favorisent une création accélérée de diversité. En d’autres termes, ces changements majeurs, qui demandèrent le franchissement d’obstacles difficiles, sont le fruit de véritables inventions dans l’organisation du vivant. Or la plupart résultent d’une association, d’un mariage plus ou moins indissoluble : des entités antérieurement séparées ne peuvent plus, après la transition, se multiplier qu’en tant qu’éléments du système plus vaste qu’elles ont créé ensemble. C’est le cas de la symbiose à l’origine des cellules eucaryotes, comme de l’apparition des organismes multicellulaires ou des espèces sociales.

Retenons que dans la dynamique écologique où se déploie la biodiversité, les relations à bénéfices réciproques furent tout aussi décisives que les aptitudes compétitives que l’on tend à valoriser aujourd’hui trop unilatéralement dans certains débats de société. Que serait devenu Homo sapiens sans sa solide organisation sociale et le partenariat très original qu’il a développé il y a quelques 10 000 ans avec plantes et animaux devenus domestiques ?

Au-delà de la reconnaissance du rôle moteur des interactions entre espèces dans la dynamique de la diversification et le fonctionnement du monde vivant, il faut bien comprendre le caractère plastique de ces relations. Ainsi, selon les conditions, on pourra passer de relations de coopération à des relations hôtes parasites et réciproquement, ou de la compétition à l’entraide.
Les « conditions » n’ont cessé de changer dans l’histoire du vivant. Mais ce qui est nouveau, c’est que nous sommes devenus l’un des moteurs majeur du changement (voir fig. 2), suite à la croissance accélérée de notre population et de nos consommations (et des dégâts qui les accompagnent). On parle de « changements planétaires », de sixième extinction en masse des espèces, etc.


Fig.2. Biodiversité, appréhendée à l’échelle de la richesse en espèces, et liens avec les populations humaines à travers le jeu des processus écosystémiques et des services qu’ils assurent (appelés "services écologiques") et les traits propres à chacune de ces espèces.

De la biodiversité aux services qu’elle assure à travers le fonctionnement des écosystèmes

Le tissu vivant planétaire, les systèmes écologiques que l’on peut y reconnaître à une échelle locale ou régionale, fonctionnent : ils produisent de la matière vivante, recyclent la matière morte, se réparent, se transforment et évoluent. On peut parler à leur sujet, pour attirer l’attention des urbains et des technocrates qui tiennent la nature pour négligeable, de véritables entreprises (Barbault et Weber, 2010).

Exemple. Qui aurait pu imaginer, écrivent Philippe Cury et Yves Miserey (2008), que l’effondrement de la population de baleines grises dans l’Atlantique ait des effets sur la population d’oiseaux marins ? Pour le comprendre il faut percevoir derrière ces grands mammifères marins les prodigieuses « entreprises » qu’ils sont pour transférer matière et énergie sur de grandes distances, mais aussi entre les profondeurs et la surface des océans. Ils s’alimentent sur le fond en pompant les sédiments et organismes qui y résident. Avant leur exploitation au XIXe siècle, les baleines grises étaient capables de remettre en circulation quelque 720 millions de m3 de sédiments chaque été. Au cours de ce gigantesque chambardement, de nombreux crustacés benthiques, c’est-à-dire vivant sur le fond, se trouvent littéralement projetés en surface – véritable aubaine pour les oiseaux marins qui ont appris à suivre les déplacements des grands cétacés. Or si l’on considère qu’à cette époque, avant les débuts de la chasse, la population de baleines grises tournait autour de 100 000 individus, le phénomène précédemment décrit permettait de nourrir plus d’un million d’oiseaux. On comprend alors aisément pourquoi et comment ceux-ci ont souffert du déclin des baleines : avec la réduction drastique des remontées, les ressources alimentaires disponibles ne permettent aujourd’hui l’entretien que de quelque 20 000 oiseaux marins.

Ainsi la biodiversité, à travers la dynamique des écosystèmes, assure de multiples fonctions. De même que les oiseaux marins profitent du « travail » des baleines grises, nous autres humains dépendons du bon fonctionnement de l’ensemble des écosystèmes de la planète. Et l’on passe ainsi des processus biologiques et écologiques que recouvrent les fonctions assurées par les écosystèmes et les espèces dont ils sont constitués aux services qu’ils nous rendent (Millennium Ecosystem Assessment, 2005) :

Biodiversité => Processus écologiques => Services écosystémiques

La simplicité de cette schématisation escamote un peu vite, il est vrai, les complexités que cachent les flèches et les lacunes dans nos connaissances à leur sujet. Tout d’abord il convient de souligner que la biodiversité dont il s’agit ici ne se réduit pas aux habituels oiseaux ou mammifères charismatiques menacés d’extinction, mais s’étend à des cortèges d’espèces mal connus ou négligés tel que vers, crustacés, champignons ainsi qu’au monde invisible des microorganismes. Ensuite, entre la biodiversité, une histoire qui s’inscrit à l’échelle de milliers et millions d’années, et les services que nous apprécions à l’échelle de l’année ou tout au plus de la décennie, le raccourci paraît précipité et trompeur. Enfin il est abusif de parler de « services rendus ». Les écosystèmes ne nous fournissent rien à proprement parler : c’est nous qui prélevons et profitons de leur fonctionnement, le plus souvent sans le savoir et c’est là le problème. Quoi qu’il en soit, depuis l’évaluation des écosystèmes pour le Millénaire lancée en 2000 par l’ONU (MEA, 2005), personne ne conteste plus les liens étroits qui existent entre l’état des écosystèmes de la planète et le bien-être des sociétés humaines – même si les écologues préfèrent une représentation plus neutre des relations entre les différents composantes du système. Il reste que ce rapport mondial pose clairement les bases d’une réflexion de fond sur ce que pourrait être un développement réellement durable, c’est-à-dire susceptible d’assurer le bien-être des générations futures (leurs capacités d’action) …et impose le concept de service écosystémique tout en proposant une grille terminologique maintenant acceptée mondialement (fig. 3).

Fig.3. Services rendus par les cosystmes et lien avec le dveloppement humain (adapt de MEA 2005).
Fig.3. Services rendus par les écosystèmes et lien avec le développement humain (adapt de MEA 2005).

Sans entrer dans une discussion sur les représentations de la biodiversité que traduit ce schéma j’insisterai ici sur trois points, essentiels dans l’esprit de cet article.
D’abord quelques mots sur les services de base, ou de soutien. Il ne saurait y avoir de vie sans eux, d’où l’expression « services support de vie » souvent utilisée pour les désigner. En d’autres termes leur sauvegarde doit primer sur toute autre considération dès lors que l’on veut garantir des opportunités d’action et de développement optimales.

Attardons-nous ensuite sur les services de régulation, moins familiers que ceux qui produisent des biens exploitables – donc reconnus par les Marchés (nourriture, molécules ou produits d’intérêt médical ou industriel, ressources génétiques). Par leur présence ou leur fonctionnement, les écosystèmes règlent ou amortissent un grand nombre de phénomènes pour notre plus grand bien : épuration des eaux, pollinisation des fleurs de nos vergers et champs de légumes, contrôle des pullulations d’espèces susceptibles de ravager les cultures ou d’être vectrices de maladies (voir Encart), amortissement de l’impact des raz-de-marée (barrières de corail ou mangroves qui protègent les côtes habitées) etc. Tout cela est généralement négligé par les évaluations économiques classiques, puisqu’échappant aux sacro-saints « Marchés » - quoique on relève d’intéressantes initiatives pour les pollinisateurs ou les ravageurs.
Enfin, avant d’être des utilisateurs des ressources ou services apportés par la nature nous en sommes membres, nous en sommes issus … et nous sommes responsables de leur devenir vis-à-vis des générations futures. Bref, la biodiversité nous offre des leçons de vie et nous rappelle à nos Valeurs – et là n’est pas le moindre des services rendus !

La biodiversité, c’est notre nature !

En définissant la biodiversité comme je viens de le faire, en s’appropriant cette façon écologique de voir notre monde, on crée une rupture, un basculement radical par rapport à la vision dominante qu’à imposée notre civilisation occidentale. Une civilisation qui a sorti l’Homme de la nature et opposé celui-ci à celle-là (Voir Descola, et notamment son « Par delà nature et culture », 2005 pour une approche anthropologique de cette question). Cette vision est écologiquement erronée, fautive même puisqu’elle nous coupe de nos racines, nous éloigne de notre parentèle « historique » et nous rend sourds et aveugles à la réalité profonde du monde vivant, de la biosphère.

Dans une campagne de mobilisation des citoyens lancée en 2010 sur le Net à l’occasion de l’année internationale de la biodiversité, plusieurs associations à vocation écologiste appelaient à l’action en clamant : « la biodiversité, c’est votre nature ! ». Slogan génial [1], profond, à méditer : la diversité est notre essence même, parce qu’il n’y a pas de vie sans diversité, parce que vivre c’est dépendre des autres. Percevoir que la biodiversité c’est notre nature, c’est se sentir profondément ancré dans le vivant, enrichi de sa puissance, voué au changement dans la continuité, ouvert à la réconciliation avec ce qui nous entoure, à la coopération autant qu’à la compétition. On comprend alors que pour s’inscrire dans une perspective de développement durable – comme l’a fait la Vie avec ses presque 4 milliards d’années d’expérience – il faut agir autrement, avec la nature et non contre elle : substituer à la stratégie du bazooka celle du judoka.
Prenons l’exemple de l’agriculture. Tiens, j’ai dit « agriculture » au singulier, piégé dans le sillon de la pensée unique. Comme si n’existait que l’agriculture façon superman, dopée à la chimie industrielle ! La seule performante ? La seule qui nous permettra de nourrir les 9 milliards d’estomacs d’Homo sapiens [2] attendus à l’horizon du siècle ? Mais que peut-on attendre d’une telle agriculture de l’uniformité ? Après ce voyage au pays de la biodiversité, base du succès du vivant, stratégie d’adaptation aux changements, à l’imprévu, j’ai peine à croire que cette idée tienne la route. Elle ne rend pas justice à la créativité dont n’ont cessé de faire preuve les paysans du monde depuis l’origine des agricultures il y a plus de 10 000 ans. Oui, « agricultures » au pluriel, biodiversité, sociodiversité, géodiversité obligent. Et, si vous doutez de la pleine actualité de cette assertion, je vous recommande deux lectures : « Les agricultures singulières » (2008), ouvrage dirigé par deux chercheurs de l’IRD, Eric Mollard et Annie Walter ; et « Pour des agricultures écologiquement intensives » (2010) de Michel Griffon, chercheur au Cirad.
Alors cultivons la diversité, l’adaptation au changement ; réconcilions-nous avec la nature, car c’est notre nature !

Robert Barbault


[1En fait, il est né du hasard, à l’occasion d’un travail de réflexion de type publicitaire où s’affrontaient les partisans du mot « nature » et ceux du mot « biodiversité » !

[2Je n’ai pu me résoudre à écrire 9 milliards d’humains !