Le marché libre contre la vie

jeudi 8 décembre 2011
par  Guy Kastler
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Le marché est un échange de droit de propriété. Il n’y a pas de marché possible sans appropriation de la marchandise. La liberté du marché exige l’anonymat de la marchandise, sa séparation définitive de toute unicité, de tout lien à une personne ou à une communauté de personnes particulière, à un lieu et à un instant donné de sa vie. Son identité est réduite à son appartenance au lot de toutes les marchandises vendues sous la même dénomination. Elle doit être et rester conforme à sa définition, elle ne peut pas évoluer pour s’en séparer. Au fur et à mesure qu’il entre dans la sphère marchande, le vivant est ainsi standardisé jusqu’à en mourir. Il est désormais remplacé par un monde artificiel issu des modélisations informatiques.

En transformant les semences en marchandises appropriables, l’industrie a entamé au cours du dernier siècle la destruction du quart de la biodiversité mondiale, celle qui est cultivée. En définissant aujourd’hui les "valeurs" de la biodiversité et des "services écosystémiques", elle se prépare à étendre cette œuvre mortifère aux trois autres quarts de la biodiversité aujourd’hui encore sauvage.

Semences paysannes et droits d’usage collectifs

La semence est l’organe de reproduction d’un être vivant domestiqué par l’homme, la plante cultivée. C’est un morceau de vie en transition. A chaque multiplication, une plante laisse apparaître des caractères nouveaux, les uns résultant de son hérédité, les autres de son adaptation à l’environnement dans lequel elle s’est enracinée. La sélection dite naturelle privilégie l’adaptation locale tout en renouvelant constamment la diversité par les multiples flux de pollen et de graines engendrés par le vent, les insectes, l’eau ou les animaux. La sélection paysanne y ajoute le choix de caractères d’intérêts nutritionnels, agronomiques ou culturels. L’adaptation locale repose sur les multiplications successives d’une partie de la récolte dans le même champ. La sélection paysanne s’appuie sur les pratiques agronomiques, le choix des graines multipliées, des croisements dirigés, la greffe et les échanges de semences. La sécurité alimentaire dépend d’abord de la conservation et du renouvellement des semences locales, seules à même d’assurer des récoltes régulières dans les conditions locales auxquelles elles sont adaptées. Ce n’est qu’en cas de destruction du stock semencier (catastrophe climatique, maladies, guerres, famines...) qu’on cherche toutes ses semences ailleurs. En dehors de ces accidents, les échanges de semences hors de la communauté paysanne locale ne concernent que des petites quantités destinées à être multipliées dans leur lieu d’adoption pour s’y adapter et élargir la diversité localement disponible. Ces échanges ne sont pas "libres", mais obéissent à des droits d’usage collectifs définis par les communautés qui sélectionnent, utilisent et conservent les semences concernées. Plus ou moins formels, souvent oraux, ces droits collectifs ne concernent pas l’échange de semences de manière isolé, mais l’intègrent dans l’ensemble de la vie culturelle et de l’organisation sociale concernant la gestion des terres, de leur fertilité, des rotations de culture, de l’accès des animaux, le contrôle des maladies, des pathogènes et des plantes invasives, la sécurité alimentaire...

Ces sélections paysannes nous ont légué les centaines d’espèces et les centaines de milliers de variétés locales traditionnelles qui constituent encore la base de notre alimentation. Ces variétés sont des "populations" composées d’individus tous différents les uns des autres, mais possédant un certain nombre de caractères communs, ou des caractères différents dont la combinaison donne les caractères recherchés dans chaque culture et/ou chaque récolte. Elles ne sont pas réductibles à leurs caractères phénotypiques ni à leur composante génétique qui évoluent à chaque multiplication en pollinisation libre. Leur identité est inséparable de l’organisation sociale et culturelle des communautés humaines qui les ont sélectionnées et les conservent et des terroirs auxquels elles sont adaptées.

Semences industrielles, marché libre et Droits privés de Propriété Industrielle (DPI)

Ces droits collectifs ou communautaires d’usage des semences sont aujourd’hui confrontés à la globalisation du marché libre qui les remplace par des Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) - catalogue et certification - et des DPI - Certificat d’Obtention Végétale sur les variétés et brevets sur les gènes -. Le marché libre n’est accessible qu’aux semences identifiées et standardisées : chaque lot de semences commercialisé doit appartenir à une variété Distincte, Homogène et Stables (DHS) inscrite au catalogue officiel et, pour les cultures agricoles, être certifié. Les semences paysannes trop diversifiées et variables sont ainsi interdites de commercialisation. Les semences commerciales ne sont pas sélectionnées et multipliées au champ, mais en laboratoire et dans des conditions de cultures standardisées par un recours très intensif au "paquet technologique" des révolutions vertes : mécanisation, engrais, pesticides, irrigation. La plupart d’entre elles sont des hybrides F1 : l’agriculteur ne peut plus utiliser une partie de sa récolte comme semences. Les autres ne se reproduisent conformément au modèle du catalogue qu’une génération ou deux, ensuite elles dérivent et ne donnent plus les récoltes attendues. Elles sont protégées par des DPI : le Certificat d’Obtention Végétale qui interdit ou impose le paiement de royalties pour toute reproduction des semences de ferme, et le brevet sur les gènes qui interdit toute reproduction des plantes dans lesquelles les gènes brevetés expriment la fonction protégée. L’appropriation des semences paysannes standardisées pour être couvertes par un COV et leur contamination par des gènes brevetés légalisent la biopiraterie. Les normes conditionnant l’AMM (catalogue et certification) et les DPI sont identiques : DHS pour le COV et caractères issus du génotype pour le brevet. Les plantes vivantes non appropriables sont condamnées à laisser la place à des assemblages privatisés de gènes synthétiques modélisés dans des ordinateurs et incapables de se reproduire au delà d’une poignée de générations : Terminator n’est que le symbole le plus visible de cette destruction du vivant.

Ne pouvant plus s’appuyer sur la diversité et la variabilité des semences pour adapter leurs cultures à la diversité et la variabilité des terroirs et des climats, ni la recréer en ressemant une partie de leur récolte, les agriculteurs sont contraints d’avoir recours eux aussi au "paquet technologique" pour homogénéiser leurs terroirs et les adapter aux variétés commerciales standardisées. Paquet technologique qui n’a augmenté les rendements qu’en remplaçant le travail paysan par l’énergie fossile aujourd’hui en voie d’extinction (engrais chimiques, mécanisation) et qui empoisonne notre santé et notre environnement, au grand bonheur de l’industrie pharmaceutique et de la nouvelle croissance verte chargée de réparer les dégâts ainsi créés.

Le marché libre, c’est la dictature des entreprises, c’est aussi la mort du vivant. Il est illusoire de prétendre l’améliorer en se contentant d’assouplir les critères de standardisation des semences commerciales. Il est temps de le soumettre premièrement aux principes de la souveraineté alimentaire qui autorise chaque peuple à protéger son agriculture si nécessaire par des barrières commerciales aux frontières ; deuxièmement à l’interdiction de tout brevet sur le vivant ; et enfin à la reconnaissance positive des droits inaliénables des paysans de conserver, ressemer, échanger et vendre leurs semences, de les protéger de la biopiraterie, des contaminations génétiques et sanitaires et des délocalisations vers le moins disant social ou écologique.

La biodiversité se gère d’abord localement

La biodiversité est l’expression du renouvellement constant de l’adaptation locale de la vie, elle se gère d’abord localement. Certes, des décisions globales sont aujourd’hui indispensables. Mais elles ne peuvent résulter ni d’un marché global des éléments de biodiversité ou des services écosystémiques qui sera nécessairement destructeur du vivant, ni d’un gouvernement mondial camouflant mal la dictature des Sociétés Transnationales. Le multilatéralisme peut permettre la construction de consensus entre communautés locales autonomes et souveraines. Né après la deuxième guerre mondiale, il a depuis été détruit par l’organisation méticuleuse de la corruption des élites et par les guerres coloniales rebaptisées "humanitaires". L’urgence écologique et sociale nous demande d’inventer un nouveau multilatéralisme des peuples et non un marché mondial de la biodiversité et des services écosystémiques.

Guy Kastler, délégué général du Réseau semences Paysannes
www.semencespaysannes.org
www.semonslabiodiversite.com